Le jour où Vigneault a trouvé sa voix

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À la fin des années 50, Gilles Vigneault entre dans la trentaine, est père de famille et partage ses activités professionnelles entre un boulot d'enseignant à l'École de technologie de Québec et des ambitions plus artistiques.

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(Québec) Au fil de sa prolifique carrière, Gilles Vigneault aura signé des centaines de chansons et marqué de sa plume et de sa voix atypique le patrimoine culturel d'ici. Pourtant, à peu près rien ne prédestinait le poète de Natashquan à devenir chanteur. Il raconte avoir été happé presque malgré lui par la chanson. Ça s'est passé il y a exactement 55 ans, dans un café de la rue Saint-Jean. Récit d'un petit miracle qui s'est produit un couplet à la fois.

À la fin des années 50, Gilles Vigneault entre dans la trentaine, est père de famille et partage ses activités professionnelles entre un boulot d'enseignant à l'École de technologie de Québec et des ambitions plus artistiques : des expériences au théâtre au sein de la troupe Les Treize de l'Université Laval, des monologues et des poèmes livrés dans quelques cabarets, des chroniques à saveur humoristiques à la télé.

«Je faisais un petit cinq minutes d'émission à Télé-4 où, pour rigoler un peu, je lisais le courrier du coeur des choses, relate Gilles Vigneault. Ça pouvait être une claque de caoutchouc perdue sur la Grande Allée qui m'écrivait pour retrouver sa compagne. Ou la statue de François-Xavier Garneau qui se plaignait d'être fatiguée d'avoir le bras levé.»

Ses récits imagés attirent dès 1958 l'attention du folkloriste Jacques Labrecque, qui demande à Vigneault s'il écrit aussi des chansons. Le hasard a fait qu'il en avait justement une sous la main, Jos Montferrand, sa toute première.

«Je l'ai chantée sans grand espoir et en rigolant. Il m'a demandé si je lui permettrais de la reprendre. J'étais ravi, j'avais trouvé une voix», ajoute celui dont les cordes vocales étaient affaiblies par une «laryngite chronique» et qui a ainsi vu deux de ses créations (Jos Montferrand et Jos Hébert) enregistrées par Jacques Labrecque. Sans l'avoir prévu, il venait de remporter le titre d'auteur-compositeur. Une étiquette qui n'allait pas tarder à être complétée par le mot «interprète». Mais ça non plus, Vigneault ne l'a pas vu venir.

Effet boule de neige

Début août 1960, Gilles Vigneault et quelques amis - dont la femme de lettres Marie Savard et le pianiste Yvon Bélanger - organisent des spectacles à la Boîte aux chansons, un café installé dans un local appartenant à l'illustre cabaretier Gérard Thibault, à l'étage du restaurant La Porte Saint-Jean, où s'est notamment produite Édith Piaf.

«Ce n'était pas une occasion de gagner fortune pour Gérard Thibault, mais c'était une occasion d'utiliser son lieu. Et, en même temps, il nous aimait bien. Il venait parfois au spectacle», note Vigneault, qui, selon ses dires, faisait office de maître de cérémonie en récitant des poèmes «gaillards» du Moyen Âge et de la Renaissance. Sauf que le public d'habitués savait que l'auteur-compositeur avait offert des chansons à Jacques Labrecque. Et il tenait à entendre Vigneault les chanter.

Le soir du 5 août, l'animateur acquiesce à la demande. Il entonne le premier couplet de Jos Montferrand, puis s'arrête. «Je ne savais pas ma chanson par coeur, je n'avais pas prévu de la chanter, se souvient Gilles Vigneault. Ils m'ont demandé d'en chanter une autre, mais je n'en savais pas d'autres. J'ai dit : "Demain soir, je la saurai."»

Chose promise, chose due. Le poète revient le lendemain avec tous ses vers en mémoire. Mais les spectateurs en veulent davantage. «Ils m'ont demandé une deuxième chanson. Je n'avais pas prévu de rappel... Alors j'ai promis que le lendemain, j'en aurais un.»

Avec un bassin de chansons plutôt limité (il n'en avait que deux!), Vigneault transforme ces requêtes du public en un moteur de création. «Au bout de cinq soirs, j'avais écrit trois ou quatre nouvelles chansons, avance-t-il. Je les écrivais dans le jour, on répétait avec Yvon dans l'après-midi... Après une quinzaine de jours, j'avais écrit une douzaine de chansons. Je ne m'étais pas rendu compte que j'étais devenu auteur-compositeur-interprète. L'erreur, c'était que j'y avais pris goût. Et là, je me suis mis à écrire beaucoup.»

Immense complice

Parmi ces oeuvres créées sous la pression d'une cinquantaine d'admirateurs de la première heure, Gilles Vigneault a donné forme à plusieurs de ses classiques : Pendant que les bateaux, Quand vous mourrez de nos amours, J'ai pour toi un lac, Jack Monoloy, Jean du Sud, Zidor le prospecteur... Et c'est en les chantant pour la première fois sur la rue Saint-Jean qu'il a rencontré un immense complice, le pianiste Gaston Rochon, avec qui il allait collaborer étroitement pendant les 18 prochaines années.

«Je ne me rendais pas compte de ça, je n'avais aucune idée de ce qu'il allait advenir», évoque le chanteur, qui dit avoir mis un moment avant de croire à ce nouveau métier. Puis, il s'est rendu à l'évidence quand ses revenus de chansonnier se sont mis à largement dépasser ceux de professeur. Et quand les projets se sont enchaînés pour ne plus s'arrêter.

«Ce sont des choses qui sont arrivées presque en même temps, mais de façon si subite et si surprenante que ça m'épate aujourd'hui d'en parler, confie Gilles Vigneault. Et ça m'étonne encore de voir à quel point ça s'est passé un petit peu sans que je m'en aperçoive...»

Gilles Vigneault a fait ses débuts à la... (Archives Le Soleil) - image 2.0

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Gilles Vigneault a fait ses débuts à la Boîte aux chansons

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Un café «bohème» et inconnu

Alors que le cabaretier Gérard Thibault avait l'habitude de recevoir des grands noms dans ses autres établissements, il n'a semble-t-il pas rechigné à laisser s'exprimer un côté «plus bohème» à la Boîte aux chansons, où Gilles Vigneault a fait ses débuts. «Chez Gérard et à la Porte Saint-Jean, c'était plus officiel, plus cabaret. C'est là que les grosses vedettes allaient, alors que les plus jeunes s'amusaient à la Boîte aux chansons, observe l'historien spécialiste de la ville de Québec Jean-Marie Lebel. «Et le public devait être un peu bohème aussi! ajoute M. Lebel. C'était des jeunes qui se tenaient là, des gens de 20 à 30 ans. Et quand ils ont vu arriver Vigneault, il faisait très exotique. Son parler de la Côte-Nord était très différent du parler de Québec.» Selon l'historien, le lieu était plutôt méconnu du grand public, à l'époque. Et il le demeure aujourd'hui. On trouve bien une plaque commémorative soulignant l'héritage de la Porte Saint-Jean sur l'édifice sis au coin de la rue Saint-Stanislas. «Mais on ne dit pas un mot sur la Boîte aux chansons et sur Vigneault. Peut-être qu'il y en aura une plus tard qui dira que c'est là que Gilles Vigneault a fait ses débuts...» évoque Jean-Marie Lebel, qui vient tout juste de lancer une nouvelle édition de son Guide du promeneur consacré au Vieux-Québec.

La rue Saint-Jean en effervescence

Alors que Gilles Vigneault foulait les planches des cabarets, au début des années 60, la rue Saint-Jean vivait une grande effervescence. Le chanteur de Natashquan garde d'excellents souvenirs de certains comiques qu'il y a côtoyés (Ti-Gus et Ti-Mousse, Olivier Guimond, Dodo et Denise, etc.), ainsi que des auteurs-compositeurs-interprètes - européens, notamment - qui y convergeaient : Catherine Sauvage, qui endisquera certaines de ses chansons, et Georges Brassens, duquel il a porté la guitare entre la basse et la haute-ville. «Mais il n'était pas bavard, rigole Gilles Vigneault. Je lui remettais sa guitare, il disait : "Bonsoir et merci beaucoup, tu es très gentil..." Et il allait se coucher! On ne festoyait pas! C'était une chance de se frotter à tous ces gens. Ç'a été un ensemble d'occasions formidables, extrêmement excitantes et productives.» 

 

Contes et légendes sur la Côte-Nord

Le festival de l'Innucadie, qui célèbre ces jours-ci son 10e anniversaire, offrira une escale estivale à Gilles Vigneault dans son coin de pays : avec le chef de l'assemblée des Premières Nations du Québec-Labrador, Ghislain Picard, le poète de Natashquan agira comme président d'honneur du rendez-vous célébrant contes et légendes sur la Côte-Nord. Jusqu'au 16 août, les conteurs (dont Simon Gauthier, Pierre Delye et Nicole O'Bomsawin) se déplaceront dans divers villages de la région avant de s'arrêter à Natashquan. Des projections du documentaire L'empreinte de Carole Poliquin et Yvan Dubuc ainsi que des prestations de la compagnie de marionnettes Le chemin qui marche sont aussi au menu. Détails et programmation complète au innucadie.com.

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