L'amour de loin: le chant du désir

«Je pense que le désir est plus important... (Photo Jérôme Bonnet)

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«Je pense que le désir est plus important que l'assouvissement du désir. Le plus beau, c'est ce dont on rêve, c'est ce qu'on attend, et après, le reste, c'est forcément moindre, c'est forcément décevant d'une manière ou d'une autre», estime Amin Maalouf, à propos de la notion de désir que l'on trouve dans L'amour de loin.

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(Québec) Nous sommes à l'époque des croisades. Jaufré Rudel, un troubadour d'Aquitaine, rêve d'une femme qui vit de l'autre côté de la mer. Il ne cherche pas à la connaître ni à la rencontrer. Il a seulement entendu parler d'elle et, depuis, ce sont ses vertus qu'il chante dans ses chansons. Ainsi naît L'amour de loin. «C'est le mythe de l'être aimé qui, dans le rêve, ne peut pas être comme dans la réalité», indique l'écrivain Amin Maalouf en entrevue au Soleil. «Le poète est à l'aise avec son rêve, avec la femme dont il rêve. Il a peur de confronter ce monde rêvé avec la réalité.»

Pour une raison que l'histoire n'a pas retenue, Jaufré décide un jour de prendre part aux croisades et, du même coup, de retrouver la dame de ses pensées. En écrivant le livret de l'opéra L'amour de loin, Amin Maalouf a imaginé la traversée de Jaufré de Marseille à Tripoli, puis sa maladie et sa mort dans les bras de celle qu'il aime, ce moment où, pour ainsi dire, il touche à l'absolu. L'oeuvre se lit comme une grande métaphore sur l'art et sur la création. «Et aussi sur la condition humaine et sur la condition du poète en particulier», ajoute l'auteur. 

L'amour de loin vient en quelque sorte rappeler au spectateur que le désir et l'attente sont tout. «Je pense que le désir est plus important que l'assouvissement du désir. Le plus beau, c'est ce dont on rêve, c'est ce qu'on attend, et après, le reste, c'est forcément moindre, c'est forcément décevant d'une manière ou d'une autre. Il y a toujours une déception quand l'attente est grande, et l'attente est plus belle que l'assouvissement, c'est évident.»

Il reste que, dans l'opéra, l'assouvissement du désir frise l'absolu. «En cet instant, c'est tout ce que je désire. Que demander encore à la vie?» s'exclamera Jaufré avant de rendre son dernier souffle dans les bras de Clémence. Pour Amin Maalouf, si l'assouvissement est si parfait, c'est parce que Jaufré se brûle par une sorte d'éblouissement instantané. Après, il n'y a plus rien, forcément. «Quand on a le sentiment d'avoir touché, même pour un instant, l'absolu, dit-il, on a du mal à revenir sur terre.»

Passionné par Jaufré

Présenté dans le cadre du Festival d'opéra de Québec, L'amour de loin prend l'affiche jeudi à la salle Louis-Fréchette dans la toute nouvelle mise en scène de Robert Lepage. L'oeuvre a d'abord été créée en 2000 au Festival de Salzbourg sous la direction de Kent Nagano et dans la mise en scène de Peter Sellars. Depuis, elle a été reprise souvent et quelques fois dans des mises en scène différentes. 

L'idée d'un opéra sur la vie du troubadour Jaufré Rudel trottait dans la tête de la compositrice Kaija Saariaho depuis un certain temps lorsque Amin Maalouf a été approché pour l'écriture du livret. L'histoire du troubadour et la légende qui entoure sa personne l'ont aussitôt passionné. «Nous en avons beaucoup parlé, Kaija et moi, soit de vive voix, soit par échanges de mails. Et puis un jour, je me suis mis à écrire, et là, je l'ai fait comme j'ai l'habitude d'écrire, c'est-à-dire isolé, plongé complètement dans le texte. Et je le lui ai donné quand il était terminé.»

La compositrice a demandé peu de changements à l'auteur, celui-ci s'étant efforcé de découper le texte de manière à ce que les mots soient chantables. «Par ci par là, il y avait un adverbe un peu long et Kaija me l'a signalé», dit-il.

Historiquement, la dame qui inspirait ses chansons à Jaufré s'appelait Mélisande. Amin Maalouf l'a rebaptisée Clémence, «pour des raisons évidentes», fait-il valoir.  «C'est compliqué, après Pelléas, d'appeler un personnage Mélisande. C'est un prénom extrêmement rare et très emblématique d'un opéra. On ne peut le reprendre dans un autre opéra.»

Cette Clémence, nous dit le livret, est «belle sans l'arrogance de la beauté, noble sans l'arrogance de la noblesse, pieuse sans l'arrogance de la piété». Jaufré brûle du désir de la rencontrer en même temps qu'il le redoute. Il a tellement peur de cet instant qu'il en fait une maladie. «Le mythe est moyenâgeux, mais en même temps il est un peu moderne, fait remarquer l'auteur, parce que ce hiatus entre le monde réel et le monde virtuel, c'est aussi le monde d'aujourd'hui.»

La langue d'oc

L'idée d'un amour lointain et inaccessible vient directement de Jaufré Rudel. «L'expression "L'amour de loin" est de lui, signale l'écrivain. Les gens qui s'intéressent à la littérature du Moyen-Âge l'identifient comme son thème de prédilection. L'idée de l'amante lointaine qu'on pourrait ne jamais rencontrer, mais pour laquelle on consacre ses poèmes, sa vie, etc., c'est typiquement Jaufré Rudel.»

Dans son livret, Amin Maalouf a d'ailleurs intégré quelques extraits de chansons empruntés directement à Jaufré Rudel et qu'il cite en français et en langue d'oc, la langue de Jaufré. Notamment au quatrième acte, alors qu'un bateau porte Jaufré vers l'Orient, et au moment où Clémence lui apparaît en rêve. Une des scènes les plus saisissantes de tout l'opéra. 

L'oeuvre de Jaufré Rudel et celle d'Amin Maalouf ne sont d'ailleurs pas sans points communs. Les deux auteurs chantent, chacun à sa manière, les beautés d'un lointain outre-mer. «Ça fait partie de mon existence, reconnaît l'auteur du Rocher de Tanios, prix Goncourt 1993. Je suis né d'un côté de la Méditerranée, et là, j'ai pratiquement passé mes 40 dernières années de l'autre côté. Jaufré est parti de France pour la côte de l'actuel Liban et moi, j'ai fait l'inverse. Cela dit, c'est presque une coïncidence. L'histoire aurait pu raconter un rêve qui concerne l'Abyssinie ou la Transoxiane, et je l'aurais raconté comme ça. Il se fait que c'était Tripoli, que c'était l'actuel Liban. Mais ça, je ne l'ai pas vraiment choisi.»

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