La radio de Québec et de Montréal, deux solitudes

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«À Montréal, on fait de la radio parlée; à Québec, de la radio d'opinions», affirme l'animateur Gilles Parent. «À Québec, tu ne peux pas entrer en ondes si tu ne donnes pas ton opinion, mais ça donne aussi des animateurs de 30 ans qui font la morale au monde.»

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(Québec) Québec et Montréal, les deux éternelles rivales séparées par un monde de différences, dont la façon de faire de la radio parlée. Plusieurs animateurs de la capitale tendent l'oreille vers l'autre bout de la 20, perplexes devant la frilosité de leurs collègues.

Ancien chroniqueur à CHOI Radio X et nouveau coanimateur du midi au FM93, Éric Duhaime connaît bien les deux villes. Pour lui, la grande différence est d'abord et avant tout idéologique. «La radio de Québec fait beaucoup plus de débats sur des enjeux d'actualité. Les gens sont plus critiques et vigilants sur le gaspillage des fonds publics, par exemple. Ils ont l'impression d'avoir encore leur mot à dire et qu'ils peuvent faire une différence. À Montréal, c'est plutôt l'indifférence. Il y a une espèce de fatalisme et d'impuissance.»

«À Montréal, on fait de la radio parlée; à Québec, de la radio d'opinions. On aime les débats. C'est une grosse différence, insiste Gilles Parent, animateur du retour au FM93. À Québec, tu ne peux pas entrer en ondes si tu ne donnes pas ton opinion, mais ça donne aussi des animateurs de 30 ans qui font la morale au monde.»

«Montréal est un marché de radio très traditionnel», renchérit Jeff Fillion, animateur du midi à NRJ. «Les radios musicales y sont encore très fortes. Le marché est séparé entre l'île de Montréal et la banlieue. Si t'as pas d'antenne pour aller chercher ton monde en banlieue, tu pars de travers.»

CHOI Radio X a bien tenté d'exporter son style dans le marché montréalais, mais l'aventure s'est terminée abruptement en septembre, après deux ans, faute d'auditoire. Radio 9 a pris la relève, jouant dans les mêmes plates-bandes que le 98,5 et ICI Radio-Canada Première.

«Dans le marché américain, il y a de plus en plus de radios parlées privées. La ville étonnante et hors-norme, c'est Montréal, avec seulement deux», lance Sylvain Bouchard, animateur du matin au FM93. Le 98,5 de Montréal est la radio la plus écoutée au Canada, mais n'a pas de succès à Québec.»

Yves Laramée, ex-animateur dans plusieurs stations et fondateur du site Ma petite radio, déplore que les radios de Québec, malgré leur caractère distinct, doivent s'en remettre aux diktats des patrons montréalais de Radio Nord Communications, de Cogeco et de Bell Média. «Il n'y a plus aucune décision qui se prend à Québec, où il n'y a que des yes men. Tout est décidé à Montréal.»

Radio de personnalités

L'approche éditoriale des radios de Québec, jugée plus agressive, n'explique pas le hiatus avec la métropole. Le profil des animateurs de la radio parlée montréalaise, plus consensuel, jouerait aussi beaucoup comme facteur de différenciation entre les deux villes. 

«Les patrons veulent obtenir un impact rapidement, avec des noms de vedettes que tu peux mettre sur les panneaux publicitaires, mais sans savoir s'ils sont de bons raconteurs live. À Montréal, ceux qui font de la radio n'ont jamais eu le goût d'en faire. C'est arrivé par accident. Ça fait une grosse différence. À Québec, ceux qui font de la radio en sont amoureux.»

Une opinion partagée par Alain Dufresne, le directeur du Collège Radio Télévision de Québec, qui a roulé sa bosse dans presque toutes les stations de Québec. «La radio de Montréal est une radio de personnalités issues du monde du divertissement; celle de Québec en est une d'artisans. À Québec, il est plus facile de rassembler les auditeurs autour d'un même sujet. C'est impossible à Montréal, où l'on tente de faire une radio universelle qui plaît à la moitié de la population.»

Animateur du retour à CHOI Radio X, le vétéran Stéphane Gasse croit que les Montréalais continuent à nourrir une fausse perception de la radio parlée de la capitale. «Tout le monde est convaincu que la radio de Québec, c'est uniquement ce qui se faisait il y a 10 ou 15 ans, à l'époque des années noires. On est resté avec cette idée-là.»

De la désolation au laisser-aller

Anglicismes, syntaxe boiteuse, mauvaises conjugaisons de verbes et mauvais accords de genre, si j'aurais, toé pis moé, toute le monde, une autobus... La langue française passe un mauvais quart d'heure sur les ondes de la radio parlée de Québec. «C'est l'un des plus grands drames de notre métier. Je trouve ça navrant. Il faut arrêter de trouver ça drôle», déplore l'animateur Gilles Parent, du FM93.

Alain Dufresne, directeur du Collège Radio Télévision de Québec, endroit où les futurs animateurs reçoivent leur formation, parle d'«une paresse intellectuelle colossale et indéniable. Trop d'animateurs tournent les coins rond. C'est au mieux médiocre, mais trop souvent en bas de ça.»

À CHOI Radio X, le directeur général Philippe Lefebvre demande à ses animateurs d'être ce qu'ils sont dans la vraie vie, «sans jouer de game». Ses deux têtes d'affiche du matin ne dérogent pas à la règle.

«C'est la culture de Radio X. On ne joue pas dans une pièce de théâtre, je ne ferai pas semblant d'être quelqu'un que je ne suis pas, lance Jérôme Landry. On parle comme on le ferait avec des amis autour d'une bouteille de vin. Mais on fait attention aux sacres et aux propos explicites. Il y a quand même des familles à l'écoute.»

Même son de cloche de son collègue Denis Gravel : «Je suis un amoureux de la langue française, mais j'aurais de la misère à être un prof de linguistique. Je ne sens pas le devoir de faire semblant de parler autrement que je le fais dans la vraie vie.»

«La radio est un média qui ne ment pas. Si tu utilises un langage qui n'est pas le tien, ça ne passe pas, les auditeurs vont le détecter. Il ne faut pas faire de la radio trop froide», croit Pierre Martineau, directeur des programmes au FM93.

Le juste milieu

L'animateur matinal au FM93, Sylvain Bouchard, fait son mea culpa, admettant du même souffle qu'il est difficile de trouver le «juste milieu». «Des gens me font parfois des critiques sur mon langage, et je les accepte. Je pense qu'on peut avoir un langage populaire sans faire d'erreurs. Ce n'est pas non plus une excuse pour dire n'importe quoi.»

Le nouvel animateur du matin à NRJ, Stéphan Dupont, ne s'en cache pas: il ne sera jamais le Sidney Crosby de la langue française, lui qui possède «un secondaire 5 fraudé» et qui n'a pas terminé ses études collégiales. «Je suis à la limite de ce que je peux faire. Je suis un désastre en français. Vous n'avez pas idée comme ça me gêne. J'aimerais ça avoir un français de qualité, mais mes erreurs, je les vire maintenant en jokes

L'ex-animateur Yves Laramée, également blogueur pour le site Ma petite radio, ne mâche pas ses mots à l'égard du relâchement linguistique en ondes. «On propage l'idée que tout le monde peut faire de la radio, que le meilleur raconteur de la shop, tu peux le mettre en ondes.»

«Les gens de radio ne sont pas là pour éduquer ou instruire, mais ils sont certainement là pour être à un niveau plus élevé que la moyenne, termine Gilles Parent. Je vois juste une dégradation de notre langage en ondes. Et puisque les patrons aiment ça, ça va continuer...»

«Ça me tanne d'entendre ceux qui ont perdu leur job, les Champagne, Arthur et autres, dire que c'est la faute du CRTC, du gouvernement, de leur patron. Ils ont tous péri par des sottises qui sont sorties de leur bouche. Assumez donc!»

Gilles Parent, animateur du retour, FM 93

«Bell Média, Cogeco et RNC ne sont pas les mères Teresa de la radio. Ils sont là pour générer des profits, mais ils doivent aussi se préoccuper de l'auditoire dans 10 ou 15 ans.»

Alain Dufresne, directeur, Collège Radio Télévision de Québec

«On est maintenant en compétition avec toutes sortes de sources d'information. Tout est là, disponible à partir de ton cellulaire. Il va falloir rester local pour obtenir une masse critique d'auditeurs.»

Claude Bernatchez, animateur matinal, ICI Radio-Canada Première

Radios communautaires: garder la tête hors de l'eau

Malgré l'omniprésence des stations privées, les deux radios communautaires de Québec, CKRL et CKIA, réussissent à tirer leur épingle du jeu grâce à l'appui d'un bassin d'inconditionnels et d'éprouvantes contorsions budgétaires. 

«Les stations de radio parlée à Québec prennent beaucoup de place, mais je ne les ai jamais vues comme des concurrents. Nous sommes plutôt complémentaires», explique Dany Fortin, directeur général de CKRL, la plus ancienne radio communautaire francophone.

Doit-on s'en étonner, l'argent demeure le nerf de la guerre pour cette institution fondée en 1973 et dont la programmation est axée sur l'information culturelle locale. «Ce n'est pas facile de trouver sa place et d'aller chercher sa part de la tarte publicitaire qui est de plus en plus mince, ajoute M. Fortin. Il faut être imaginatif dans la façon d'attirer la clientèle.»

CKRL ne vit pas seulement de subventions - 35 à 40 % d'un budget d'environ 400 000 $ -, mais aussi de publicité locale et de la générosité de ses 70 000 auditeurs. Avec sept employés et une centaine d'employés bénévoles, indispensables, la station réussit néanmoins «à faire sa niche», avance M. Fortin.

À CKIA, les quatre dernières années ont été une éprouvante traversée du désert. Une crise financière a conduit au congédiement de tous les employés. Petit à petit, grâce à l'appui d'une centaine de bénévoles, la station «la plus à gauche sur le cadran» remonte la pente.

«La situation financière va beaucoup mieux. On a pu embaucher une coordonnatrice à temps plein», mentionne le président du conseil d'administration, Bryan St-Louis, qui gère un budget d'environ 100 000 $.

À l'origine Radio Basse-Ville, fondée en 1984, CKIA table sur une grille-horaire composée d'émissions citoyennes et engagées, suivies par quelque 60 000 fidèles.

Malgré les faibles moyens de la station, Bryan St-Louis rêve d'une quotidienne d'informations, histoire d'offrir au public une contrepartie aux stations privées, plus à droite sur l'échiquier politique. «Québec est un petit marché de radio avec de très gros joueurs. Le problème de la radio communautaire, c'est toujours le financement. Le marché de la gauche existe, sauf qu'on n'a pas les moyens d'aller en ondes.»

Dans sa boule de cristal, Jeff Fillion voit... (Photo Le Soleil, Patrice Laroche) - image 7.0

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Dans sa boule de cristal, Jeff Fillion voit une demande accrue pour les émissions sur demande et en podcast, avec des «shows packagés». «Il y aura de gros changements dans les 10 ou 15 prochaines années. Je vois seulement deux propriétaires de toutes les antennes.»

Photo Le Soleil, Patrice Laroche

Un média en bouleversement

La radio est certainement le média dont la mort a été annoncée le plus souvent. Malgré tout, le public est fidèle au rendez-vous. Seule différence: comme la télévision, l'écoute se décline de plus en plus sur différentes plateformes. Se brancher à son émission favorite en direct n'est plus la norme, surtout pour la jeune génération.

«La radio n'est pas en descente, elle est en meilleure santé que d'autres médias», explique Gilles Parent du FM93. «La radio parlée, c'est la proximité. Internet l'a ouvert sur le monde. Tu auras toujours besoin de savoir ce qui se passe chez vous.»

Les chiffres tendent à lui donner raison. En 2013, selon le Conseil de radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), l'auditeur écoutait 19,3 heures de radio par semaine, une légère baisse par rapport à l'année précédente. Les recettes de radiodiffusion ont même augmenté de 1,3 % pour atteindre 17,1 milliards $.

Décloisonnement

Les nouvelles technologies ont entraîné un décloisonnement. À preuve, c'est depuis son studio de sa station satellite Radio-Pirate, coin Wilfrid-Hamel et Henri-IV, que Jeff Fillion diffuse son émission sur NRJ à l'heure du midi. Dans sa boule de cristal, il voit une demande accrue pour les émissions sur demande et en podcast, avec des «shows packagés», où les opérations techniques seront réduites au minimum en raison de la sous-traitance.

«Il y aura de gros changements dans les 10 ou 15 prochaines années, explique-t-il. Je vois seulement deux propriétaires de toutes les antennes. Le CRTC va devoir assouplir ses règles, car la moitié des stations ne sont pas rentables. Ça ne toffera pas, surtout avec les salaires versés à certains animateurs.»

Le changement le plus immédiat concerne l'embauche d'un troisième gros nom par NRJ afin de pourvoir le poste du retour, en fin d'après-midi, une fois terminée l'émission humoristique des Grandes Gueules. «Ça se peut que je bouge du midi, affirme Fillion. Je suis prêt à faire un move, c'est à eux de prendre la décision.»

Les jeunes largués

«L'avenir est dans la radio parlée, il va y en avoir de plus en plus. Des radios parlées avec des créneaux spécialisés dans le sport, la politique, la finance», prédit Stéphan Dupont de NRJ. «Si les patrons de Bell Média prennent ce virage, c'est parce que la radio musicale, avec les nouvelles technologies, c'est un peu dépassé, c'est difficile d'être rentable.»

Alain Dufresne, directeur du Collège Radio Télévision, se désole plutôt de voir la nouvelle génération laissée pour compte. «La radio a vieilli avec son auditoire, les 30-50 ans. Il y a du talk la semaine et du rock classique les fins de semaine, avec Stairway to Heaven à toutes les stations. Le jeune de 18 ans a de la misère à se magasiner une station. Il y a un effort à faire pour aller chercher la jeune clientèle.

«Soixante pour cent des jeunes qui s'inscrivent ici [au collège] n'écoutent pas la radio, déplore-t-il. C'est le reflet d'une radio qui ne s'intéresse plus aux jeunes. Elle ne leur parle pas.»

Éric Duhaime... (Photothèque Le Soleil, Erick Labbé) - image 8.0

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Éric Duhaime

Photothèque Le Soleil, Erick Labbé

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Nathalie Normandeau

Photothèque Le Soleil, Erick Labbé

***

Les nouveaux joueurs

Éric Duhaime (FM93): Porte-étendard de la droite dans plusieurs médias et cofondateur du Réseau Liberté Québec, Éric Duhaime aura le défi, avec sa coanimatrice Nathalie Normandeau, d'affronter sur l'heure du midi Jeff Fillion (NRJ), l'une de ses sources d'inspiration, et Carl Monette (CHOI Radio X). «Moi et Nathalie ne sommes pas de la même famille politique alors il va y avoir des chocs d'idées. Mais on n'est pas là pour faire un show, ça va se faire dans le respect. Notre bagage politique et de vie peut faire la différence.»

Nathalie Normandeau (FM93): À 46 ans, l'ancienne vice-première ministre libérale tente sa chance au micro pour la première fois. «Je souhaite sincèrement que notre émission élève le débat. On est dans une société qui s'emploie à démolir. Il y a beaucoup de clubs de chialeux. Je voudrais que ce soit plus positif. Je ne dis pas qu'il faut être jovialiste, on s'entend, mais est-ce qu'on ne pourrait pas être un peu plus créatif? La citoyenne engagée que je suis sera critique à l'endroit du gouvernement et des autres partis. Quant à un retour en politique, je n'ai vraiment pas le goût, vraiment pas. Les deux dernières années ont été difficiles et ce n'est pas vrai que je vais revivre ça. La radio, pour moi, c'est une renaissance.»

Stéphan Dupont (à l'avant-plan)... (Photothèque Le Soleil, Yan Doublet) - image 9.0

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Stéphan Dupont (à l'avant-plan)

Photothèque Le Soleil, Yan Doublet

Stéphan Dupont (NRJ)

L'ex-poids lourd de CHOI Radio X, qui drainait quelque 57 000 auditeurs sur l'heure du midi, a accepté l'offre de NRJ pour prendre les rênes de l'émission du matin. Son talent de raconteur est sa marque de commerce. «Mais pour raconter des histoires, il faut en vivre et j'ai la chance d'en vivre un paquet. Je sors beaucoup, je vais voir des shows ou prendre un verre. La politique, je laisse ça aux autres. Moi, quand je vais au resto avec mes chums, ils ne me parlent pas de politique, mais de problèmes de couple, de leurs enfants, de la vie de tous les jours. Le vrai défi, ça va être de me lever de bonne heure...»

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