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Gilles Archambault, l'homme qui aurait voulu trois vies

«On s'avance dans la vie en ne sachant... (Le Soleil, Erick Labbé)

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«On s'avance dans la vie en ne sachant pas tout à fait où ça mène. Il faut trouver son plaisir dans le cheminement. Je suis un être du présent, mais un présent très entaché par le passé. Je suis un être essentiellement nostalgique.» - Gilles Archambault

Le Soleil, Erick Labbé

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<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) Gilles Archambault n'a pas la conscience tranquille de certaines personnes de son âge, sur qui le temps semble couler sans heurts. La vieillesse est pour lui une malédiction; en même temps, une sagesse tendre et lucide se dégage de l'homme. Chez lui, la réflexion est infinie, sinueuse, elle fait des boucles et rencontre des culs-de-sac, se permet des contradictions et des nuances, mais toujours elle se poursuit, entre deux citations, que l'auteur et amateur de jazz aime servir pour appuyer son propos. Le choix d'une question aussi insoluble que Combien de temps encore? comme titre de son nouveau recueil n'a rien d'étonnant. Entretien avec un écrivain qui n'a pas dit son dernier mot.

Q Votre nouveau livre est un recueil de nouvelles. Dans votre carrière, on vous a souvent lu dans des formes courtes. Ça vous plaît?

R Laissé à moi-même, je suis toujours tenté de privilégier les formes courtes. Même comme lecteur, je suis porté à lire des nouvelles ou des romans à la française, c'est-à-dire plutôt minces. [...] Dans le journal de Jules Renard, il est écrit ceci : «Il faut privilégier les phrases courtes parce que les longues sont plutôt devinées qu'elles ne sont lues.» Je suis ce genre d'écrivain qui écrit pour lui en premier [...]. C'est pour ça que l'on dit que j'écris des romans intimistes, ce qui est vrai, et ce qui est faux en même temps. Ce n'est pas intimiste, c'est plutôt des romans ou des nouvelles d'une certaine violence, qui ne témoignent que d'une chose : mon malaise à vivre. 

Q Dans vos dernières oeuvres, on sent beaucoup ce malaise par rapport à la vieillesse. Il y a quelque chose là qui vous trouble, vous préoccupe...

R Beaucoup! [...] Il n'y a rien de beau dans la vieillesse pour moi. Je comprends que d'autres réagissent autrement; moi, je trouve que la vieillesse, c'est la perte de tout. Stendhal a dit que la vieillesse, c'est la perte de l'espoir. Je ne m'en vante pas, mais je suis complètement athée. Les gens disent qu'ils sont plutôt agnostiques, moi je suis athée. Ça ne m'empêche pas d'avoir une nature qui serait portée vers l'accueil d'une vérité supérieure, mais je ne l'ai pas. C'est d'espérer l'impossible pour moi que d'avoir la foi. Et tout ça fait partie des raisons qui font que je suis un écrivain bon ou mauvais, c'est selon, même pour moi ça dépend des jours... parfois je me trouve acceptable, à d'autres moments, non. Évidemment, je souhaite être aimé.

Q À l'image du titre de votre dernier recueil, combien de temps encore souhaitez-vous écrire?

R Me connaissant, à près de 83 ans, je pense que je vais écrire tant que je vais sentir en moi le désir d'écrire qui va aller en même temps que le désir de vivre ou de persister. Posons les choses à leur extrême. Si j'ai 92 ans et que je suis dans une maison de retraite pour les vieux et qu'on doit me changer les couches, à ce moment-là, je n'écrirai pas, parce que ce ne sera plus la vie pour moi. Je passe pour un pessimiste, alors qu'au contraire, je serais porté à souhaiter avoir trois vies!

Q C'est plutôt que vous aimez trop vivre?

R Tout en ayant un désir profond de solitude, j'aime ce qu'on appelle les autres. Mais pas n'importe lesquels. Je ne suis pas une âme charitable qui serait capable de donner sa vie pour aider les pauvres, les malades, mais j'ai besoin de la présence de quelqu'un. Et comme je suis hétéro, l'autre, c'est plutôt une femme. 

Q Les relations hommes-femmes sont très présentes dans votre recueil, mais

pas dans un contexte d'amour passionnel, plutôt un amour qui s'inscrit dans la durée. 

R À 83 ans, je suis encore fasciné par la beauté physique des femmes, mais il y a autre chose. On est vieux pour les autres, mais on ne l'est pas pour soi. Devant la beauté féminine, la vraie beauté - je ne parle pas des vedettes en paillettes qui vont aux Oscar -, je serai toujours jusqu'à mon dernier souffle un spectateur ébloui. Une femme qui prend une tasse ne le fait pas de la même façon qu'un homme. Une femme, pour un homme hétéro qui sait regarder, c'est tout le miracle et tout l'émerveillement. Je crois beaucoup au couple; je pourrais vous dire en l'amour, mais une de mes convictions, c'est que les femmes savent ce qu'est l'amour, et les hommes, pas complètement. 

Q Et pourquoi les hommes ne savent-ils pas complètement ce qu'est l'amour?

R Les hommes en général, en m'incluant, l'amour ne les bouleverse pas complètement. Je vais vous donner quelque chose qui traduit bien ce que je voulais dire, une citation de Claudio Magris : «Pour les femmes, l'amour, ça doit être comme l'eau pour les poissons : si on la leur enlève, ils ne peuvent plus respirer et se débattent dans tous les sens. Bien sûr, elles te jouent des mauvais tours et il ne faut pas se fier à elles, mais c'est un fait qu'elles ont besoin de rester dans cette mer, alors que les hommes aiment y venir nager un peu, et même souvent, mais ensuite ils ressortent et s'ébrouent.» Je suis persuadé de ça. Les femmes tirent beaucoup de cette situation-là, mais c'est aussi la source de leur malheur. Elles tombent amoureuses d'hommes qui vont penser à autre chose.  

Q Quand on vous écoute, on ne peut s'empêcher de vous reconnaître dans votre recueil, même dans les personnages qui semblent au départ plus éloignés de vous.

R Ça revient au même en fait. Je suis incapable de créer un personnage qui soit complètement opposé à moi. C'est une de mes convictions : on ne parle bien que de soi. Je pense qu'il faut avoir par rapport à soi un doute raisonnable. Les êtres qui ne doutent pas d'eux ne m'intéressent pas, ni dans la vie, ni comme matière littéraire. Mon recueil est une sorte de monologue, où j'essaie d'être sincère. Le mot sincérité est un mot valise, on y met ce qu'on veut. Un écrivain qui se dit sincère, il est sincère par rapport à ce qu'il peut donner, il ne triche pas. Il triche toujours un peu, c'est de l'art. Ce n'est pas de la vérité nue, c'est une vérité arrangée. Chez les artistes qu'on aime, ce qui nous attire vers eux, c'est l'ouverture, ce sont les endroits où on peut entrer dans leur oeuvre - mot que je ne veux pas appliquer à moi, parce que les écrivains qui parlent de leur oeuvre me font pour le moins sourire. 

Q Pourquoi?

R Il y a des jours où je me sens méchant, je deviens ironique, et je trouve ça absolument ridicule. Il faut laisser aux autres le soin de décider. Nous, on fait du mieux qu'on peut ce qu'on appelle des livres. 

Q Vous vous montrez toujours très lucide. C'est un réflexe pour vous de réfléchir sur vous-même? 

R J'ai passé ma vie à faire ça. Ça ne veut pas dire que je me déteste! J'ai rencontré ici même à Québec le grand poète Alain Grandbois, alors que je travaillais à Radio-Canada. Il m'avait dit ceci : «Cessez de vous dévaluer, les autres vont s'en charger.» Mais qu'est-ce que vous voulez, je suis comme ça. Peut-être parce que je suis en réalité très orgueilleux, je vais au-devant des coups. J'ai le sens du ridicule, aussi, donc j'essaie d'y échapper. Chez nos amis, on peut adorer quelqu'un, voir les points faibles chez lui, mais en réalité, on ne l'aime que mieux. À moins d'être doué d'un tempérament détestable et de s'estimer au-delà des autres. Mais sinon, c'est une sorte de chaleur qui se dégage de la fréquentation de cette personne-là, elle fait partie d'un exemple rapproché de la communauté humaine. C'est beaucoup plus facile d'aimer tout un peuple entier que d'aimer quelqu'un à côté de soi. C'est plus exigeant. 

Q Je reconnais là quelques-unes de vos nouvelles où un personnage ne semble parler que des défauts de l'autre, pour finalement lui vouer un amour ou une amitié sincère. 

R C'est parce qu'il doute. Si une personne n'a plus de doutes, elle est finie. Qui sommes-nous pour décider qu'une personne mérite notre admiration absolue ou est à vilipender complètement? Non, je pense que les êtres humains sont surtout attachants, vraiment, pour peu qu'on se donne la peine d'aller voir.

GILLES ARCHAMBAULT, Combien de temps encore? Éditions du Boréal... - image 2.0

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GILLES ARCHAMBAULT, Combien de temps encore? Éditions du Boréal 142 pages

Vous aimez citer des auteurs, vous êtes un amoureux des livres. Continuez-vous de lire beaucoup de nouveautés?

R Des nouveautés, presque pas. Depuis bientôt 30 ans, et ce sera ma dernière année, je fais des entretiens au Salon du livre de Montréal. À cette occasion, c'est bien évident que je lis les livres dont il sera question. Mais laissé à moi-même, je suis beaucoup plus ce genre de personne qui relirait Balzac, Stendhal. J'aime beaucoup les moralistes. J'aime beaucoup Michel Onfray, Cioran. Des écrivains en gros qui ont des préoccupations qui sont parfois les miennes. Cioran, c'est un pessimiste intégral. Moi, je ne suis pas pessimiste, mais je serais plutôt une sorte d'optimiste constamment déçu. Voilà une belle formule! Je suis content de moi. (rires)

Q Le jazz continue de prendre une place importante dans votre vie?

R Quand Radio-Canada a cessé de faire appel à moi, j'ai travaillé pendant 2 ans comme bénévole à Radio VM, une radio communautaire. [...] J'achète encore des CD, je suis encore passionné de jazz, et là encore je dois avouer que le sommet pour moi a été les années 50-60-70. Le jazz actuel, celui qui serait vraiment à la mode, m'apparaît superficiel. Il y a quelque chose dans ma nature qui me porte à me méfier de la mode. En littérature, je dis ça à la blague, mais au fond je le crois, je ne peux pas être démodé dans ce que j'écris, puisque je n'ai jamais été à la mode. Je n'ai pas fait exprès. Mais je n'ai rien fait pour me mettre de l'avant. Tiens, une autre citation. De René Jutrin, un intellectuel français : «Je n'ai jamais cherché à me faire connaître, j'ai cherché à me connaître.» [...] On s'avance dans la vie en ne sachant pas tout à fait où ça mène. Il faut trouver son plaisir dans le cheminement. Je suis un être du présent, mais un présent très entaché par le passé. Je suis un être essentiellement nostalgique, et je n'essaie pas de m'en soigner, je sais que c'est peine perdue. 

Q Dans une des dernières nouvelles, vous mettez en scène de façon touchante un grand-père qui «converse» avec sa petite-fille de sept mois. Cette nouvelle incarne votre vision de l'injustice de la vieillesse?

R Je parle d'un grand-père, et dans la réalité, depuis un an, je suis arrière-grand-père. La petite-fille de la nouvelle porte le même prénom que mon arrière-petite-fille. Et par rapport à cette enfant, dont je veux le plus grand bien absolu, il y a un émerveillement et en même temps une sorte de crainte : dans quel monde a-t-elle abouti? C'est dans ma nature aussi. Je me suis toujours senti responsable de façon exagérée. Cette naissance-là, toute merveilleuse qu'elle est, en même temps me pousse vers la mort. C'est normal, mais la mort, ce n'est pas normal pour moi.

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