Théâtre à Québec: les «à-côtés», planche de salut

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À une époque où il jouait à temps plein, Jean-Sébastien Ouellette pouvait gagner 30 000 $ par année.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) La constatation ne surprendra personne: pour gagner leur vie correctement, les comédiens de Québec comptent presque tous sur des «à-côtés» pour boucler leurs fins de mois. On s'y attend pour les jeunes acteurs, qu'on voit souvent travailler dans des cafés ou des bars en attendant de jouer plus. Or, c'est aussi le cas des comédiens d'expérience, qui doivent trouver des revenus stables ailleurs.

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Hugues Frenette est un  des rares à se consacrer  entièrement au jeu. «Je suis peut-être un des derniers acteurs de ma génération qui ne fait que jouer.»

Photothèque Le Soleil, Erick Labbé

«Il faut avoir un deuxième emploi. C'est ça, la réalité», tranche Jack Robitaille, vice-président de l'Union des artistes (UDA) pour la région de Québec. Contrairement à Montréal, il se tourne très peu de publicités, de télévision et de cinéma à Québec, ce qui laisse peu d'avenues pour jouer ailleurs que sur les planches. Et c'est justement en théâtre que les cachets sont les moins élevés. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : sur cinq ans, soit de 2009 à 2014, la moyenne des revenus des 512 acteurs membres de l'UDA dans la région de Québec s'élève à... 9471 $ par an. Les données les plus récentes du Conseil québécois du théâtre, datant de la saison 2010-2011, font état d'un revenu moyen (soit la somme de ses contrats) de 10 608 $ par année pour un interprète au Québec, toutes associations théâtrales confondues. 

À la Bordée et au Trident, les prix des cachets sont modulés en fonction de l'expérience du comédien et de l'importance du rôle. On peut compter entre 150 et 350 $, en général, par représentation, et il y en a 20 dans une production régulière. Les heures de répétitions sont payées, soit une centaine d'heures à environ 15 $ l'heure, selon les acteurs du milieu interrogés par Le Soleil. L'apprentissage du texte, l'entraînement et la recherche sont aux frais des comédiens. Le montant total, divisé par les heures réelles de travail investies, est loin d'être faramineux, nous dit-on. Et c'est encore moins dans des productions autogérées comme on en voit à Premier Acte, notamment, où les troupes jouent parfois presque bénévolement. 

Le comédien Jean-Sébastien Ouellette a déjà réussi à ne vivre que de la scène. «Il fut un temps où je jouais dans quatre ou cinq pièces par année, et non seulement c'était difficile parce que je travaillais sans arrêt, mais, finalement, ça ne me permettait pas de gagner si bien ma vie que ça. Je faisais peut-être 30 000 $ par année en faisant seulement du théâtre à temps plein», raconte-t-il. 

Hugues Frenette, lui, est un des rares à se consacrer entièrement au jeu. «Je suis peut-être un des derniers acteurs de ma génération qui ne fait que jouer. C'est sûr que par moments, j'envie un peu mes collègues qui enseignent, parce que ça leur permet de souffler un peu et d'avoir un revenu régulier. Moi, il faut toujours que je cherche quelque chose de nouveau», raconte celui qui sera de la distribution de Vania au Trident en novembre, tout comme Jean-Sébastien Ouellette.

«Pour être confortable, mais avec des revenus qui sont encore assez bas, soit autour de 25 000 à 30 000 $, il faut faire cinq ou six productions par année, parce que certaines sont plus payantes que d'autres. Ça peut devenir rapidement épuisant. Tu répètes le jour et tu joues le soir, c'est un régime difficile à tenir sur une année», continue celui qui peut maintenant jouer un peu moins en raison de meilleurs cachets. 

«Et j'ai eu l'occasion de faire un peu de télé [on l'a vu dans Apparences et La galère, notamment], ce qui aide beaucoup. Faire 20 jours de tournage dans une année, même si ce n'est pas toutes les années, ça permet de renflouer les coffres. C'est un peu la bouée de sauvetage. C'est ce qui me permet de tenir le coup et de jouer autant», explique-t-il. Une journée de tournage peut représenter près de 1000 $, alors qu'une représentation lui rapporte présentement entre 250 et 350 $, «ce qui est un très bon cachet dans le milieu», prend-il soin de préciser. 

Jean-Sébastien Ouellette et Hugues Frenette se considèrent tous deux comme des privilégiés du milieu, parce qu'ils gagnent maintenant «correctement leur vie» - ils sont loin d'être riches. Ils ont chacun joué dans une cinquantaine de productions en 20 ans de carrière, ce qui est beaucoup. Tous n'ont pas cette chance, et le casting est parfois un jeu cruel qui laisse de très bons acteurs sans salaire pendant plusieurs mois, expliquent les deux comédiens.  

Jean-Sébastien, lui, a aussi pu compter à travers les années sur des publicités radio, quelques publicités télé et sur la surimpression vocale (lire le texte ci-dessous). Il enseigne à l'Université Laval depuis une dizaine d'années et remplace à l'occasion au conservatoire de Québec. «C'est vraiment cet emploi-là qui fait que j'ai pu avoir des enfants et une maison», lance-t-il. 

Choisir l'enseignement

L'enseignement est devenu une planche de salut pour plusieurs comme lui. «Il y en a qui enseignent au Cégep Limoilou, où il y a un profil théâtre, ou encore à la Maison Jaune. Beaucoup font des mises en scène dans les cégeps où il y a du théâtre en activité parascolaire», énumère-t-il. «Tous ces petits à-côtés nous permettent de continuer à faire notre métier, parce que ça reste notre passion première», ajoute-t-il. 

Le directeur artistique de la Bordée, Jacques Leblanc, se souvient aussi de ses années de vaches maigres, où il lui a fallu travailler dans un restaurant pour réussir à subvenir à ses besoins et à ceux de sa fille. «Il y a des fois où j'ai dû vendre mon char pour payer mon loyer», se rappelle-t-il. Et même en devenant directeur d'un théâtre, il lui a fallu plusieurs années avant d'être payé à plein temps, d'un salaire décent. Aujourd'hui, comme employeur, il se sent un devoir de faire travailler les jeunes qui sortent de l'école et qui en arrachent. 

Pour Marc Gourdeau, président du Conseil de la culture de Québec et directeur général de Premier Acte, il est insensé que les comédiens soient aussi peu payés. «Pour entrer au Conservatoire, depuis des années, un diplôme collégial est obligatoire. La formation des comédiens est l'équivalent d'un baccalauréat, et encore là, c'est une élite qui a accès à cette formation. Un bachelier qui excelle dans son domaine et qui ne gagne qu'entre 15 000 $ et 20 000 $ par année, à part en arts, je ne vois pas beaucoup d'autres domaines où ça arrive», déplore-t-il.

La publicité, une manne trop rare

Certains auront peut-être vu Jean-Sébastien Ouellette à la télévision dernièrement, dans une publicité de Tanguay. Le principal intéressé a eu l'agréable surprise de revoir ce message revenir sur les ondes, deux ans après l'avoir tourné. Parce que dans le domaine, la publicité, c'est ce qui se fait de plus payant. 

En effet, dès qu'une annonce reprend les ondes pour un nouveau cycle, l'artiste qui y a participé reçoit le même cachet que pour le tournage. Pour une publicité régionale, cela veut dire environ 1000 $, explique Jean-Sébastien Ouellette. «J'ai déjà fait une publicité nationale pour Stéréo Plus, en français et en anglais, qui m'a donné 3000 $ pour une journée de tournage. C'est là qu'est l'argent. 3000 $, c'est à peu près le cachet d'un jeune qui joue à la Bordée», compare-t-il.

«Vachement payant»

«Dès qu'on met le pied dans l'industrie publicitaire, c'est vachement payant», confirme Jack Robitaille, vice-président de l'UDA pour Québec. Le hic, c'est qu'il s'en fait très peu ici. «À Québec horizon culture, en 2009, j'avais fait valoir que si les publicités des sociétés d'État ou des ministères dont le siège social est à Québec étaient faites à Québec, avec des acteurs d'ici, le portrait serait complètement différent», soutient le comédien. «En plus, ça développerait tout le secteur de la production cinématographique et de la télévision.» 

Il se fait aussi de la publicité radio à Québec. Jean-Sébastien Ouellette, parmi d'autres, en a profité pendant plusieurs années, mais c'est un domaine plutôt difficile d'accès pour les artistes membres de l'UDA, dont la plupart des comédiens qu'on voit sur les planches. «C'est très contraignant pour les producteurs de faire affaire avec nous», explique-t-il. Un contrat en pub radio peut représenter environ 500 $ en cachet.

Les belles années de la surimpression vocale

Ceux qui ont déjà écouté l'émission César, l'homme qui parlait aux chiens sur les ondes de Canal Vie ne le savent peut-être pas, mais c'est la voix de comédiens de la région qu'ils entendaient par-dessus les voix en anglais. 

La surimpression vocale a connu de belles années à Québec, mais c'est maintenant chose du passé. Cette technique de doublage a été très populaire il y a quelques années. Tellement que Technicolor a décidé d'ouvrir une succursale dans la capitale vouée à cette technique, parce que les bureaux de Montréal ne fournissaient plus à la demande. 

C'est ainsi que Jean-Sébastien Ouellette est devenu la voix de César. Il a d'ailleurs appris cette semaine qu'il pourra enregistrer de nouveaux épisodes cet automne. «Mais cette fois, je vais devoir aller à Montréal pour le faire», a-t-il précisé. 

L'industrie du doublage traverse présentement une crise dans la métropole (lire le texte en pages A4 et A5), et Technicolor a fermé, depuis quelques années déjà, son bureau de Québec. «On est passés à la moulinette», constate Jack Robitaille. «C'est le problème d'être une ville intermédiaire. Il n'y a pas assez de travail, de roulement, pour que des gens partent une compagnie et se lancent là-dedans. À ce niveau-là, on atteint vite notre plafond en termes de ville moyenne», analyse-t-il.

Selon Jack Robitaille, vice-président de l'Union des artistes... (Photo François Angers) - image 4.0

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Selon Jack Robitaille, vice-président de l'Union des artistes pour la région de Québec, pour bien gagner sa vie comme comédien, «il faut avoir un deuxième emploi. C'est ça, la réalité». 

Photo François Angers

Rester à Québec, malgré tout

Selon les chiffres obtenus par La Presse, les cachets des comédiens au théâtre sont plus élevés à Mont-réal qu'à Québec, où les acteurs ne sont en général pas représentés par des agents. Les occasions payantes en télévision, en cinéma et en publicité sont aussi presque toutes dans la métropole. Dernièrement, il y a bien eu Complexe G, qui a donné de l'emploi à beaucoup de comédiens de Québec dans des rôles secondaires. Mais les acteurs principaux venaient de Montréal.

Malgré tout, un nombre important d'acteurs choisissent de faire carrière dans la capitale. «En restant ici, ça m'a permis de jouer des rôles exceptionnels ,comme Cyrano et Dom Juan, et j'ai pu toucher aussi à la création avec le Théâtre Niveau Parking. Je ne pense pas qu'il y ait énormément de villes qui permettent ça à un acteur au Québec. L'avantage de rester à Québec, c'est de pouvoir jouer énormément sur les planches», estime Hugues Frenette. Jack Robitaille, lui, a eu l'impression de pouvoir contribuer à bâtir quelque chose en restant à Québec. Il a notamment participé à la construction de la nouvelle salle de la Bordée, comme directeur artistique. «Moi, je suis un acteur de théâtre. Et quand j'ai commencé à faire du théâtre à Québec, on avait vraiment l'impression de bâtir quelque chose, de structurer, de mettre sur pied des institutions qui allaient durer. De bâtir une vie théâtrale dans une ville qui est quand même la capitale du Québec, pour moi, c'était vraiment tripant. Ce n'était pas payant, mais c'était tripant», dit-il.

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