Souvenirs de voyage: Loin de la fête

Rita Lafontaine... (Le Nouvelliste)

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Rita Lafontaine

Le Nouvelliste

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Rita Lafontaine
Le Soleil

À l'invitation du Soleil, Rita Lafontaine avait rédigé un texte publié le matin du 24 décembre 2001, soit trois mois après les attentats de New York. Il avait été préparé en collaboration avec son conjoint Jacques Dufour. Le voici:

C'était en 1971. J'étais jeune et sans attaches...je voyageais. Début décembre, j'étais parti de Perugia, au nord de l'Italie, pour me rendre à Brindisi au sud...en stop, et de là, j'avais l'intention de prendre le bateau vers Athènes, et de continuer vers l'Inde. En passant, un court séjour en Crête pour cueillir des olives et recevoir des vaccins, ensuite, direction Istanbul, en bus.

J'écrivais un journal, mais je ne notais pas la date chaque jour, je me contentais d'écrire des réflexions et des anecdotes.

À Istanbul, j'entendis parler que des jeunes Turcs avaient pour travail de conduire des bus jusqu'à Kaboul, des bus allemands achetés par les Afghans. Les Turcs emplissaient les cars à pleine capacité avec de jeunes voyageurs, afin que le voyage soit rentable. Je décidai de partir de cette façon vers l'Afghanistan.

Nous formions une bande bigarrée. Je me souviens de trois grands Hollandais, qui provoquaient des rassemblements autour de nous dans des villages perdus des montagnes de Turquie en dansant le french cancan. De trois Anglais, hilarants eux aussi, et qui avaient des «adresses d'auberges de jeunesse partout dans le monde.» Dans ce même bus, je rencontrai une jeune fille qui se disait astrologue et qui entreprit de dessiner ma carte du ciel. Elle voyait un «changement de direction» au cours de mon voyage. Je n'y croyais pas vraiment, mais pourtant, deux jours plus tard, il y eut un bris de moteur. Nous étions en Iran et il fallait patienter une semaine pour que le morceau indispensable à la réparation du car arrive. Je décidai de continuer en train. C'étaient d'anciens trains à vapeur qui roulaient très lentement, avec des arrêts de quelques heures ici et là. Nous étions installés dans des sortes de wagons de marchandises, avec de longs bancs de chaque côté sur lesquels nous nous allongions pour dormir. Parmi les voyageurs, je revois deux hommes qui faisaient la contrebande de seaux de plastique multicolores, ce qui semblait une nouveauté extraordinaire pour les acheteurs qui, à chaque arrêt, montaient dans le wagon, glissaient discrètement de l'argent aux «importateurs» et redescendaient en emportant un ou deux seaux...du vrai cinéma!

Même si je n'avais rien à offrir et que je n'avais pas de liens d'amitié avec mes compagnons de route, ils partageaient leurs vivres avec moi en toute simplicité. Un menu peu varié : riz, sardines, riz, sardines...Pour faire cuire le riz, ils allumaient un petit feu avec des brindilles, de minuscules bouts de bois, ils ouvraient la grande porte du wagon de marchandises pour que la fumée ne nous envahisse pas, et sur une sorte de cintre de broche noirci, ils posaient une petite gamelle. Le train roulait lentement, le riz finissait par cuire, et je n'ai jamais mangé de meilleures sardines! Je ne pouvais pas parler avec ces «amis», qui s'exprimaient en ourdou, mais la complicité entre nous était grande.

Nous arrivions aux frontières de l'Irak. Un après-midi, pendant que je lisais La vie des maîtres de Baird.-T Spalding, seul livre que j'avais apporté, un homme d'une soixantaine d'années, portant une longue barbe et vêtu d'une redingote noire, me donna une petite tape sur l'épaule, et me demanda en anglais si j'étais chrétien. À l'époque je remettais en question toutes mes croyances religieuses, mais je n'avais pas, Dieu merci! balayé le Christ dans le nettoyage. J'hésitai à répondre, mais après une courte réflexion, je répondis que oui, j'étais chrétien. Il m'invita à le suivre. Nous avons traversé quelques wagons, pour finalement nous retrouver au milieu d'un petit groupe d'hommes du même âge que mon guide, réunis en cercle, les uns assis, d'autres debout, et tenant chacun une bougie allumée. La scène ressemblait à une toile du peintre Georges De La Tour. En me voyant, l'un d'eux se leva, et dit «Merry Christmas» en me faisant une sorte d'accolade maladroite. Surpris, bouleversé, je n'arrivais pas à parler. Il y eut d'autres accolades, quelques mots échangés. Une vive émotion s'empara de moi. J'avais oublié que c'était Noël. Je les quittai brusquement et retournai à mon wagon pour qu'ils ne me voient pas pleurer. Je pensais à ma famille : mon père, ma mère, mes frères, mes oncles et mes tantes, mes cousins, mes amis...et une profonde nostalgie s'empara de moi. Je fermai les yeux pour mieux les entendre rire de tout et de rien en dégustant le repas traditionnel : la dinde, les tourtières, le ragoût de pattes de cochon, la tarte au sucre...Le rêve éveillé devint si intense qu'une grande joie me réchauffa le coeur...comme si j'étais avec eux. Je remerciai Dieu d'avoir une si belle famille et m'endormis paisiblement.

Rita Lafontaine

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