Jean-François Mercier: un personnage et ses paradoxes

Jean-François Mercier se dit cynique et ne boude... (Le Soleil, Yan Doublet)

Agrandir

Jean-François Mercier se dit cynique et ne boude pas le qualificatif «paranoïaque» pour décrire certaines prises de position.

Le Soleil, Yan Doublet

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Il est l'un des pères des Bougon, s'est lancé en humour en s'autoproclamant «le gros cave», a été sacré «King de V» et aurait pu devenir député... Le Soleil braque les projecteurs sur les différents visages de Jean-François Mercier à l'occasion de son retour sur les planches avec le spectacle Subtil, sensible, touchant.

On aurait presque pu croire en l'intervention du gars des vues : juste après nous avoir dit tout le mal qu'il pensait de la politique (et des politiciens...), Jean-François Mercier prenait la pose pour le photographe du Soleil sur le terrain de l'Assemblée nationale, entouré de touristes qui multipliaient les clichés... Jusqu'à ce qu'une agente de sécurité vienne interrompre la séance photo.

L'intervention s'est déroulée dans la plus grande courtoisie : il faut demander l'autorisation pour capter des images destinées à une publication au parlement, a expliqué la constable, s'excusant auprès de l'humoriste que le public québécois a appris à connaître dès 2006 sous le qualificatif du «gros cave». Ce dernier n'a pas refoulé son ricanement en quittant les lieux.

«Je trouve que ça illustre bien mon point, a-t-il observé. Vous avez remarqué que je suis le seul qui ne peut pas prendre de photos ici? Tout le monde a des kodaks. Ça ne me fâche pas, je suis relativement content de ça. J'ai un discours paranoïaque, mais au moins, il est renforcé avec des affaires comme ça!»

Cette position de méfiance quasi extrême, Jean-François Mercier l'a affermie au printemps 2011, lorsqu'il a tenté d'ajouter la corde du politicien à son arc, qui comptait déjà celles de scénariste (Les Bougon, c'est aussi ça la vie!, dont l'adaptation cinématographique est en chantier), d'acteur (3X rien, Virginie), d'humoriste et d'animateur (Un gars le soir, qui lui a valu d'être nommé le King du réseau V). Sa notoriété assise sur un personnage colérique et cru allait s'exprimer dans la circonscription de Chambly-Borduas sur ses affiches électorales, ornées d'un slogan sans équivoque: «Là c't'assez tabarnak!»

Près de quatre ans plus tard, Mercier reconnaît que sa candidature était un coup d'éclat, certes, mais ancrée dans une démarche sérieuse: il offrait un vote de protestation, une manière de dénoncer le système. Sous la bannière du Parti pour la gloire, le comique a fait les choses dans les règles, mais décrie tout ce qui a été fait pour lui mettre des bâtons dans les roues. Il a finalement perdu ses élections et ce qui lui restait de confiance dans l'appareil politique. 

«J'étais très cynique avant de me présenter aux élections, mais je me disais qu'il y a quand même des gens de bonne foi. Aujourd'hui, je suis persuadé que non. Il n'y a pas de gens de bonne foi là-dedans, ce sont tous des ostie de crosseurs. Ce sont de petites personnes prêtes à n'importe quoi. Ils vendraient leur mère pour 100 $. Ce ne sont pas des gens qui sont là pour servir du tout, du tout. Les seuls intérêts qu'ils servent, ce sont leurs chums de la mafia», s'enflamme l'humoriste, qui dit être ressorti de l'expérience «vraiment amer».

«J'ai compris que ce n'est pas par là qu'un changement va arriver, ajoute-t-il. Ce n'est pas par cette voie-là. C'est l'institution du statu quo où c'est toujours les gens qui ont de l'argent qui vont gagner.»

Collectionner les épithètes

Jean-François Mercier se dit cynique et ne boude pas le qualificatif «paranoïaque» pour décrire certaines prises de position. L'affiche de son nouveau spectacle, présenté lundi et mardi à la salle Albert-Rousseau, renchérit avec trois épithètes: Subtil, sensible, touchant. Après quelques heures en compagnie de l'humoriste, l'envie nous prend d'ajouter l'adjectif paradoxal au portrait.

Mis à part son franc-parler, qui se déploie toutefois dans la vraie vie avec beaucoup plus de nuances, Jean-François Mercier ressemble très peu à son personnage de scène. S'il s'emporte un peu à l'occasion, l'artiste de 47 ans n'esquive pas les questions, auxquelles il répond d'une voix posée. 

Il reconnaît que sa carrière est nourrie d'une bonne part de controverse, mais dénonce certaines critiques - et médias... - qu'il juge injustes, biaisées ou illégitimes. Il dit travailler énormément ses textes, martelant du même souffle les qualités comiques des sacres et de la grossièreté, que d'aucuns jugent assis sur la facilité. «Pour rire de cet humour-là, il faut être capable de le rire au second degré. Ça prend une ouverture, une intelligence et une éducation», assure celui qui se dit néanmoins «prisonnier» de son personnage... Il affirme la nécessité d'étonner son public et d'offrir plus que les colères de son «gros cave», mais il refuse de l'adoucir et encore moins de le mettre au rancart. 

«Au début, j'arrivais, je pétais ma coche et ça surprenait tout le monde, relate-t-il. Aujourd'hui, je fais la même chose et les gens se disent: "bon, voilà Mercier qui stagne encore." Je dois chercher un moyen de retrouver le monde. Mais je ne peux pas ne pas péter ma coche dans mon show. C'est un rendez-vous, les gens paient pour voir ça. C'est comme si Led Zeppelin ne faisait pas Stairway to Heaven. Je devais trouver une manière de le renouveler, de l'amener d'une manière surprenante.»

N'empêche qu'il est parfois difficile à porter, cet alter ego. Surtout quand un internaute mal intentionné en intimide un autre en détournant des extraits de ses numéros. L'étiquette s'avère aussi lourde, plus fréquemment, lorsque Jean-François Mercier se fait aborder par des fans aux manières douteuses - «Moi, des gens qui me crient: "heille le gros cave", ça m'arrive 10 fois par jour», confie-t-il - ou qui espèrent le voir être quelqu'un qu'il n'est pas. 

«Il y a une grande force qui me pousse à être mon personnage, résume-t-il. Quand je suis gentil avec les gens, ils sont déçus. On s'attend à ce que je sois bête... Ben oui, moi, je suis plate. Je suis baveux juste quand je suis payé. Quand je ne suis pas payé, je suis gentil...»

Jean-François Mercier a essuyé son lot de critiques... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 2.0

Agrandir

Jean-François Mercier a essuyé son lot de critiques négatives au fil des ans. Des critiques qu'il digère d'ailleurs plutôt difficilement.

Le Soleil, Yan Doublet

Polariser les opinions et répondre aux critiques

«Je suis content que des gens m'aiment et je suis content que d'autres ne m'aiment pas», estime Jean-François Mercier, dont le cheminement artistique a été propulsé par sa capacité à polariser les opinions. Il ne laisse personne indifférent, il en est conscient... et il ne se gêne pas pour encourager le clivage.

«Ma carrière vient avec une prise de risques, confirme-t-il. Il y a des humoristes qui sont plus consensuels, dont la carrière est basée sur un personnage sympathique, sur une bonne bouille, sur une performance scénique particulière. Je ne dis pas que ce n'est pas bon. Je dis que c'est autre chose. Moi, ma carrière est basée sur la controverse. Il y en a beaucoup qui m'aiment parce que plein de gens me haïssent. Pour beaucoup de monde, c'est ça le moteur du rire.»

Pendant que ses fans se bidonnent devant la vulgarité de son personnage public - grâce à leurs votes, on lui a décerné l'Olivier de l'année en 2011 -, il a essuyé son lot de critiques négatives au fil des ans. Des critiques qu'il digère d'ailleurs plutôt difficilement.

Jean-François Mercier évoque avec rancoeur le tollé soulevé par le Bye bye 2008, qu'il a pratiquement défendu seul dans les premiers temps (les producteurs Véronique Cloutier et Louis Morissette n'ont réagi qu'à leur retour de vacances, une dizaine de jours plus tard). «Ce qui était le plus capotant, c'était qu'on me reprochait des choses que je n'avais pas écrites et que je n'avais pas jouées, note-t-il. [...] C'est sûr que ça m'a blessé. Je suis encore blessé de ça. Ça ne te fait pas avoir de l'admiration pour le genre humain...»

En entrevue, Jean-François Mercier nie avoir le souci de «protéger» son image et clame sa volonté de lâcher prise: «Tu te rends malade si tu essaies de contrôler ce que les gens pensent de toi», indique-t-il. De l'autre, il pointe la «distorsion entre ce qu'on vit en salle et les critiques», allègue que «les critiques d'humour ne connaissent pas l'humour» ou trouvent «de bon ton» de lui «rentrer dedans»...

Tout récemment, le comique a choisi de répondre à la recension de la chroniqueuse de Radio-Canada Pascale Lévesque dans une tirade publiée sur sa page Facebook... Et son nouveau spectacle lui donne l'occasion de revenir sur les mauvaises critiques qu'il a récoltées après le gala qu'il a animé au Festival Juste pour rire en 2013. «J'en parle de manière douce-amère», décrit-il, avant de nuancer : «Peut-être pas douce, finalement.»

Il est l'un des pères des Bougon, s'est lancé... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 3.0

Agrandir

Le Soleil, Yan Doublet

Les côtés zen d'un homme en colère

Famille et amis

Avant de devenir humoriste, Jean-François Mercier a terminé son baccalauréat en actuariat pour ne pas décevoir sa maman, qui croyait davantage aux études universitaires qu'en ses chances de faire rire professionnellement. «Dans ma génération, les mères ont mis leur vie sur le hold pour nous élever et elles nous le font savoir. Elles se disent : "j'ai mis ma vie de côté, ça serait le fun que tu ne scrappes pas la tienne!"» rigole l'humoriste, qui se méfie de beaucoup de choses - les politiciens, les compagnies, les médias et on en passe... -, mais qui dit cultiver la confiance dans sa vie privée. «Moi, je suis à la recherche du bonheur et de l'équilibre, avance-t-il. J'essaie de ne pas m'entourer de gens de qui je douterais. J'ai des amis qui ne m'ont jamais trahi, qui auraient eu l'occasion de faire une piasse avec moi et qui ne l'ont pas fait. Je pense à François Avard, entre autres. S'il avait voulu me sortir des Bougon, il aurait pu le faire très facilement. Et je n'aurais pas eu de recours.» 

Trouver le bon gag 

Jean-François Mercier confie avoir longtemps pensé qu'il avait un job formidable, soit celui de pouvoir transformer du négatif en positif. «Quand il m'arrive quelque chose de mauvais, je peux en faire un numéro, je peux extérioriser mes démons, cite-t-il. Je suis allé voir une psy qui m'a dit que souvent, les gens créatifs s'arrangent pour qu'il leur arrive des affaires négatives pour pouvoir alimenter leur création. Elle m'a dit l'inverse de ce que je croyais. Et je pense qu'elle a raison.» Cela dit, le scripteur trouve une réelle satisfaction dans son travail d'écriture. «Quand je trouve un bon gag, ça me fait plaisir, précise-t-il. Je fais des sudokus et quand je trouve un bon gag, j'ai le même sentiment que quand je finis une grille. J'ai l'impression d'avoir remis quelque chose à sa place dans l'univers.» 

Profiter de la vie

Être humoriste connu et animateur de télé populaire, ça rapporte de gros sous. Au détour de la conversation, Jean-François Mercier glisse l'air de rien qu'il s'est «rendu millionnaire» avec son personnage. Et tout près du chantier de l'amphithéâtre à 400 millions $, il n'a pas rechigné devant le fait que l'édifice était financé par des fonds publics : «On dit qu'on paie ça avec nos taxes, mais moi, j'ai l'impression que je le paie avec les miennes! Je suis dans le bracket de 55 % de taux d'imposition. Une année, j'ai payé 400 000 $ d'impôts. Au moins, ils construisent quelque chose, ils font travailler du monde. Il y a un projet de société en arrière de ça.» Ses extravagances à lui? «Je me dis qu'on a juste une vie à vivre, lance-t-il. Il y a des affaires qu'on fait de manière un peu plus compulsive. Je me suis acheté un char qui coûtait cher. Je ne peux pas dire que c'est le meilleur placement au monde, mais je ne peux pas dire que je le regrette non plus», décrit ce célibataire sans enfant, heureux propriétaire de deux chiens. 

Au bord de l'eau

De ses propres dires, Jean-François Mercier n'est pas trop sorteux. Les événements mondains le rendent mal à l'aise, la difficulté de pouvoir jouir de l'anonymat lui fait éviter les foules et il préfère nettement la campagne et sa maison au bord de l'eau à son condo à Montréal, qu'il fréquente assez peu. «Le bord de l'eau, ça vient avec de la vie, décrit-il. Tu vois toutes sortes d'animaux... Ce qu'il y a de plus chez moi, c'est des tortues. Quand tu pars en kayak, tu en trouves plein. Je trippe. Je n'étais pas de même quand j'étais jeune, mais je suis devenu plus contemplatif en vieillissant.»

Il est l'un des pères des Bougon, s'est lancé... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 4.0

Agrandir

Le Soleil, Yan Doublet

Trouver la pépite

Le nouveau spectacle de Jean-François Mercier aurait pu s'intituler Colon irritable. L'humoriste s'est ravisé sous les conseils de son équipe, qui jugeait l'appellation trop réductrice.

«Je trouvais le titre drôle, c'était en ligne directe avec le premier show. [Le metteur en scène] Guy Jodoin s'est fortement opposé. Mon agente aussi. Elle disait: "Tu es beaucoup plus que ça. Tu amènes les gens sur une fausse piste, tu leur donnes l'occasion de te réduire."»

Mercier a finalement choisi le titre Subtil, sensible, touchant pour le retour sur les planches de son personnage de gars frustré qui tente, sans succès comme on peut s'en douter, de nous convaincre qu'il a changé. Les retrouvailles surviennent au terme d'un processus créatif teinté d'angoisse et de beaucoup de boulot. «J'ai écrit 73 numéros pour ce spectacle-là. Évidemment, ce n'était pas 73 bons numéros. C'est le principe d'une mine d'or. Il y a peut-être une pépite, mais il faut sortir pas mal de marde pour la trouver», explique l'humoriste, qui dit avoir particulièrement soigné le second degré avec la complicité de l'ami François Avard à la script-édition.

Parmi les sujets qui ont nourri son inspiration, Mercier cite notamment la démocratie, la sensibilité à sens unique, l'infidélité et les relations de couple, thème qui «saupoudre» le spectacle. «On dit que ce n'est pas très original, mais en quelque part, il faut pouvoir s'identifier. C'est sûr que le bowling extraterrestre, c'est un sujet beaucoup plus original. Mais les gens ne se sentent pas si concernés», laisse tomber l'humoriste.

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer