Quills, entre liberté et censure

Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier partagent la scène et la... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier partagent la scène et la mise en scène de Quills, qui raconte les derniers jours du marquis de Sade.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Sade! Le marquis a légué son nom sulfureux à la postérité, mais l'homme de lettres a fait progresser le débat sur la liberté d'expression et combattu avec fougue répression et censure. C'est du moins la thèse soutenue par Quills, du dramaturge américain Doug Wright, qui raconte les derniers jours de l'auteur des 120 jours de Sodome. Dans un dialogue éclairant et pertinent, Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier, qui partagent la scène et la mise en scène, ont expliqué au Soleil leur fascination pour la pièce qui prend l'affiche au Trident le 12 janvier, puis à l'Usine C, à Montréal, en mars.

Q D'où est né le désir d'adapter Quills à la scène?

JPC C'est un projet qui date du Conservatoire, après avoir vu le film. Ça mettait le doigt sur ce que je ressens comme artiste parfois. Le marquis de Sade incarne cette idée de l'artiste qui est possédé par une pulsion, l'envie de dire la vérité. Des années plus tard, j'ai voulu en faire l'adaptation. Mais en discutant avec Robert, on s'est rendu compte qu'il s'agissait de l'adaptation d'une pièce.

RL Mais il n'existait aucune traduction en français, ce qui est une aberration [Jean-Pierre Cloutier signe celle-ci]. Ça se déroule tout de suite après la Révolution française : ça demande l'éloquence, la dynamique de notre langue. [...] C'est rare, quand on fait une traduction, d'avoir l'avantage sur l'original. Ce qui est le cas puisqu'on parle français. En même temps, on a essayé de ne pas perdre ce que les Anglais appellent le wit, cet humour froid, presque noir, au lieu de tomber dans la dentelle française habituelle.

Q Robert Lepage a dit publiquement que cette adaptation vous permettait d'aller plus loin que le long métrage de Philip Kaufman (2000). Qu'en est-il?

JPC Le film devait répondre à des exigences hollywoodiennes et donc plaire à un certain public. Ils ont trituré un peu l'essence de la pièce. Et le film s'arrête là où, pour nous, la pièce commence à être vraiment intéressante. Elle va vraiment plus loin dans sa proposition, avec une montée dramatique qui culmine plus haut.

RL C'est aussi l'avantage du théâtre sur le cinéma. Son réalisme empêche parfois les métaphores qui sont plus éloquentes.

JPC Notre mise en espace est plus «impliquante» pour le public qu'un écran de cinéma. On joue beaucoup avec les perspectives de réalité. Le public doit faire la part des choses, ce qui est plus inclusif.

Q Est-ce que l'enjeu de la censure et de la liberté d'expression s'avère tout aussi pertinent de nos jours avec les médias sociaux et les radios parlés outrancières?

RL C'est ce que tu fais avec la liberté. Il y a aussi la responsabilité. Qu'est-ce que tu fais avec cet outil? Est-ce que tu t'en sers pour abrutir les gens ou pour élever la masse?

JPC La censure prend beaucoup de formes différentes de nos jours. Ça passe aussi par le financement. D'ailleurs, cette pièce a été écrite en réaction à une compression dans le financement [de l'agence américaine National Endowment of the Arts] dans les années 90. [...] Wright a écrit cette pièce pour dénoncer cette forme de censure.

RL C'était lié aussi aux oeuvres du grand photographe Robert Mapplethorpe. Même chez les artistes, il y avait une grande interrogation : l'art commence et se termine où? Chez Mapplethorpe, c'est sur le bord d'être obscène. Ça faisait aussi partie du débat : à quel moment un artiste outrepasse la décence, l'étiquette, la morale? Tu te demandes où est la ligne.

Q C'est toute la question de la représentation. Vous êtes au Trident, un théâtre institutionnel. Jusqu'où avez-vous poussé cette réflexion sur ce qu'on peut montrer et les limites des gestes qu'on peut poser sur scène?

JPC Cette pièce fixe ses propres limites. Je crois qu'elle régit bien le fait de parler de la perversion sans tomber dans le voyeurisme. On tente de rester fidèle à la partition avec laquelle on travaille.

RL Ceci dit, on fait ce qui est dans la pièce. On ne fait pas d'ajout pour provoquer, on ne dépasse pas les limites demandées par la pièce, mais elle demande quand même des choses comme la nudité, des images iconoclastes, des prises de position par rapport à la religion... C'est limite, mais fait avec une grande élégance par l'auteur et par nous, je pense. Ce n'est pas fait dans un esprit de sensationalisme, mais pour servir le propos. C'est aussi pour ça qu'on a exigé que ce soit 16 ans et plus. Ça demande une ouverture de la part du public, une maturité et une capacité de discernement.

JPC  Le Trident a décidé de nous programmer en toute connaissance de cause. Anne-Marie [Olivier, la directrice artistique] ne nous a jamais demandé d'édulcorer le propos et a endossé cette démarche.

Q Outre cet aspect, qu'est-ce que Quills vous pose comme défi de mise en scène?

JPC Même si c'est historique, la pièce vient jouer dans des zones extrêmement sensibles qui demandent aux acteurs de se compromettre beaucoup. [...] C'est difficile d'être exigeant avec les acteurs.

RL Un des problèmes techniques qu'on a, c'est que les deux metteurs en scène ont des scènes ensemble [rires]. Il faut bien accorder nos visions. En même temps, chez Ex Machina [la compagnie de création de Robert Lepage], ce n'est pas un travail de répétition habituel. On fait [depuis un an] des ateliers de travail, on improvise, ce qui fait que les idées ont de la place pour s'exprimer.

JPC Robert et moi ne sommes pas de la même génération, on a des idées différentes. Reste qu'on se ressemble dans la méthodologie. On se rejoint sur beaucoup de langages différents. L'échange d'idées devient plus global.

RL Habituellement, la plus grande difficulté, c'est de convaincre les gens que le théâtre, ce n'est pas juste le texte et l'interprétation, qu'il y a d'autres choses qui sont éloquentes pour raconter l'histoire. Là, ce qui est intéressant, c'est que je dois parfois me faire l'avocat du diable et défendre des choses que je combats habituellement [rires].

Q Est-ce encore possible de choquer les gens, en 2016, avec une pièce comme ça?

JPC Le doute ne se pose pas.

RL Ça dépend comment on choque les gens. L'ouverture d'esprit est plus grande, mais sur certains aspects, on a rétrogradé. Le marquis de Sade est là pour ça dans l'Histoire. Il est arrivé pour brasser la cage. On peut être d'accord avec certains de ses écrits ou pas. Mais ses trucs érotiques, sadiques et masochistes, ce n'est qu'une toute petite partie de son oeuvre. Il a beaucoup écrit sur la société, la politique et la morale, et il avait de grandes choses à dire.

=> À l'affiche

Titre : Quills

Texte : Doug Wright

Mise en scène : Jean-Pierre Cloutier et Robert Lepage

Interprètes : Jean-Pierre Cloutier, Robert Lepage, Mary-Lee Picknell, Érika Gagnon, Pierre-Olivier Grondin et Jean-Sébastien Ouellette

Salle : Théâtre du Trident

Dates : 12 janvier au 6 février

Synopsis : Le marquis de Sade est séquestré à l'asile de Charenton sous l'oeil bienveillant et réformateur de l'Abbé de Coulmier, mais il continue de faire publier ses récits érotiques et sulfureux. Courroucé, Napoléon Ier envoie le docteur Royer-Collard pour faire taire ce fou. L'asile tombe alors sous le joug de la répression et de la censure. Mais jusqu'où ira-t-il pour l'arrêter?

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