Leonard Cohen: un album «touché par la grâce»

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Les Cohen en trois générations : Leonard, Adam et Cassius

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(Québec) Avec l'annonce de la mort du chanteur Leonard Cohen, à l'âge de 82 ans, nous reproduisons ici l'entrevue que notre journaliste Nicolas Houle a réalisée en octobre avec son fils Adam Cohen, lors de la sortie de You Want It Darker:

«Avoir une plateforme où l'on peut prouver qu'on... (Photothèque Le Soleil) - image 1.0

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«Avoir une plateforme où l'on peut prouver qu'on peut non seulement aider son parent, mais quelqu'un qui est d'un statut si vénérable que mon père. C'était un moment magique, en grande intimité, et c'était intense» - Adam Cohen

Photothèque Le Soleil

À l'âge où la plupart de ses pairs ont tout dit ou préfèrent se retirer, Leonard Cohen continue d'avancer. Avec You Want It Darker, l'artiste de 82 ans signe non seulement son troisième album en cinq ans, mais l'un de ses meilleurs. Qui plus est, avec la complicité de son fils, Adam.

Depuis plusieurs années déjà, Adam Cohen mène sa propre carrière musicale en marge de celle de son père. Graduellement, leurs routes artistiques se sont rapprochées au point où les deux hommes se sont rencontrés musicalement. C'est ainsi qu'est né You Want It Darker, un projet qu'Adam estime avoir été touché par la grâce. On y retrouve la poésie unique de Cohen, qui a régulièrement recours aux figures judéo-chrétiennes pour évoquer l'amour, mais aussi l'abandon, voire la résignation. L'ensemble est paré de magnifiques arrangements, où intervient notamment le choeur de la synagogue Shaar Hashomayim, de Montréal. 

Plongeons dans la genèse de You Want It Darker en compagnie d'Adam Cohen.

Q Adam, vous aviez présenté le compositeur et réalisateur Patrick Leonard (Roger Waters, Madonna) à votre père il y a quelques années, et leur collaboration a perduré. La prochaine étape n'était-elle pas que vous soyez impliqué dans l'un de ses albums?

R Exactement. Il y a eu plein de moments où mon ami Patrick et mon père, puisqu'ils ne se connaissaient pas très bien, m'ont demandé d'être un intermédiaire. Quand il y avait un malentendu - et je ne parle pas de conflit -, quand il y avait, par exemple, un moment où Patrick avait présenté une musique qui ne correspondait pas exactement à ce que voulait mon père, je me suis retrouvé dans la position où j'étais un intermédiaire. Et c'est comme ça que je me suis retrouvé à être plus impliqué dans le dialogue créatif depuis quelques albums déjà. Et, en plus, j'avais ma petite côte qui montait un peu. Je démontrais de plus en plus une capacité à être en dialogue avec mon père, via la musique. Donc, ça s'est fait très naturellement.

Q Votre père avait travaillé pendant un an sur You Want It Darker, puis tout avait été interrompu, notamment parce qu'il était victime de vives douleurs au dos. C'est à ce moment que vous êtes intervenu?

R Oui. Patrick et mon père ont commencé à travailler ensemble et il y a eu plein de raisons qui ont fait qu'ils ont dû s'arrêter et c'est moi qui ai mis de la pression sur mon père. Je l'ai établi dans une chaise médicale dans son salon. J'ai créé un studio dans son salon et, en effet, j'ai commencé, sans le savoir, à me mettre dans la position du réalisateur, écoutant tout ce qu'il avait. J'ai créé une longue liste de ce que je pensais qui devait être fait pour qu'on ait un album.

Q Dans le livret de You Want It Darker, Leonard explique de manière touchante que sans vous, il n'y aurait pas eu d'album. Il raconte aussi qu'à vos yeux, sa guérison, voire sa survie, passait par la réalisation de ce projet...

R Le vieil homme se trouvait dans un état très, très délicat. Il était en grande douleur, immobilisé, mais c'est ce qui a fait que le projet est remarquable, parce que tout ce qui pouvait le distraire diminuait la douleur, si bien que le focus augmentait, même, sur le travail. Et bien sûr, il y a cette couche du père et du fils qui travaillent ensemble : il y avait le vieux lion qui voulait probablement, sans en être conscient, démontrer ses pouvoirs au jeune lion. Et le jeune lion, bien sûr, qui voulait prouver à son père qu'il était capable...

Q Leonard avait sans doute des idées qui lui étaient chères, et vous aviez également vos propres préoccupations artistiques. Sur quel territoire musical vous êtes-vous rencontrés?

R On arrive tous dans un projet avec nos goûts esthétiques, avec ce qu'on aime et ce qu'on n'aime pas. Et ce qui fait un bon projet, c'est toujours cette rencontre dont vous parlez. Il se trouve que j'ai eu un grand avantage que tout autre réalisateur n'a pas eu avec mon père : je le connais très, très bien. Je le connais en l'écoutant, en l'étudiant, et je sais exactement ce qu'il n'aime pas. Je n'avais pas besoin qu'il m'explique pourquoi ses titres, ses chansons n'étaient pas finies ou abouties. Je n'avais pas besoin d'une longue explication, je savais exactement pourquoi certaines choses ne lui plaisaient pas. Le but pour moi était de le servir avec fidélité et amour. Et c'est ce que j'ai pu faire et c'est à mon avis pourquoi le projet est tellement remarquable : on a été emportés par un vent assez mystérieux. Et le projet a été touché par une main de grâce, à mon avis. 

Q Ç'a été un autre volet de votre relation père-fils qui s'est développé là, de manière intense?

R Ç'a été intense et délicieux. D'avoir une plateforme où l'on peut prouver qu'on peut non seulement aider son parent, mais quelqu'un qui est d'un statut si vénérable que mon père. C'était un moment magique, en grande intimité, et c'était intense. On a passé presque un an, avec de petites interruptions, à construire, à mon avis, l'un de ses plus importants disques ensemble. Certainement, à mon avis, son meilleur depuis 20 ans.

Q Dès l'ouverture de You Want It Darker, on peut entendre la présence du choeur de la synagogue Shaar Hashomayim, qui apporte une touche très particulière, mystique. On peut également l'entendre sur It Seemed the Better Way. Comment ça s'est concrétisé et comment avez-vous fondu ces voix masculines dans l'univers de Leonard?

R Au tout début du projet, j'ai dit : «Écoute, papa, ce que j'aimerais entendre, c'est un peu plus de ta voix. Je sais que c'est une signature, la voix de la femme, avec un F majuscule, mais ce qui m'intéresserait en particulier, c'est que tu sois entouré de voix d'hommes.» Et nos ampoules se sont éclairées ensemble. Au moment où j'ai dit ça, non seulement il était d'accord, mais il avait cette chorale d'hommes en tête. Il m'a passé le numéro d'un contact et moins d'un mois plus tard, j'étais en studio avec eux, enregistrant à Montréal ces voix magnifiques.

Q Leonard Cohen touche à des thèmes qui lui sont chers, mais il est aussi question de départ, de résignation et d'abandon. C'était bouleversant de l'entendre chanter des lignes comme I'm traveling light/It's au revoir, I'm leaving the table/I'm out of the game ou encore I'm ready, my Lord?

R Je connais bien mon père. Pour moi, les thèmes ne sont pas très surprenants. Je sais ce qui le préoccupe. D'ailleurs je pense que ce qui différencie mon père des autres grands qui l'ont accompagné pendant son époque, une époque qu'on connaît tous, c'est que ce n'est pas un acte de nostalgie. C'est quelqu'un qui parle de son poste, de son expérience sur son niveau de l'échelle humaine. Donc, ses préoccupations, les thèmes, les textes, les mots, oui, ce sont des thèmes et des mots éblouissants, touchants qui me font vibrer, mais qui ne me surprennent pas.

Q Ce qui est fascinant, c'est comment Leonard Cohen a été si productif ces dernières années. On sait dans quelles circonstances il est revenu sous les projecteurs, floué financièrement, mais au-delà de ça, il a vraiment un désir et un souci d'écrire et de partager ses créations...

R Depuis tout le temps que je le connais et même avant ma naissance, il a toujours eu une énorme discipline. Ce qui a changé, c'est qu'il a compris en revenant sur scène en 2007-2008 que les gens l'aimaient plus qu'il ne le croyait. Et une fois qu'il a rétabli cette relation avec le monde, avec la scène, avec son audience internationale, il a senti en effet une certaine responsabilité, non seulement d'écrire, mais de publier. C'est la distinction.

Q Il y a une très belle cohérence dans You Want It Darker, tant dans le fond que dans la forme. L'album se termine par une reprise orchestrale de la pièce Treaty, qui vient boucler la boucle de manière adroite et même annonciatrice d'un autre projet, instrumental... Tout ça était mûrement réfléchi?

R C'était vraiment l'idée de mon père. Un exemple de la main gracieuse qui a touché cet album et ce processus, c'est que d'habitude, il y a un ordre : on enregistre une dizaine de chansons et après, on les met dans la séquence qui nous convient ou qu'on aime. Dans le cas de cet album, l'ordre des chansons se trouve à être vraiment l'ordre dans lequel les chansons ont été enregistrées. Tout est tombé exactement où il le fallait. C'est comme une intervention un peu divine, on pensait. C'était tellement avec moins de difficultés et moins de pensées que d'habitude. Comme si tout était comme il le fallait et qu'on suivait un ordre astral. Je sais que normalement, il y aurait eu beaucoup de délibération esthétique sur comment débuter ou finir l'album, habiller chaque chanson ou pas. Mais pour ce dernier titre, c'était ça : il a eu une idée, Patrick Leonard a fait un arrangement spectaculaire, on l'a mis comme dernière pièce et ce n'était pas plus compliqué que ça!

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Leonard et Adam Cohen à la sortie du nouvel album You Want It Darker à Los Angeles

Sony Music Canada, Frank Micelotta

Le chant du cygne?

Dans une entrevue accordée au New Yorker, Leonard Cohen a indiqué qu'il était prêt à mourir. Par la suite, lorsqu'il a rencontré la presse internationale à la veille de la sortie de You Want It Darker, Cohen a remis les pendules à l'heure, précisant qu'il croyait qu'il avait exagéré. Il a indiqué qu'il comptait «vivre pour toujours» et rester dans le milieu jusqu'à 120 ans! N'empêche, You Want It Darker a des allures d'album-testament. Adam Cohen confirme qu'il n'y aura pas de tournée et le prochain projet, orchestral, n'impliquera pas la présence directe du poète. «Le projet avec [le compositeur] Patrick Leonard est très simple et beaucoup plus [commode]. La dernière pièce [de You Want It Darker] est une reprise orchestrale et c'est un avant-goût peut-être du prochain album qui serait un album de reprises orchestrales de chansons qui existent déjà. Donc la vérité, c'est que ce disque aura beaucoup moins besoin de Leonard Cohen.»

Un album avec Patrick Watson et Timber Timbre

S'il s'est fortement consacré au récent enregistrement de son père, Adam Cohen n'a pas perdu de vue sa propre carrière. Il bosse présentement sur son quatrième album et passait d'ailleurs récemment du temps dans la métropole pour cette création. «J'étais en studio avec un band, Timber Timbre. J'ai eu le grand plaisir de les avoir comme musiciens et comme band avec le chanteur et écrivain Taylor Kirk comme réalisateur. J'ai aussi fait cinq chansons avec Patrick Watson, qui a été chanteur et réalisateur.» Cohen fils relate qu'il a été tellement absorbé par You Want It Darker, qu'il doit prendre un peu de distance pour jauger la qualité de ce qu'il a fait à titre solo. Il souhaite ajouter d'autres collaborations avec des artistes québécois, basés à Montréal. Selon lui, on pourra entendre ce nouveau matériel au début de 2017.

Une rechute à 82 ans

Leonard Cohen apparaît sur la pochette de You Want It Darker une cigarette à la main. C'est son fils Adam qui a pris cette photo. Il raconte : «On travaillait sur la chanson Leaving the Table et on était très contents des résultats. On commençait à avoir une vraie compréhension du fait qu'on travaillait sur un disque qui allait être formidable et différent des autres. Mon père qui blague depuis des années qu'il va recommencer à fumer à 80 ans a dit : "Il est temps qu'on fume ensemble!" On est sortis sur le balcon, j'ai allumé sa cigarette et je le trouvais beau, alors j'ai pris une photo. Il l'a aimée et c'est la couverture du disque maintenant!» Quant à savoir s'il a fait une rechute, Adam raconte que son paternel fume de temps à autre, sans plus. «Comme il a dit : qu'est-ce qui va se passer? Il va devenir accro? À 82 ans, ce n'est pas ce qui va le tuer...»  

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