Guy Delisle: dans la tête d'un otage

« La meilleure des thérapies pour quelqu'un qui... (Le Soleil, Yan Doublet)

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« La meilleure des thérapies pour quelqu'un qui a été capturé est de s'évader...»

Le Soleil, Yan Doublet

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(Québec) Cent onze jours de captivité, dans la pénombre, menotté au sol. Et ne jamais perdre l'espoir d'être libéré. Ou de s'évader. L'expérience du travailleur humanitaire Christophe André est bouleversante. L'imposant roman graphique qu'en a tiré Guy Delisle, S'enfuir - Récit d'un otage, aussi.

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GUY DELISLE S'enfuir - Récit d'un otage Dargaud  432 pages

Attablé au Kriegoff, sur l'avenue Cartier, Guy Delisle évoque la genèse de sa plus récente publication et revient sur son parcours. Pas de thé ou de café pour combattre la fraîcheur qui règne, à l'extérieur. Un Coca-Cola, plutôt - on est un homme de bulles ou on ne l'est pas...

Delisle a quitté Québec en 1988, comme plusieurs, un sac sur le dos, à la découverte des vieux pays. Il n'en est jamais revenu. Trouvant du boulot dans le milieu de l'animation, il a travaillé en Allemagne, puis en France et a peu à peu renoué avec ses premières amours : la bande dessinée. Il a ainsi développé un style qui l'a fait connaître de façon internationale.

L'artiste a bourlingué autant pour ses engagements professionnels que pour suivre sa conjointe, qui participait à des missions de Médecins sans frontières. Il en a tiré de savoureux récits de voyage, à témoins Shenzen (2000), Pyongyang (2003), passé bien près d'être adapté au cinéma, Chroniques birmanes (2007) et Chroniques de Jérusalem (2011), récompensé du Fauve d'or, soit le prix du meilleur album au prestigieux festival d'Angoulême.

«C'était un melting pot, faire ces albums-là, commente-t-il. C'était comme écrire une grande carte postale à ma mère ou à ma famille pour leur expliquer ce que j'avais vécu. Et là-dedans, tout entre : ce que je trouve drôle, intéressant, curieux, cocasse...»

Une approche différente

Pour S'enfuir - Récit d'un otage, Guy Delisle a délaissé des éléments qu'il avait régulièrement exploités jusqu'à maintenant. Intéressé par l'histoire de Christophe André, qu'il avait rencontré une première fois en 2001, il avait tout de suite senti le potentiel narratif de sa mésaventure relatée sous forme de BD. Or il a mis un certain temps à y donner forme. Deux versions ont été nécessaires avant d'en arriver à celle qui a été publiée cet automne, chez Dargaud.

«C'est un projet que je repoussais tout le temps, car il me faisait un peu peur, confie Delisle. C'est quelque chose d'assez différent. J'aime ça travailler avec de l'humour, et il n'y en a pas. Mais après, même pendant 15 ans, j'y ai pensé et ça me fascinait toujours autant.»

À sa grande surprise, Christophe André s'est montré très ouvert à parler de ce qu'il avait vécu. Il a relaté comment il avait été capturé alors que sa toute première mission pour Médecins sans frontières s'achevait dans la nuit du 1er au 2 juillet 1997, dans le

Caucase. Il a décrit sa relation - ou l'absence de relation - avec ses geôliers, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait et, surtout, sa façon de rester sain d'esprit... 

«Ça m'avait étonné parce que je pensais qu'après une histoire comme ça, on avait envie de tourner la page et de ne pas en parler, remarque Delisle. Mais comme il m'a dit : il ne se trouve pas victime, il n'a rien perdu dans cette histoire-là. Il se trouve même gagnant de quelque chose : il se sent plus fort qu'avant, car la meilleure des thérapies pour quelqu'un qui a été capturé est de s'évader...»

Accompagner le détenu

Delisle a aimé jouer les intervieweurs et apprendre ce qui se passait dans la tête de Christophe André. Celui-ci n'a jamais su clairement qui l'avait enlevé. À son avis, il s'agissait de Tchétchènes. Ils l'ont amené dans une pièce, l'ont menotté à un radiateur et, chaque jour, lui apportaient de quoi manger minimalement et faire ses besoins. Lorsque nécessaire, une douche. Puis le temps s'est écoulé lentement, avec une insoutenable attente. Et le souci d'y survivre, mentalement et physiquement. Un défi, certainement, à transcrire pour Delisle, qui a opté pour un trait délicat, avec des variantes de bleu. Il s'est donné toute la latitude possible pour faire vivre la tension au lecteur : pas moins de 430 pages.

 «Je sais très bien que les petits détails, quand on les accumule, ça donne une bonne image d'ensemble. Et là, comme c'était quelqu'un qui avait été kidnappé, je savais qu'il y aurait un suspense qui s'installerait naturellement. Après, c'était long à faire, mais je savais que ces petits détails-là étaient assez forts. Moi, je l'écoutais parler du fait qu'il essayait d'ouvrir ses menottes et je trouvais ça exotique, fort et absolument captivant.»

Au fur et à mesure que Guy Delisle donnait forme à S'enfuir, il consultait Christophe André. Il était primordial que ce dernier valide ce qu'il effectuait. Des précisions sur le langage ou les réflexions du détenu ont été faites ou alors sur l'architecture des lieux. Au final, le but était de plonger le lecteur dans la tête du détenu.

«Je me disais qu'un récit de quelqu'un de kidnappé, je pouvais le faire de façon très spectaculaire, mais que ça ne ferait qu'une BD d'aventure. Je voulais creuser le côté psychologique et qu'on soit vraiment à l'intérieur de sa tête. Je me suis dit : "Il va y avoir énormément de pages, il ne va rien se passer, mais je pense que ça va marcher..." En BD, c'est possible de le faire, ça. Et aujourd'hui je peux tenter ça parce qu'il y a eu tout un mouvement de BD underground qui a existé, et il y a un public à l'autre bout qui est capable de lire ça.»

Et la suite?

Après avoir été longuement absorbé par son sujet, Guy Delisle prend une pause et renoue avec le plaisir de dessiner sans contraintes. Il ne sait pas précisément ce qui l'attend. Il n'exclut pas l'idée d'opter pour quelque chose de plus léger, comme il a pu le faire avec Le guide du Mauvais Père. Les récits de voyage ne sont pas impossibles non plus, quoiqu'il craint la redite. D'ailleurs, les déplacements avec sa conjointe pour des missions humanitaires sont terminés : la famille a posé ses valises à Montpellier, en France. Et ces voyages ne lui manquent pas - de toute façon, son boulot l'amène encore à se déplacer, comme il le fait ces jours-ci, pour aller au Salon du livre de Montréal et séjourner à Québec.

«C'était intéressant, mais c'était aussi pour moi un gros coup de poker. Disons que je pars demain à Nairobi, si je reviens au bout d'une année avec rien à raconter, il n'y a pas d'album, that's it, that's all. Quand j'étais à Jérusalem, jusqu'à la fin je me disais : "Est-ce que je vais pouvoir mettre ça dans un livre?" Ça me paraissait tellement compliqué. Jusqu'à ce que je revienne... En Birmanie c'était simple, mais là c'était vraiment compliqué. Alors, pour moi faire ce genre de voyage là, c'est assez compliqué et il y a un effet de répétition : c'est toujours le décalage culturel. Tous les pays sont différents, c'est sûr, mais j'aime changer.»

La famille en BD

Guy Delisle a osé, très tôt, mettre sa famille en BD. Il a publié deux albums avec son fils Louis, comme personnage. Et on a pu voir ce dernier, ainsi que sa soeur Alice, dans ses chroniques, ainsi que dans les tomes du Guide du Mauvais Père. Maintenant que la progéniture a grandi - Louis a 13 ans, Alice en a 10 -, est-ce que les enfants trouvent moins amusant d'évoluer dans le monde du neuvième art ou est-ce le contraire? «Je crois qu'à l'adolescence, ça pourrait arriver, mais pour l'instant, ça leur plaît. Je ne voulais pas qu'ils lisent Le guide du Mauvais Père, mais leurs copains le lisaient, alors c'était embêtant... Je leur ai expliqué d'où venait cet humour. Quand ils étaient petits, ils croyaient que je faisais des bandes dessinées pour eux, avec Louis à la plage, Louis au ski... Ils trouvent ça normal d'être dedans. Et là, ma fille me réclame une série à son nom : Alice à la plage, Alice au ski... J'y songe aussi... Ce n'est peut-être pas la chose la plus maligne à faire, de nommer une série au nom de son enfant, car après, ça peut créer des jalousies, j'imagine. Comme toujours, il faut expliquer les choses. Je mets de l'argent de côté pour le psychanalyste!»

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