Dans la cour de King Crimson

King Crimson... (Fournie par King Crimson)

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King Crimson

Fournie par King Crimson

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(Québec) King Crimson est loin d'avoir tout dit. La huitième incarnation du groupe britannique est au coeur d'une tournée mondiale qui l'amènera à Québec vendredi et samedi prochains. Comment la troupe de Robert Fripp concilie-t-elle passé et présent? Parvient-elle à éviter le chaos, en dépit de la présence de trois batteurs? Nous en avons discuté avec la recrue Jakko Jakszyk (voix, guitare) et le vétéran Mel Collins (saxophones, flûtes).

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«Je ne suis jamais allé au Canada, alors j'ai très hâte d'y jouer», confie le chanteur et guitariste Jakko Jakszyk.

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L'improbable renaissance

La nouvelle a pris tout le monde par surprise. Le 6 septembre 2013, Robert Fripp, fondateur et leader de King Crimson qu'on croyait à la retraite, annonce qu'il remet sa formation en marche avec une configuration comptant pas moins de sept instrumentistes et qui, pour la première fois en 40 ans, ramène sous les projecteurs le répertoire des années 1969 à 1974. Le nouveau chanteur et guitariste du groupe, Jakko Jakszyk, lève le voile sur cette improbable renaissance.

Certains soirs, lorsque Jakko Jakszyk monte sur scène, il doit se pincer pour être certain qu'il n'est pas au beau milieu d'un rêve. C'est qu'il oeuvre désormais au sein de ce groupe dont les musiciens étaient ses héros, alors qu'il avait 13 ans et qu'il assistait à la tournée de l'album Islands...

«Il y a des moments où je peine à réaliser ce qui est en train de se passer. Je me dis : "Mon dieu, j'ai Robert Fripp d'un côté, Tony Levin à ma droite et je chante ces pièces!"»

En fait, Jakszyk se trouve même à jouer, jusqu'à un certain point, le rôle de celui qui était son guitariste favori. Il faut savoir qu'en 1985, Robert Fripp a décidé de changer entièrement sa technique à la guitare, ce qui inclut une révision de la manière d'accorder l'instrument. Résultat: certaines de ses anciennes compositions sont dorénavant presque impossibles à interpréter pour lui, à cause du positionnement des doigts. 

«Il m'a dit : "Tu joues avec la manière traditionnelle d'accorder ta guitare? Alors joue ces partitions!" J'ai dit : "Mais non, je ne peux pas jouer ça, est-il fou?" Ç'a été un grand défi pour moi de réussir à rendre ces lignes rapides de Larks' Tongues in Aspic Part I, qui sont typiquement Fripp... Et donc on s'est échangé des partitions comme ça. C'est quand même un défi pour moi de chanter et de jouer les lignes de Robert en même temps...»

La réconciliation avec le passé

L'histoire de King Crimson en est une de mutations. Depuis sa naissance à Londres, en 1968, le groupe n'a eu de cesse de se transformer et de surprendre. De s'éclipser, aussi. Après sept années d'activités et au moment où il semblait au faîte de son succès, Robert Fripp décide de mettre fin à l'aventure. En 1981, contre toute attente, il remet le wagon sur les rails avec un son, une équipe et une approche radicalement différentes. D'autres arrêts et reprises suivront avec, toutefois, une constante : jamais le répertoire des premières années ne sera véritablement repris.

L'arrivée du chanteur et guitariste Jakko Jakszyk marque une sorte de réconciliation avec le passé. L'artiste de 57 ans n'avait jamais joué au sein de King Crimson, mais à bien des égards, le sang de la royauté cramoisie lui coule dans les veines. Non seulement est-il fan de King Crimson depuis son adolescence, mais au cours de sa carrière, un éditeur a mis sur sa route le parolier des premières heures de Crimson, Peter Sinfield. Il a d'autre part marié Amanda Giles, fille du batteur des deux premiers albums du band, Michael Giles. Avec son beau-père, il a réuni entre 2002 et 2004 un panel d'anciens membres de la fameuse formation pour donner naissance au 21st Century Schizoid Band, où il a défendu les compositions des années 1969 à 1974.

«Dans les premières semaines de répétition, j'ai reçu un appel sur mon cellulaire et c'était Robert Fripp, à qui je n'avais jamais parlé jusqu'alors. Il était intéressé de savoir comment ça se passait. Je lui ai admis que c'était quelque peu un cauchemar et à partir de là on est devenu amis. Je crois qu'il a déjà dit que j'étais, à part lui, la seule autre personne qui s'était assise, au propre comme au figuré, avec ces anciens membres de King Crimson.»

En studio avec Fripp

Éventuellement, les routes de Jakko et de Fripp se sont croisées de nouveau, le second invitant le premier à improviser avec lui. S'est ensuite ajouté, pour la première fois dans l'histoire de Crimson, un membre de la première heure effectuant un retour: le saxophoniste et flûtiste Mel Collins (voir entrevue en A5). Le trio a enregistré A Scarcity of Miracles (2010), en compagnie du batteur Gavin Harrison et du bassiste Tony Levin. Dès lors, les bases d'un nouveau King Crimson semblaient jetées. Or à cette époque, Robert Fripp était embourbé dans une longue guerre pour ses droits d'auteur, qu'il a fini par gagner, mais qui l'a dégoûté du milieu au point où il a décidé de se retirer de l'industrie musicale, en 2012. La retraite a été brève : bien qu'il filait le parfait bonheur, sa femme, Toyah Willcox, lui a fait remarquer qu'il était en danger de devenir ennuyant... Il a donc remis King Crimson sur les rails, en partie par... «nécessité»!

Au quintette ayant participé à A Scarcity of Miracles se sont ajoutés Pat Mastelotto et Bill Rieflin. Fripp a identifié un vaste bassin de chansons, permettant au groupe de varier les propositions d'un concert à l'autre, avec des pièces des huit premiers albums, ainsi que des morceaux plus récents. Parmi ce que les fans ont pu entendre : Epitaph, Sailor's Tale, Easy Money, Starless, The ConstruKction of Light et du matériel flambant neuf comme Meltdown. Quand on lui parle du défi de conférer de l'unité à ce répertoire somme toute assez varié, Jakko ne s'inquiète guère.

«Chacune des formations de ce groupe sonnait de manière entièrement différente et malgré tout, il y a une dimension harmonique qu'on peut reconnaître comme étant Crimson. Une sorte d'approche harmonique qui attache tout ça ensemble.»

Il promet également une juste dose d'improvisation. Ne reste qu'à espérer un nouveau séjour en studio, ce qui, compte tenu du fait que le groupe a déjà trois nouvelles pièces à partager, est loin d'être impossible, d'autant que Jakko est tout aussi à l'aise derrière la console, à jouer les ingénieurs de son - ce qu'il a déjà fait pour de nouveaux mixages des enregistrements de Crimson, Jethro Tull ou Emerson, Lake & Palmer.

Chez King Crimson, la batterie est désormais un... (Fournie par King Crimson) - image 3.0

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Chez King Crimson, la batterie est désormais un ménage à trois entre Bill Rieflin, Gavin Harrison et Pat Mastelotto.

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Le batteur à 12 membres

Outre le fait que, pour la première fois, King Crimson renoue avec un membre de ses débuts, le saxophoniste et flûtiste Mel Collins, ce qui retient l'attention de cette huitième incarnation est assurément sa section rythmique. Pas moins de trois batteurs sont à l'oeuvre pour s'attaquer au matériel: Pat Mastelotto, qui officie au sein du groupe depuis 1994, Gavin Harrison (Porcupine Tree), qui s'est joint en 2009, ainsi que la recrue Bill Rieflin (Ministry, REM).

«Pour être honnête, aucun d'entre nous ne croyait que ça fonctionnerait, raconte Mel Collins. C'était l'idée de Robert [Fripp], bien sûr. On se disait que trois batteries, ça ne marcherait pas, mais au contraire, ça fonctionne! C'est chorégraphié avec soin, Gavin Harrison a travaillé avec les autres gars, ils ont établi leurs partitions et c'est harmonieux, pas du tout chaotique.»

Au fil des ans, le leader Robert Fripp a régulièrement jonglé avec ses sections rythmiques. À l'époque de Larks' Tongues in Aspic, le percussionniste Jamie Muir était venu enrichir le travail du batteur Bill Bruford. Puis, entre 1994 et 1997, King Crimson fonctionnait en double trio, si bien que Bruford jouait de pair avec Pat Mastelotto, à la batterie, tandis que le bassiste Tony Levin côtoyait Trey Gunn.

«Casse-tête savamment imbriqué»

Cette fois, le collaborateur de longue date Tony Levin (1981-1984, 1994-1998, 2003 à aujourd'hui) officiera seul à la basse, tandis que trois paires de bras et de jambes se chargeront des percussions.

«Gavin Harrison, qui est un batteur d'exception, est arrivé avec ces arrangements qui impliquent les autres batteurs, précise Jakko Jakszyk. La meilleure description que j'ai lue de ça jusqu'à présent est que c'est comme si c'était un batteur avec 12 membres. Car ils font tous des trucs différents qui unifient l'ensemble. Ils ne font pas tous la même chose, comme les Allman Brothers ou d'autres groupes à deux batteurs. C'est comme un casse-tête savamment imbriqué, c'est fascinant!» 

«Il y a un tel catalogue de chansons... (Fournie par King Crimson) - image 4.0

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«Il y a un tel catalogue de chansons des débuts à aujourd'hui.... On les a adaptées, bien sûr, mais ça marche vraiment bien. On a des pièces très lourdes et d'autres très délicates qu'on faisait à l'époque», dit Mel Collins. 

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Le retour du saxophoniste prodigue Mel Collins

On l'a entendu auprès d'une foule d'artistes, de Dire Straits à Roger Waters, en passant par les Stray Cats, Camel et The Rolling Stones. Peu importe le contexte, qu'il s'agisse de rock, de jazz ou même de hard rock, Mel Collins apporte toujours sa signature unique lorsqu'il souffle dans ses saxophones ou ses flûtes. Ces jours-ci, le musicien britannique sévit au sein d'un groupe qu'il croyait avoir quitté à jamais : King Crimson.

Q Votre départ de King Crimson, dans les années 70, après les albums Lizard et Islands avait quelque chose de définitif. Croyiez-vous toucher de nouveau à ce répertoire un jour?

R Non. Pour être honnête, Robert m'avait demandé de continuer avec le groupe, lorsque nous avions quitté tous les trois, Ian [Wallace], Boz [Burrell] et moi en 1972. Il m'avait demandé de rester pour former cet autre groupe avec Bill Bruford, John Wetton, Jamie Muir et David Cross. Mais j'en avais assez à l'époque, je voulais faire autre chose, jouer des rythmes [plus simples] en 4/4, pour faire changement. Et c'est ce qu'on a fait, car tous les trois on a joué avec Alexis Korner, ce fameux bluesman anglais qu'on a baptisé le père fondateur du blues blanc. C'était extrême, mais on avait besoin de faire ça, de s'éloigner de ces rythmes complexes. À cette époque, je voulais autre chose, je voulais apprendre à jouer de mon instrument et je n'ai jamais songé à renouer avec King Crimson. Jamais. Et puis je suis devenu ami avec Jakko [Jakszyk] et c'est seulement quand on a formé ce 21st Century Schizoid Band [en 2002] que j'ai commencé à renouer avec le répertoire de King Crimson. 

Q Dans une récente entrevue, Robert Fripp admettait qu'il peut être très difficile de travailler avec lui. C'est encore le cas?

R Je dois dire que Robert a beaucoup changé au fil des ans. Il m'a appelé au début du Schizoid Band pour s'excuser pour plein de trucs qui sont arrivés à l'époque où j'étais dans le groupe, dans les années 70. Il nous a souhaité la meilleure des chances avec ce projet, et j'ai trouvé ça vraiment chic de se retrouver en communication de nouveau. Il était charmant et en paix à propos de l'ensemble. Donc, à partir de là, les choses ont tellement changé que j'ai beaucoup aimé travailler avec lui de nouveau sur l'album A Scarcity of Miracles. Et ç'a éventuellement mené à ce projet que nous avons aujourd'hui, qui est vraiment excitant!

Q Est-ce que le nouveau chanteur, Jakko Jakszyk, est en quelque sorte le pivot entre le passé et le présent de King Crimson?

R Il est un personnage très fort. Il est celui qui a organisé le 21st Century Schizoid Band, avec Mike Giles. Ça n'a pas duré longtemps, mais ç'a été une autre histoire de King Crimson. Et c'était la mienne. Je crois que oui, il faut lui donner du crédit pour ça. Il a pris le mentorat pour organiser beaucoup de choses. Robert est fatigué, il ne veut plus organiser plein de trucs, et Jakko est venu mettre la main à la pâte. Et le groupe est tellement solide. Le fait que je vive pas très loin de Jakko et de Gavin [Harrison] géographiquement, ça aide aussi : plutôt que d'être ce groupe majoritairement américain qu'était devenu Crimson, on est un groupe plus équilibré, mi-britannique, mi-américain. Donc, les choses ont passablement changé et c'est une super équipe où tout le monde s'entend bien. [...] À la fin de la première tournée, Robert était encore tout souriant, alors ça prouve que ça se passe bien.

Q Dans votre répertoire actuel, il y a plein de pièces qui n'avaient ni sax ni flûte à l'origine, comment avez-vous trouvé votre place dans tout ça?

R C'est un miracle! Je joue beaucoup de saxophone baryton et le baryton cadre vraiment bien avec les riffs de Tony Levin, et Tony peut s'en éloigner quand je couvre les partitions qu'il aurait dû faire. Il faut entendre ça à quel point ça fonctionne bien. Au départ je me demandais bien ce que j'allais jouer, mais on a intégré les différents instruments que je joue : alto, ténor, baryton, soprano, flûte traversière, flûte alto. La seule chose dont je ne joue pas est la clarinette basse. 

Q Comment c'était de travailler avec Roger Waters, qui, comme Robert Fripp, a cette réputation de ne pas être le patron le plus facile?

R C'est une longue histoire... J'avais un peu de problème avec Roger. Au départ, c'était bien, j'aimais travailler avec lui au sein du Bleeding Heart Band [entre 1984 et 1987]. Et c'était un temps pour Roger où il essayait de trouvait sa place à titre d'artiste solo. Personne ne savait qui il était. On allait aux États-Unis en tournée et les gens s'interrogeaient : «Roger Waters?» C'était difficile pour lui et il a réussi à trouver ça place et il est aujourd'hui très populaire. Le problème est survenu quand Roger voulait entendre les solos, comme celui de Money, à la note près. Et je ne suis pas très bon pour faire ça. Je peux le faire, mais je n'aime pas ça. Si je joue un solo, je veux le faire différemment tous les soirs. Et Roger voulait les entendre comme sur le disque. Alors, on a commencé à avoir un problème là. Et puis il y avait moins de boulot pour le sax. Et puis j'ai commencé à bosser avec Dire Straits, puis les Stray Cats, donc on n'a pas continué ensemble. Mais je le respecte. Je crois qu'il a réalisé des trucs formidables.

Q Au lendemain de King Crimson, vous avez multiplié les collaborations, en studio, comme sur  la route. Être saxophoniste n'est pas nécessairement évident dans l'univers de la musique pop, où les modes et les moyens influencent le son des groupes. Mais vous avez tiré votre épingle du jeu...

R J'ai adoré jouer ces différents styles. J'ai appris à jouer le vrai rock'n'roll avec les Stray Cats. [...] Puis j'ai eu du bon temps au sein de Dire Straits, qui n'avait pas de joueur de sax jusqu'à ce que j'arrive... J'ai été chanceux : à la bonne place, au bon moment. Le défi est aussi de trouver le moyen de cadrer dans les ensembles. J'ai évolué également dans des groupes heavy metal. J'ai été dans une formation avec David Byron, de Uriah Heep. Il avait formé The Byron Band et soudainement je me suis retrouvé à jouer dans des festivals de motards! Le seul saxophoniste en vue! J'ai aussi été en Espagne avec une troupe nommée Red Baron, j'ai fait une tournée avec eux et c'était amusant. Étrange, mais j'aime ça!

Concert privé et quelques billets libérés

Le séjour de King Crimson à Québec s'étendra au-delà des spectacles prévus vendredi et samedi prochains. En effet, la troupe de Robert Fripp, qui reprend la route après une pause d'un peu plus d'un mois, profitera de son passage pour offrir un concert privé jeudi, destiné à ses fans, a appris Le Soleil. Toutefois, aucun billet ne sera émis pour cette représentation : seuls les amateurs qui se sont déjà procuré ces laissez-passer par l'intermédiaire du site Web du groupe seront admis. En revanche, il y a une bonne nouvelle pour ceux qui n'avaient pas réussi à se procurer de billets pour les concerts officiels de vendredi et samedi : le Palais Montcalm, qui affichait complet pour ces deux représentations, libérera des laissez-passer en début de semaine. La salle dévoilera les détails par l'intermédiaire de son compte Facebook. Les fans peuvent aussi se rabattre sur une des deux dates à Montréal, les 16 et 17 novembre, au Théâtre St-Denis.

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