Quand le blogue devient livre

Chantale Gingras... (Le Soleil, Patrice Laroche)

Agrandir

Chantale Gingras

Le Soleil, Patrice Laroche

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) C'est en voie de devenir un classique : un passionné trouve un angle original, lance un blogue, grapille tranquillement des abonnés, devient viral et lance un livre. Les exemples à la 3 fois par jour se multiplient, notamment dans les domaines de la cuisine et de l'art de vivre. Au travers du lot, des aventures littéraires ont aussi frayé leur chemin du virtuel au papier. En cette ère du numérique et de l'instantané, pourquoi ce bon vieux papier garde son intérêt? Le Soleil a rencontré trois auteures qui ont franchi le pas.

Chantale Gingras: le caractère de la contrainte

«La contrainte mène à la créativité», lance tout de go Chantale Gingras. En matière de contrainte, elle s'en est imposé toute une en 2013 : écrire de la littérature... en 140 caractères. 

Le genre a même son propre nom: twittérature, en hommage au réseau social sur lequel il se pratique habituellement, Twitter. C'est dans un article du Devoir, il y a trois ans, que l'enseignante de littérature au Cégep de Sainte-Foy a connu le concept. Elle a eu envie de s'y mettre, elle aussi. La voilà qui publie La vie est brève, un recueil de 265 historiettes, parfois poétiques, souvent noires, toujours punchées. 

«Je vis à Québec, mais je vis surtout dans ma tête», lance en riant l'enseignante, qui a visiblement le sens de la formule. «J'aime observer les gens, imaginer ce qui se passe dans leur tête.»

«Smarties littéraires»

Et si le roman est comme «un gros gâteau au chocolat avec du crémage», elle compare la twittérature à des «Smarties littéraires», qui se dégustent un par un ou en poignée, c'est selon les goûts. «C'est une formule qui répond à mon amour du punch, qui est bien synthétisée.  Ça va bien avec ma pensée. Parfois, je suis prise entre deux piles de dissertation, et ça, c'est mon air entre les deux», analyse Chantale Gingras.

Pour elle, le genre n'en est pas moins intéressant parce qu'il est court. «Je n'aime pas l'idée que parce que c'est sur un réseau social, ça reste en surface. J'aime ce qui est nuancé. Je trouve que c'est une forme accessible à tous. C'est court, mais en même temps, c'est super dense», expose l'auteure. 

Son but, avec la publication de La vie est brève, était aussi de prouver que la twittérature peut raconter des histoires, de la fiction, et sortir des limites de l'aphorisme ou du haïku, qui sont plus largement exploités dans le genre. «Je ne voulais pas que ce soit un recueil de citations. Je voulais construire quelque chose, un peu comme des nanoromans! Parfois, c'est difficile de les laisser aller, mais c'est beau comme ça, il reste plein de choses à inventer, ce n'est pas fermé», précise Chantale Gingras.

Pour le format papier, elle s'est d'ailleurs attardée à rassembler ses historiettes en cinq grands thèmes, question de dégager nouvelle oeuvre, et trouver un public différent. «J'ai besoin d'un contact papier, je trouve ça bien que les gens puissent fouiller, prendre ce qu'ils veulent», argue-t-elle.

Elle est aussi particulièrement attachée à l'image de couverture, du scandinave Petri Demstén, où on voit un oeuf cassé, quelques traces de pattes de poussin, puis deux gouttes de sang et deux traces de pattes de chat. «La vie est brève, c'est cruel. C'est une histoire, en une image. C'est encore plus efficace que ce que je fais!» résume Chantale Gingras.

Sylvianne Blanchette: repousser l'autocensure

Sylvianne Blanchette... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 4.0

Agrandir

Sylvianne Blanchette

Le Soleil, Yan Doublet

Il y a une dizaine d'années, Sylvianne Blanchette vivait une rupture amoureuse particulièrement pénible. Elle écrivait déjà des journaux et des carnets. Un ami lui a dit : «Pourquoi tu ne partagerais pas ton écriture aux autres?»

Il n'en fallait pas plus pour que le défi fasse son chemin dans l'esprit de la jeune femme. La genèse de son blogue, Une fille louche (unefillelouche.blogspot.ca) ressemble à d'autres. Sauf que Sylvianne s'est fait un point d'honneur, au fil des années, de repousser ses limites, racontant avec sensibilité les bonnes journées, mais aussi les moments les plus pénibles, d'un parcours ponctué par des dépressions sévères. 

«Quand je prenais des cours de création littéraire à l'université, les profs nous disaient souvent d'essayer de ne pas se limiter, de ne pas se censurer. Je trouvais que c'était un bel exercice de se laisser aller sans penser à ce que les autres penseraient ou diraient à propos de ce qu'on écrit», raconte la trentenaire.

Évidemment, ce n'est pas toujours un exercice évident. «C'est surtout quand mon père s'est mis à me lire que ça a été un peu plus difficile... Au début, ça me faisait peur, mais, en même temps, ça nous a rapprochés. Il m'a vue d'une autre façon», raconte-t-elle.

Sylvianne Blanchette ne cherchait pas nécessairement à publier son blogue. C'est plutôt le monde de l'édition qui l'a trouvée, par le truchement d'Éric Simard, qu'elle connaissait pour avoir travaillé à la Librairie Vaugeois, tout près des bureaux des éditions Hamac. Ce dernier cherchait un nouveau titre pour sa collection Hamac-Carnets, justement consacrée aux blogues.Elle a décidé d'embarquer dans le projet.

Travail de réédition

«J'avais beaucoup de matériel, mais certains textes étaient faciles à éliminer», raconte Sylvianne Blanchette. Avec quelques suggestions de son éditeur, elle a sélectionné ce qui avait le plus de potentiel, et a retravaillé certains textes plus vieux où elle trouvait son écriture plus «naïve». Elle a aussi enlevé les repères temporels, tout en conservant la chronologie naturelle. «Ça en fait une nouvelle histoire, en quelque sorte. Ceux qui me suivaient m'ont dit que c'était un bon travail de réédition. Ça me donnait une raison de l'avoir publié. C'est une autre entité», précise-t-elle. 

Replonger dans près d'une dizaine d'années de billets a été l'occasion de prendre du recul. «Il y a des textes qui m'ont pas mal bouleversée, certains textes dont je me tenais loin. Il y avait des bouts que ça me tentait moins de revisiter, admet-elle. Je ne suis pas la seule à vivre avec la dépression, mais chacun a une histoire unique avec cette maladie-là», ajoute l'auteure qui habite Saint-Sauveur. 

Il n'y a pas que du noir dans cet ouvrage. Une bonne dose d'autodérision et des passages lumineux, dont plusieurs listes amusantes de J'aime/J'aime pas, prennent vie sous sa plume lucide et sincère. 

Sylvianne Blanchette a rapidement décidé de conserver le titre de son blogue comme titre du livre. «C'est moi-même qui me suis donné ce surnom, il y a longtemps. Une fille louche, dans le sens de «pas claire», parce que j'avais souvent de la difficulté à me faire comprendre. J'aime l'appellation, expose-t-elle. Mais on me dit souvent que je ne suis pas si louche que ça, finalement», ajoute-t-elle, avec un sourire.

Valérie Harvey: le déclencheur

Valérie Harvey avec son fils Léo, en Islande... (Fournie par Valérie Harvey) - image 6.0

Agrandir

Valérie Harvey avec son fils Léo, en Islande

Fournie par Valérie Harvey

Depuis qu'elle est toute petite, Valérie Harvey sait qu'elle est faite pour être écrivaine. Ce qu'elle savait moins c'est que son déclencheur viendrait sous la forme d'un blogue. «Ça m'a aidée à me trouver dans mon style, ma façon d'écrire, ma façon d'être comme auteure. Ça a débloqué pour le reste.»

Créé au fil de pérégrinations au Québec et à travers le monde, son blogue Nomadesse (nomadesse.com) est devenu drôlement essentiel quand elle s'est exilée au Japon pendant un an pour ses études. «J'étais tellement loin, j'avais besoin d'avoir quelque chose qui me reconnectait à chez moi. De partager, aussi, ça donnait du sens à tout ça», raconte la résidente de la Rive-Sud.

Au retour, elle a eu l'idée d'en tirer une sorte de guide de voyage très personnel. Passion Japon, qu'elle évalue venir au tiers de son blogue, est paru chez Hamac-Carnets, en 2010. Depuis, elle a récidivé avec d'autres ouvrages (roman, mémoire, album...), mais aussi avec Passion Islande, fruit d'un voyage d'un mois avec son conjoint et son fils, publié au printemps dernier. 

Comme les locaux

Cette fois, elle avait déjà le projet de livre imprimé en tête au moment de partir, elle a donc amassé beaucoup de matériel en route. «J'avais juste cinq semaines. Écrire sur un blogue, mettre des photos, ça prend beaucoup de temps», rappelle-t-elle. «J'ai publié cinq ou six chroniques durant le voyage, mais j'ai accumulé mon matériel de recherche. J'ai écrit le reste en revenant, ça a permis de prolonger mon voyage.» 

«Mon but, quand je vais dans un nouvel endroit, c'est de me sentir le moins touriste possible. J'aime essayer de comprendre même ce qui est bizarre, et surtout ce qui me semble bizarre», poursuit celle qui a notamment suivi des cours à l'université durant son séjour pour approfondir ses connaissances. 

Et comme Internet n'est jamais bien loin dans la vie de Valérie Harvey, c'est d'abord sur des sites de fan fiction qu'elle a jeté les bases de son nouveau roman, Les fleurs du Nord, tout frais sorti des presses chez Québec Amérique.    

En fin de compte, la candidate au doctorat en sociologie à l'Université Laval estime que le travail d'édition reste essentiel après l'écriture «à chaud» d'un blogue. «J'aime avoir un éditeur pour avoir un regard extérieur. Il prend tous les fils pour les attacher comme il faut. Mon éditeur m'a beaucoup fait travailler, il me disait d'en mettre plus sur moi. On a beau dire qu'on est une génération qui dévoile tout, j'ai une certaine pudeur. Dans un contexte de voyage, je fais des exceptions. Ça permet de révéler ses erreurs. Au Japon, entre autres, il y en a eu beaucoup», rigole-t-elle.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer