Juliette Gréco: le dernier miracle

La scène, Juliette Gréco est loin de s'en... (archives la presse)

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La scène, Juliette Gréco est loin de s'en être lassée. «C'est fait pour ouvrir des fenêtres dans les murs. C'est fait pour laisser entrer la lumière.»

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(Québec) Juliette Gréco décrit la scène comme une «fenêtre», comme un «miracle», comme de la «magie». Alors qu'elle a entrepris un dernier tour de piste qui l'amènera au Festival de la chanson de Tadoussac vendredi, la grande dame de la chanson française commente ses adieux aux planches en laissant tomber le mot «horreur». «C'est épouvantable, lance-t-elle. Quelques fois, je me dis : comment je vais faire? Et puis j'oublie parce que je rechante...»

Intense, Juliette Gréco l'est toujours. Ne la pensez pas aigrie ni fatiguée. C'est une artiste à la voix grave, mais lumineuse et riche en éclats de rire qui a répondu aux questions du Soleil, à quelques jours de son départ pour le Québec. À 88 ans, elle a choisi de dire merci à ses fans par une dernière tournée. Et le verbe «choisir» est ici lourd de sens.

«Je crois qu'il faut savoir s'arrêter, tranche-t-elle. Ce n'est pas une question de repos. Le désir, l'envie et la possibilité de chanter peuvent être là. Mais le corps est assez imprévisible. Je ne veux pas mal finir. Je veux finir en possession de mes moyens. Je veux arrêter avant qu'il soit trop tard. En plus, je suis une femme et on pardonne plus difficilement aux femmes de vieillir. Bon, moi, ça y est, je suis déjà vieille! Là n'est plus le problème! Mais vaut mieux ne pas exagérer...»

Laisser entrer la lumière

La scène, Juliette Gréco est loin de s'en être lassée. Le bonheur est encore vif, la rencontre toujours fertile. «C'est fait pour ouvrir des fenêtres dans les murs, illustre-t-elle. C'est fait pour laisser entrer la lumière. C'est fait pour être heureux, pour éprouver des sentiments. Ça ne change pas. L'échange entre les artistes et les spectateurs reste. C'est une chose miraculeuse. C'est magique. Pourquoi les gens sont-ils venus? Pourquoi ont-ils payé leur place et décidé de passer deux heures avec vous? Pourquoi ont-ils choisi de donner et de recevoir? C'est ça le miracle de ce métier.»

L'autre miracle est sans doute de savoir cultiver les interprétations et renouveler les chansons au fil des soirs... puis des années. «Je ne chante jamais de la même façon, confirme Juliette Gréco. Une chanson d'amour reste une chanson d'amour. Mais pour une autre qui n'est pas purement une chanson d'amour, il y a toutes les possibilités d'interprétation.» 

Afin d'illustrer son propos, elle avance l'exemple de la pièce J'arrive, qu'elle a empruntée à Jacques Brel. «C'est un dialogue avec la mort et chaque mort est différente, précise-t-elle. La mort a un visage différent pour tous ceux qu'on nous enlève. Il y a la mort de ceux qu'on ne connaît pas, mais qu'on admire parce qu'ils nous ont apporté la culture ou la musique. Il y a la mort de ceux qu'on connaît, de ceux qu'on aime passionnément et dont on croit ne pas pouvoir se passer. Elle a tellement de visages, cette salope...»

À l'inverse, les rires aussi peuvent se réinventer en chanson chaque jour. C'est pourquoi la dame de 88 printemps a choisi de réintégrer dans son répertoire son classique coquin Déshabillez-moi. «J'avais arrêté de la chanter il y a quelques années, raconte-t-elle. Et puis quand vraiment je n'avais plus le droit de la chanter, j'ai recommencé!» Plus le droit, vraiment? «Bof... Il y a des âges plus propices, disons!» laisse-t-elle entendre en rigolant.

Non aux titres, oui à l'amour

Le parcours de Juliette Gréco a été jalonné de personnages plus grands que nature : Jean-Paul Sartre, Miles Davis (dont elle a été l'amoureuse), Jacques Brel, Léo Ferré, Serge Gainsbourg, Boris Vian, Georges Brassens et on en passe. Elle aussi a récolté son lot d'étiquettes, entre la «muse de l'existentialisme» et la «légende de la chanson française». Des titres qu'elle n'a pas vus venir et dont elle fait peu de cas. 

«Je n'y crois toujours pas. Non. Ce n'est pas ça qui est important. Ce qui est important, c'est l'amour, observe-t-elle. Je suis comme je suis. Je n'ai jamais éprouvé de vanité. Je suis orgueilleuse parce que j'ai mauvais caractère. Je suis intransigeante, il y a des choses que je n'accepte pas. J'ai un caractère un peu fort. Mais bon, c'est comme ça. Je suis sincère. Étant sincère, on est parfois violent.»

Allergique à l'injustice, Juliette Gréco s'enflamme en décrivant «l'absurdité» du monde actuel. Elle s'insurge contre la barbarie qui fait «qu'on recommence à couper la tête des gens», se désole devant ces migrants qui meurent par milliers dans la Méditerranée dans l'espoir d'une vie meilleure en Europe. Elle déplore ce paradoxe voulant que les avancées technologiques soulagent et prolongent la vie d'un côté et l'anéantissent de l'autre. «Je suis contente d'être vieille. Peut-être que je n'ai pas envie de voir ce qui risque de se passer. J'ai vu beaucoup de choses déjà», confie la chanteuse, dont la mère et la soeur ont été déportées dans un camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale.

Malgré tout, elle dit refuser le pessimisme. «Je suis une désespérée optimiste, constate-t-elle. Quelque chose de flamboyant reste. L'espoir reste, il est là. Mais ce n'est pas facile.»

De peur d'«empoisonner le bonheur», Juliette Gréco ne songe pas encore à ce qui l'occupera une fois le rideau tombé. «Pour l'instant, je vis de minute en minute. Je verrai plus tard», confirme l'interprète. Prendra-t-elle la plume à son tour? «Peut-être pour écrire des chansons pour les autres, si j'en suis capable, évoque-t-elle. Ce serait un retour des choses. Mais encore faut-il en avoir le talent. Et comme je ne suis pas très aimable avec moi-même...» Sa voix se tait un moment, puis reprend : «Je ne m'aime pas beaucoup. Qu'on m'aime me remplit de bonheur, de joie et de force... quand j'y crois. Mais je n'y crois pas toujours. Je suis pleine de doute. Je partirai avec le doute. Et c'est très bien comme ça.»

=> Vous voulez y aller?

  • Qui: Juliette Gréco
  • Quand: vendredi à 19h
  • Où: église de Tadoussac
  • Billets: 89 $ ou 99 $
  • Info.: 418 235-2002, 1 866 861-4108 ou chansontadoussac.com

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