John Densmore et l'héritage des Doors

Le batteur John Densmore revient sur le legs... (Scott Mitchell)

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Le batteur John Densmore revient sur le legs de la formation mythique des Doors.

Scott Mitchell

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(Québec) En mars 1971, Jim Morrison met le cap sur Paris afin de s'offrir des vacances auprès de sa conjointe. Sans que personne le sache, lui compris, le chanteur et poète prend un aller simple : jamais il ne reviendra de la Ville lumière, où il sera victime d'une attaque cardiaque. Près de 45 ans plus tard, la musique qu'il a enregistrée avec The Doors semble immortelle, ayant survécu aux modes, ainsi qu'à une querelle acrimonieuse entre les membres du groupe. Retour sur l'après-Morrison et sur le legs d'une formation mythique, en compagnie du batteur John Densmore.

Q  Votre livre Les portes claquent, qui relate votre combat devant les tribunaux pour que vos anciens collègues Ray Manzarek (claviers) et Robby Krieger (guitare) cessent d'utiliser le nom des Doors en tournée a des allures de thriller judiciaire, mais avec des ancrages très réels : vous vous êtes retrouvé en guerre contre vos frères musicaux et votre ménage en a souffert au point où votre mariage a explosé. Cette lutte a valu le coût?

Très difficile [répond Densmore, en français], mais ç'a valu le coup. Je l'ai fait pour Jim, vraiment. Ça m'a grugé passablement de temps sur Terre, mais vous savez, vous ne pouvez pas mettre d'argent dans votre cercueil, seulement de l'intégrité. [...] Jim, à l'origine, a été tellement fâché [quand les trois autres Doors avaient accepté de vendre la chanson Light My Fire à Buick], c'est pourquoi je suis si heureux d'avoir ouvert le livre avec lui qui dit «Allez vous faire foutre!» face au fait que la pièce devienne «Come on Buick Light My Fire». Et ce n'était pas vraiment la pièce de Jim, à la base, c'était surtout celle de Robby. S'il était si fâché et que ce n'était pas ses propres paroles, qu'est-ce que ça veut dire? Ça veut dire qu'il était très préoccupé par l'ensemble de notre catalogue et ce que le groupe représente. Et je n'ai pas oublié ça. Il est mort. Il est devenu mon ancêtre. Et la seule façon que je peux honorer mon ancêtre est d'agir en fonction de ce qu'il voulait quand il était ici... Dans 10 ou 20 ans, au bout de la route, quand moi aussi je passerai de l'autre côté [«break on through to the other side», dit Densmore, en citant l'une des chansons du groupe], je découvrirai s'il a aimé ou non ma position.

L'avocat de la défense vous a attaqué sur le plan personnel afin de vous discréditer auprès du jury et du juge. Il vous a presque fait passer pour un sympathisant d'Al-Qaida, en s'appuyant sur des propos que vous auriez dit à Robby Krieger. Cela a dû laisser des traces... Avez-vous néanmoins pu enterrer la hache de guerre avec vos anciens amis?

Avant que je ne publie, j'ai envoyé le dernier chapitre à Ray et Robby avec une note : «Ce sera sans doute une pilule difficile à avaler, mais je veux être certain que vous vous rendiez à ce dernier chapitre, "Le gène cupide", car là j'écris comment je pourrais ne pas vous aimer, les gars, alors qu'on a créé de la magie dans un garage, à Venice.» La relation était très tendue entre moi, Robby et Ray, en raison de ce combat de cinq ans. Mais quand j'ai entendu dire que Ray était très malade, je l'ai appelé. Et j'ai été heureux qu'il décroche, car plus personne ne répond au téléphone maintenant... Je ne savais pas que ce serait notre dernier appel. [...] On n'a pas du tout parlé du sujet du livre, mais il y avait de l'amour là. Et Dieu merci, je suis heureux d'avoir pu le joindre, car il est décédé quelques semaines plus tard [en 2013]. J'ai par la suite appelé Robby, car il y avait une projection d'un documentaire intitulé Mr. Mojo Risin': The Story of L.A. Woman, où l'on devait répondre aux questions du public. Je lui ai dit : «Écoute, Robby, tu sais, la mort ramasse tout, alors réunissons-nous et si tu veux, on mettra de côté tout le bla-bla.» Je crois qu'il y avait 1000 personnes à l'événement, on a répondu aux questions, et il a joué de la guitare acoustique, j'ai joué des tambours et le public a chanté nos chansons. C'était très réparateur. Dans le livre, vous lisez sur ce combat envers mes anciens meilleurs amis, mais je dois saluer le fait qu'avec notre musique, nous avons créé quelque chose de plus grand que chacun d'entre nous. Donc, cela a préséance sur tout le reste.

Être au sommet de votre succès au début de votre carrière a signifié, en quelque sorte, que tout ce que vous alliez faire par la suite - et vous en avez fait beaucoup en théâtre, danse, musique et autre - serait dans l'ombre des Doors. Ç'a été lourd à porter?

Si vous croyez vraiment en ce que vous faites avec votre art, vous n'avez pas à vous préoccuper de si ce sera aussi populaire que ce que vous avez fait avec les Doors. Car, de toute façon, ce ne le sera pas. Ça n'arrive qu'une fois dans une vie. C'est ce qui me garde sain d'esprit: je joue de la batterie derrière des poètes, parfois, à Los Angeles ou ailleurs, devant quelque chose comme 100 personnes et ça me nourrit, parce que c'est quelque chose que je veux vraiment faire. Ça peut être aussi excitant que d'être devant 24 000 personnes au Madison Square Garden, parce que j'essaie quelque chose de neuf. Ce n'est pas un concert à Las Vegas où je jouerais la même chose tous les soirs. Je crois que c'est ce qui me garde équilibré face à un pic géant comme celui des Doors, parce que le contrepoids pourrait être dangereux. Si vous voulez toujours [ce type de succès], vous ne serez jamais heureux et vous allez devenir fou.

Dans Les portes claquent, mais aussi dans vos mémoires Riders on the Storm, on peut sentir votre frustration devant les excès d'alcool et de drogue de Jim Morrison. Entretenez-vous une certaine culpabilité du fait que vous n'avez pas trouvé le moyen de faire cesser cette autodestruction?

Il était devenu un alcoolique... Non, je n'ai pas vraiment traîné de sentiment de culpabilité. Il s'agit plutôt de tristesse. Les gens me demandaient souvent si Jim vivait aujourd'hui s'il serait une personne sobre. Et je répondais non, il était buveur invétéré, rien ne pouvait l'arrêter. Aujourd'hui, j'ai changé ma réponse. Je regarde bien sûr Eric Clapton ou Eminem, qui était un jeune homme créatif et un rappeur en colère, comme Jim, et il a publié un album intitulé Recovery. C'est une autre époque et peut-être que Jim aurait changé...

Vous citez les paroles et les poèmes de Jim abondamment dans vos deux livres. Est-ce que vous avez découvert très tôt son don pour les mots ou est-ce quelque chose que vous avez appris à apprécier plus tard?

J'ai été attiré par les mots dès le départ. Jim était si timide au tout début, dans les répétitions. Je disais : «Il n'est pas le prochain Mick Jagger, je ne sais pas trop ce qui se passe là», puis Ray m'a fait lire les paroles et j'ai tout de suite entendu la rythmique. Désormais, je connais tout ce qu'il a écrit et davantage.

Avec Ray et Robby, vous avez fait un superbe travail pour mettre en musique la poésie de Jim sur l'album posthume An American Prayer (1978). Ç'a été un casse-tête?

Non, parce que nous avions toujours fait ça : on a toujours considéré que ses paroles de chansons étaient des poèmes. Mais c'était étrange d'être en studio, d'entendre sa voix dans nos écouteurs, mais de ne pas le voir là, derrière le micro, quoique son esprit était présent. On a eu beaucoup de plaisir à faire ça. On a utilisé des sonorités naturelles, de la pluie, du vent et différents trucs, pour en faire un film pour les oreilles, en s'appuyant sur la poésie de Jim.

Ce qui est fascinant avec les Doors, c'est à quel point une aventure relativement brève, de 1965 à 1973, soit restée si vivante... C'était important pour vous que l'oeuvre du groupe continue de circuler, à travers les rééditions et la parution d'inédits?

C'est important pour moi autant que ce pouvait l'être pour Ray, mais je crois qu'il ne reste plus tellement de trucs à partager... Mon Dieu! On a non seulement gratté le fond du baril, on est en train d'en retirer les côtés! Mais je comprends mieux les fans aujourd'hui. Auparavant, j'étais contre les compilations et tout ça, et puis j'ai pensé à quel point j'aime John Coltrane et que j'ai plein d'albums avec parfois six versions d'une même chanson et c'est intéressant pour moi, car je vois comment il s'est rendu à la version finale...

S'il y a un élément pour lequel vous voudriez qu'on se rappelle des Doors, ce serait lequel?

L'intégrité, j'imagine. On était sérieux à propos de tout ce qu'on a créé.

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John Densmore (à droite) en compagnie de ses collègues des Doors : Ray Manzarek, Jim Morrison et Robby Krieger 

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Les portes claquent relate de manière passionnante la saga judicaire de John Densmore.

Des plus grandes scènes aux tribunaux

Les Doors, c'est la combinaison unique du chant et de la poésie de Jim Morrison, du jeu de guitare de Robby Krieger, puisant autant dans le blues que dans le flamenco, de la batterie de John Densmore, aux racines jazz, et de l'apport de Ray Manzarek, qui partageait ses doigts entre l'orgue et un clavier Fender, avec lequel il assurait la basse. L'ascension des Californiens a été aussi spectaculaire que la consommation de drogue et d'alcool de Morrison : six albums studio, de 1967 à 1971, où l'on trouve le grand succès Light My Fire, l'oedipienne The End, l'aventure orchestrale The Soft Parade et le retour au blues qu'est L.A. Woman.

Après la mort de leur chanteur, les Doors ont tenté de poursuivre avec deux albums qui viennent tout juste d'être réédités (lire le texte en page A5), puis sont partis chacun de leur côté, se réunissant épisodiquement. Si, au fil des ans, la popularité du groupe ne s'est pas démentie, entretenue par la parution de bouquins, de films, d'albums inédits ou de compilations, la complicité entre les trois Portes restantes s'est fissurée.

Les offres d'utilisation du nom et des chansons des Doors ont été nombreuses et chaque fois - hormis une exception, dans les années 70 -, John Densmore a opposé son veto, alors que Ray Manzarek était prêt à aller de l'avant et que Robby Krieger était partagé entre ses deux collègues. Arrive, en 2000, une offre monstre de Cadillac de 15 millions $ pour Break on Through (To the Other Side). Densmore oppose encore son veto, suivant ainsi les pas de Morrison qui, en 1968, avait empêché que le groupe ne vende Light My Fire au manufacturier d'automobiles Buick.

Vient ensuite la proposition d'un concert-événement qui doit réunir les trois hommes. Densmore se retire à la dernière minute, victime d'acouphènes, mais donne sa bénédiction à ses collègues s'ils veulent le remplacer. Or bientôt, il apprend que ce qui ne devait être qu'une performance spéciale est désormais vendue comme le début d'une grande tournée des Doors, où Stewart Copeland (The Police) officie derrière la batterie et Ian Astbury (The Cult) derrière le micro.

Densmore demande à Krieger d'au moins changer le nom du groupe, puisqu'avec un chanteur et un batteur suppléants, il ne s'agit plus vraiment des Doors... Devant son insistance, des efforts minimaux seront faits (éventuellement le groupe fera ajouter «of the 21st Century» en petites lettres sous le logo original), or le nom des Doors demeure le véhicule premier de vente.

Poursuivi pour 40 M$

Densmore décide donc de traîner ses collègues en justice pour un procès qui durera de 2004 à 2008 et où il sera à son tour poursuivi par ses anciens complices pour 40 millions $. Il sera notamment appuyé par le père de Jim Morrison, qui n'a pourtant jamais eu droit à son grade d'amiral dans l'armée en raison des frasques de son fils, ainsi que par Stewart Copeland, lui-même en désaccord avec l'idée que la formation où il jouait porte le nom des Doors.

La saga ju­di­­ciaire que John Dens­more relate de manière passionnante dans Les portes claquent (traduit aux éditions Le Mot et le reste), ponctuée de réflexions sur les valeurs sociales et artistiques, s'est achevée par une victoire pour le batteur.

Un autre combat... contre l'éditeur

John Densmore devait publier The Doors Unhinged chez un éditeur américain bien connu. Mais la relation entre les deux parties s'est rapidement détériorée, selon Densmore.

«On me disait de raconter plus d'éléments à propos de Jim. Je leur disais : "Mais quoi? Je l'ai déjà fait! C'était un best-seller : c'était mon autobiographie Riders on the Storm." "Non, il doit y avoir d'autres histoires", me répliquait-on. Et là je me suis dit : "Oh, oh, ces gens sont intéressés par des potins ou des trucs de bas étage." Je leur ai expliqué que ce livre n'était pas à propos d'excès, que c'était l'opposé de sex, drugs & rock'n'roll, que peut-être on devrait en faire la promotion ainsi : je suis une espèce d'illuminé qui ne veut pas d'argent provenant de ses chansons utilisées dans les publicités. Puis ils m'ont indiqué qu'ils n'aimaient pas le titre : The Doors Unhinged... En français, c'est devenu Les portes claquent, j'adore ça! C'est vraiment bon!... Ultimement, je suis allé chercher Tom Robbins, un formidable écrivain, et Michael Connelly, un grand auteur de romans policiers, pour faire comprendre que mon livre était un thriller judiciaire, que ça raconte une lutte, un combat. Ils m'ont dit: "Non, c'est trop négatif. Et si on disait : 'The Doors, l'histoire vue de l'intérieur'?" J'ai donc quitté le projet. J'ai refusé les avances d'argent et j'ai publié à compte d'auteur.»

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Other Voices

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Full Circle

Un «Mosquito» durant l'absence de Jim

Au lendemain de la disparition de Jim Morrison, décédé d'une attaque cardiaque à 27 ans, les Doors n'ont pas tout de suite voulu mettre fin à l'aventure. Après avoir passé des auditions, les trois complices ont préféré continuer seuls, Ray Manzarek et Robby Krieger se partageant le micro.

Un premier album, Other Voices, paraît dès 1971. L'autre, Full Circle, suit en 1972. Le second remporte un succès mineur. Suffisant, à tout le moins, pour qu'un certain Joe Dassin y prête l'oreille et décide, la même année, de traduire et enregistrer sa version de la pièce The Mosquito. Sa popularité dans le marché francophone n'est plus à prouver.

«C'est amusant, rigole John Densmore. On était au courant de ça. C'est juste une petite chanson que Robby a écrite lors d'un séjour au Mexique...»

Les deux albums des Doors sans Jim Morrison ont longtemps été des raretés, se dénichant chez les disquaires d'occasion. Il faut attendre 2011 pour que des éditions numériques soient disponibles et ce n'est que la semaine dernière que les deux enregistrements ont vu officiellement le jour sous la forme de CD, ainsi que de nouvelles rééditions vinyles. Est-ce à dire que les gars n'en étaient pas très fiers?

«Non, non, assure John Densmore. On avait décidé de ne pas remplacer Jim, bien que nous avions essayé durant une certaine période. Robby et Ray ont essayé de chanter, ils étaient ok, mais on ne voulait pas abandonner le synchronisme musical que nous avions développé au fil des ans. C'est pourquoi nous avions poursuivi... Puis nous avons réalisé que sans Jim... Nous avions un contrat pour quelque chose comme cinq albums, on s'est contenté de deux, après la mort de Jim. Je ne sais pas si c'est parce que la compagnie de disque croyait que ce ne serait pas populaire, mais il y a eu une réédition des deux albums sur un seul CD pendant plusieurs années [sur une petite étiquette, difficile à dénicher]. Et là nous sommes heureux qu'ils soient de nouveau réédités.»

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