Wayne Shorter: une légende du jazz se raconte

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Wayne Shorter

Robert Ascroft

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(Québec) Il a fait ses classes auprès d'Horace Silver et de Art Blakey, avant que Miles Davis ne mette la main dessus. Puis il a volé de ses propres ailes, tout en animant le groupe fusion Weather Report, avec Joe Zawinul. À travers ça, Wayne Shorter a multiplié les collaborations en tous genres, croisant Herbie Hancock, Carlos Santana, Joni Mitchell ou encore Don Henley.

Si, à 81 ans, sa trajectoire apparaît aussi remplie que récompensée de prix, il est loin d'avoir tout dit. Sur scène, il tourne avec son redoutable quartette, qu'on pourra voir au Palais Montcalm le 6 juin, tandis qu'en studio, il mijote un projet multidisciplinaire pour orchestre de chambre. Portrait d'un grand en 10 temps.

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Le jeune Wayne Shorter

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1 Le saxophoniste qui ne voulait pas être un traître

À la fin des années 50, Wayne Shorter, qui a poussé à Newark, dans le New Jersey, est surnommé «The Newark Flash», en raison de sa rapidité et de son aisance au saxophone. Ironiquement, au moment où il s'apprête à faire sa marque, on l'appelle pour son service militaire. Cela ne l'empêche pas de croiser, en 1957, plusieurs grands noms du milieu, dont Max Roach. Après un court passage chez Horace Silver, Shorter se joint aux Jazz Messengers de Art Blakey, en 1959. Or, durant cette période, un certain Miles Davis veut aussi le recruter. «Miles m'a appelé en 1961 pour savoir si j'étais disponible. John Coltrane venait de partir, mais moi, je venais tout juste de me joindre à The Art Blakey Jazz Messengers. Je lui avais dit : "Je crois que c'est trop tôt pour moi pour quitter les Jazz Messengers, je ne crois pas ce que serait honorable." Vous savez, dans l'histoire américaine, il y a cet homme, Benedict Arnold, qui a trahi George Washington durant la Révolution. Et donc j'avais répondu à Miles : "Je crois que personne n'aime avoir un Benedict Arnold!" Et il m'a dit : "Je sais ce que tu veux dire." Mais il a ajouté : "Quand tu seras prêt à venir, fais-le-moi savoir."»

2 Chez Art Blakey: «Dewey veut voler mon joueur de saxophone?»

Au sein des Jazz Messengers, Wayne Shorter a la pleine confiance d'Art Blakey, qui lui donne passablement de glace pour s'exprimer : il y est directeur musical et signe plusieurs compositions qui deviennent des incontournables du groupe. Miles Davis avait cependant toujours en tête de recruter Shorter. Il lui passe donc un autre coup de fil en 1963. «Il a appelé alors que j'étais en pleine répétition avec Art Blakey et Lee Morgan. Le téléphone était dans la pièce de répétition. Ça sonne. Lee Morgan prend le combiné, tandis qu'Art Blakey est encore en train de jouer. Et là, Lee Morgan dit vraiment fort : "Hé, Waaaaayne, c'est Miiiiiles!" À ce jour, je ne peux pas dire ce que j'ai pu prononcer devant Art Blakey, tandis que Lee Morgan était dans le coin, en train de pouffer de rire. Et Jymie Merritt et Bobby Timmons - je ne suis plus sûr si c'était lui - regardaient ça en se disant : "Wooooo!" Peu importe ce que j'ai dit, je suis devenu un véritable diplomate, car Art Blakey m'écoutait parler. Et quand j'ai raccroché, Art m'a regardé - il avait un surnom pour Miles, "Dewey", qui est son deuxième nom - et il a dit : "Dewey veut voler mon joueur de saxophone?" Et il riait. Je suis quand même resté avec lui pendant cinq ans.»

3 À bord du deuxième grand quintette de Miles

Wayne Shorter se décide finalement à joindre le groupe de Miles Davis en 1964. Et pourtant, encore une fois, il n'est pas complètement disponible lorsqu'on veut l'enrôler. «J'ai eu une discussion avec le gérant de Miles et il est allé dire à Miles que j'étais libre! À l'époque Herbie Hancock, Tony Williams et George Coleman jouaient avec Miles. Ils m'ont appelé au téléphone et ils me disaient : "Allez, on te veut dans le groupe, on te veut dans le groupe!" Le gérant m'a demandé d'appeler Miles, qui était en Californie, alors que j'étais à New York. Je l'ai donc appelé. Et là, il m'a dit : "Es-tu prêt?" J'ai répondu "oui". "Alors, viens-t'en!" Et il m'a envoyé un billet première classe pour le rejoindre et jouer au Hollywood Bowl, mon premier boulot avec Miles.» Shorter, qui a ainsi formé l'un des groupes les plus marquants de l'histoire du jazz, a appris par la suite comment fonctionnaient les répétitions avec son nouveau leader. «Avec Miles, il n'y avait jamais aucune répétition. Jamais. Après que je lui ai parlé au téléphone et que j'ai raccroché, Herbie Hancock et Tony Williams m'ont dit : "Oh, tu viens de raccrocher avec Miles?  

- Oui!

- Eh ben, c'était la répétition!"»

4 Un premier classique... après deux jours

Au sein du deuxième grand quintette de Miles Davis, Wayne Shorter est appelé à jouer un rôle de premier plan. Herbie Hancock a d'ailleurs déjà déclaré que Miles retenait les compositions de Shorter sans y apporter de changements ou presque. Le principal intéressé confirme : "Quand on avait fini d'enregistrer un truc que j'avais écrit, il disait : "Tout est là." Il y avait beaucoup de place pour lui. Il cherchait une histoire, un flow, un espace. Il n'aimait pas être écrasé par la musique.» Shorter a toutefois réalisé qu'avec Miles, les choses roulaient à un rythme singulier : «On a joué un samedi soir. Et cette nuit-là, dans la chambre d'hôtel, quand on a terminé, le téléphone sonne. C'est Miles qui m'appelle - il me surveillait, étant donné que c'était la première fois qu'on jouait ensemble - et il me dit : "On s'en va enregistrer lundi." Alors, je pense qu'il doit aimer l'unité du groupe. Et le lundi, on enregistre l'album qui devient E.S.P. [l'un des classiques de Miles Davis, paru en 1965]. Il me dit : "As-tu des compositions?" J'ai sorti E.S.P., et il a dit : "Essayons ça." On a enregistré, avec d'autres titres, et je vois l'album qui paraît et dont le titre est E.S.P.

Miles Davis... (archives Le Soleil) - image 6.0

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Miles Davis

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5 Les enseignements de Miles

Wayne Shorter aime bien citer Miles Davis et chaque fois qu'il reprend ses mots, il s'assure aussi d'imiter sa voix graveleuse. Le défunt trompettiste savait lire les gens et, surtout, avait une façon de savoureuse de formuler ses dires. Shorter raconte : «Miles Davis savait si quelqu'un voulait être dans son groupe simplement parce qu'il s'appelait Miles Davis. Mais il savait plus que ça : il savait comment ils pouvaient jouer. Il savait comment décoder leur valeur, comment ils pouvaient s'exprimer sur leur instrument. Miles regardait comment une personne marchait et comment elle parlait... Une personne pouvait jouer dans un club où Miles était présent et, comme les musiciens savaient que Miles était là, ils l'approchaient et lui demandaient : "Monsieur Davis, que pensez-vous de notre musique?" Il les regardait et leur disait : "Est-ce que tu parles ou tu danses avec ta copine de la même manière que tu joues?" Vous savez, avec cette voix... Il leur répondait en fait : "Vous ne faites que montrer votre technique..."»

6 L'aventure Weather Report

Le séjour de Wayne Shorter auprès de Miles Davis dure six ans. Dans l'intervalle, il prend le temps d'enregistrer plusieurs albums à son nom. Nul doute qu'il a déjà la maturité pour diriger son propre groupe. Toutefois, il préfère mettre sur pied Weather Report, avec le claviériste Joe Zawinul. Ensemble, les deux leaders élargissent les territoires du jazz du côté de la fusion, en compagnie de musiciens de grand calibre, dont Jaco Pastorius, Alphonse Mouzon et Miroslav Vitouš. «Quand j'ai quitté Miles, son gérant n'avait pas dit tout de suite que j'étais libre. Il avait fait des vérifications auprès des propriétaires de boîtes de nuit à Chicago, Detroit, Los Angeles, et leur avait demandé ce qu'ils pensaient de présenter un nouveau quintette sous mon nom, Wayne Shorter. Ils ont tous eu la même réponse : ils disaient ni oui ni non. Ils étaient partagés. Mais si un groupe bien connu était disponible, comme celui de Dizzie Gillespie, ils iraient vers ça plutôt que vers l'inconnu. Donc il semblait que ce soit une bonne idée que j'attende et que je me trouve une plus grande popularité. Joe Zawinul venait de quitter Cannonball [Adderley]. On se connaissait, on s'était parlé et on s'était dit que ce serait peut-être une bonne idée d'unir nos forces et de coopérer plutôt que d'aller chacun de notre côté et de s'éteindre. On a essayé ça, on a appelé ça Weather Report et Columbia nous a offert un contrat. Notre premier gérant, Sid Bernstein, était celui qui avait mené les Beatles au Shea Stadium...»

Joni Mitchell... (Archives La Presse Canadienne) - image 8.0

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Joni Mitchell

Archives La Presse Canadienne

7 Souffler auprès de Joni Mitchell

Wayne Shorter ne s'est pas limité à l'univers du jazz. On a pu l'entendre sur le succès The End of the Innocence de Don Henley, qui s'est illustré au palmarès dans les années 80. Et dès la fin des années 70, il a amorcé une collaboration fructueuse avec l'artiste folk Joni Mitchell, pour laquelle il a un grand respect. «Joni était une battante. Et c'est ce qu'est le jazz : celui qui fait de la résistance. Quand elle a enregistré les albums Mingus et Don Juan's Reckless Daughter, certains fans lui ont écrit des lettres négatives en raison du maquillage qu'elle avait, lui demandant pourquoi elle faisait ça, lui disant qu'elle était en train d'abandonner le bluegrass. C'est là qu'on voit que la dictature peut parfois provenir du public. Et il y passablement de dictature qui se profile dans les médias sociaux, du type intimidation. On doit s'élever au-dessus de la mêlée.»

Wayne Shorter Quartet... (Erica Gannett) - image 9.0

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Wayne Shorter Quartet

Erica Gannett

8 Le quartette au long souffle

Dans le milieu du jazz, il y a beaucoup de va-et-vient dans les ensembles des leaders. Chez Wayne Shorter, au contraire, la stabilité est reine au sein de son quartette formé en 2001. À ses côtés? Le pianiste Danilo Pérez, le contrebassiste John Patitucci et le batteur Brian Blade. La chimie est telle que lorsque Shorter est absent, le trio évolue sous la bannière Children of the Light. Wayne Shorter parle de la genèse du groupe : «J'étais à la maison un jour et j'ai entendu parler d'un nouveau batteur, Brian Blade. Puis j'ai vu à la télé un jour Dizzy Gillespie introduire un pianiste qui venait de Panama, qui était Danilo Pérez. John Patitucci a déjà participé à quelques-uns de mes albums, dont Phantom Navigator, et on s'est croisé à New York à différents lieux au fil des ans. Il était régulièrement sur la route, moi aussi. Mais Danielo et Brian Blade étaient de nouveaux venus de la scène pour moi. Un jour, Brian Blade est venu à Los Angeles, [...] il avait un symbole sur son bras : des baguettes et peut-être une caisse claire. Il s'est assis, on a juste parlé et j'ai tout de suite eu la réflexion : "Il est différent." [...] Tout le monde était libre, personne n'avait d'autres engagements - c'était il y a 13 ou 14 ans. Et on a commencé sur une base où personne ne se devait quoi que ce soit - une chose que j'apprécie. Ils m'ont semblé libres des grands ego que certains peuvent avoir.»

9 Arriver sur scène en pyjama

Wayne Shorter déclare à qui veut l'entendre qu'il est impossible de répéter l'inconnu. Aussi, lorsqu'il monte sur scène avec son quartette, c'est sans avoir la moindre idée de ce que la troupe jouera. De l'improvisation, donc. Ça peut paraître simple, mais ce ne l'est pas tant que ça, surtout si vous vous appelez Wayne Shorter et que vous vous méfiez des pièges que sont l'habitude, les attentes, les mensonges ou les raccourcis. Pour parvenir à une conversation musicale franche, Shorter estime qu'il faut laisser l'ego au vestiaire, mais également tous les acquis du passé : «Il faut laisser de côté tous vos prix, tous vos Grammy; vous devez être prêts à arriver sur scène en pyjama!» D'autre part, le jazzman souligne que les musiciens ne doivent pas craindre les erreurs. «Avant de monter sur scène, on se réunit en cercle, pas comme les Marines, non, mais on se dit d'aller de l'avant. C'est une question de confiance. Et si, sur scène, le public voit ou entend quelque chose qu'il connaît et a l'impression qu'il y a un déraillement de train qui se prépare, eh ben c'est la vie! L'idée est de ne jamais laisser tomber les choses, de réaliser qu'il n'y a rien de tel qu'une erreur. Si vous ingurgitez un poison, au même moment l'habileté de changer le poison en antidote est disponible.»

10 Un album doublé d'un roman graphique

Lorsqu'il est sur scène, Wayne Shorter prend plaisir à oeuvrer en quartette, mais quand il compose, il se consacre à la musique de chambre. Un album est dans les cartons et il aura assurément une place à part dans la discographie de l'artiste : «Ce sera jumelé à un roman graphique de science-fiction, ce qui est une nouveauté. C'est l'idée du président de Blue Note Don Was, qu'on a pu connaître à titre de réalisateur, pour plein d'artistes, dont les Rolling Stones.» Pour l'instant, aucune date de parution n'est encore arrêtée, mais visiblement, le compositeur et saxophoniste souhaite que ce soit avant longtemps : «Ça sortira aussitôt qu'on coordonnera le mixage de l'album avec les dessins et tout. Mais c'est pour bientôt. L'artiste vit en Suisse. On regarde ce qu'il fait. C'est à suivre...»

=> Vous voulez y aller?

  • Qui: Wayne Shorter Quartet
  • Quand: 6 juin, à 20h
  • Où: Palais Montcalm
  • Billets: 89 $
  • Tél.: 418 641-6040

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