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Marie-Claire Blais: contrer l'indifférence de notre temps

Marie-Claire Blais... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Marie-Claire Blais

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) Voilà maintenant 60 ans que Marie-Claire Blais écrit. Celle qui est devenue adulte et auteure alors que s'amorçait la Révolution tranquille n'a jamais cessé depuis d'écrire sur son époque, de dépeindre le monde, dans toute sa complexité et avec beaucoup d'humanisme.

L'écrivaine au long souffle est sur le point de clore le cycle Soifs, amorcé en 1995. Le 9e roman de la série, qui en contiendra 10, paraîtra en janvier. Clairvoyante, elle évoquait déjà, dans le premier tome, des figures menaçantes au tournant d'un nouveau millénaire, des migrants et des réfugiés que l'on refuse de voir, des condamnés à mort injustement punis et des enfants qui voient tout, ressentent tout, et qui apportent un peu d'espoir pour l'avenir.

Le Soleil a profité de son passage à Québec à l'occasion d'un colloque sur son oeuvre à la Maison de la littérature pour s'entretenir avec la grande dame de la littérature. Discrète, posée et passionnée, celle-ci laisse déferler les mots en cascade dès qu'il est question d'écriture et de société.

Q Il vous aura fallu plus de 20 ans pour compléter Soifs, votre grande fresque du monde contemporain. Est-ce parce qu'il est difficile, selon vous, d'être pleinement conscient de tous les enjeux de l'époque dans laquelle nous vivons?

R Je crois qu'on ne la saisit pas parce qu'on ne veut pas la saisir. Il y a beaucoup de gens en ce moment qui ne veulent pas être conscients de la question des réfugiés, par exemple. Je parle souvent dans ces livres-là de l'indifférence opaque envers les autres, pourtant il me semble que quelque part, nous sommes tous capables d'éprouver ce que l'autre ressent. Le monde est dans notre maison comme il ne l'a jamais été avant, mais notre esprit ne retient que des fragments. Mais même si ce ne sont que des fragments, ils me touchent beaucoup. C'est ce que je voulais essayer de montrer, ce lien avec le monde, très fluide, puisque tout part et tout revient sans cesse.

Q Vous vous exprimez à travers une quantité impressionnante de personnages, dont vous mélangez les pensées et les monologues intérieurs. Comment fonctionne cet entremêlement de voix?

R Les voix entrent et sortent, comme quand on est dans un train et qu'on entend les autres parler. On sait qu'ils sont là, mais le train continue. On écoute le bourdonnement de leur vie qui passe, puis on ne les voit plus. Dans tous ces livres de Soifs, il y a la présence de l'océan, qui passe de la douceur à la véhémence, à la virulence des vagues et ça suit un peu le mouvement de ces êtres-là. Leur destin est comme adouci par la musique des mots, la musique de la phrase. La musique des êtres m'intéresse. Certains ont des sons hostiles et d'autres très doux, et ils se mélangent. Ça donne une coulée symphonique, polyphonique.

Q Pouvez-vous nous parler un peu de ce neuvième tome?

R Ce qui sera surtout étudié, c'est le racisme. Je vous dis ça, mais il y a 30 000 sujets et plein de monde, comme toujours. Il y a l'histoire d'un jeune meurtrier blanc, qui a vraiment existé, même si je n'ai pas pris son nom, qui est entré dans une église et a tué une quinzaine de personnes noires. Il n'a pas des parents racistes, il ne porte pas, en apparence, cet héritage, mais il est très influencé par tout ce qu'on dit. Les clameurs de haine et de vengeance, ce racisme et ce sexisme, sont dans l'air. Il entend des voix qui lui conseillent d'agir comme ça.

Q Vous venez de recevoir l'Insigne de l'Ordre des arts et des lettres du Québec, ainsi que le Prix Molson, remis par le Conseil des arts du Canada, qui souligne une éminente contribution au patrimoine culturel et intellectuel du pays. Comment accueillez-vous ces prix?

R Tous les artistes ont l'impression de ne communiquer avec personne et de ne pas donner beaucoup, mais je crois à ce rôle de l'artiste. Je crois que les écrivains apportent beaucoup, à leur façon, même si leur rôle est toujours une question. Ils travaillent dans la chair même de la vie. Ce n'est pas pour rien que les poètes sont dévorés par leurs travaux.

Q Vous sentez-vous dévorée?

R Oui, mais c'est d'une manière agréable. L'écriture est une délivrance pour moi, mais je connais des écrivains qui étaient dévorés d'une manière dangereuse, comme l'était Hubert Aquin. L'écriture est aussi très poignante chez Réjean Ducharme, ça prend beaucoup sur lui. C'est une bataille qui peut être plus douce pour les uns que pour les autres.

Q Qu'est-ce qui a changé, avec le temps, dans votre écriture?

R On apprend son métier avec le temps. Un livre comme La belle bête a été écrit à une période barbare, à 17 ans; c'était comme une poussée de fièvre. Il y a un côté incontrôlé que je n'aurais plus maintenant. Il faut louer les jeunes auteurs incontrôlés et incontrôlables parce qu'il y a quelque chose dans ça qui ne reviendra plus.

Q Est-ce pour rester en contact avec ce sentiment que vous acceptez de participer à des jurys ou à des colloques comme celui tenu à Québec?

R Je suis une personne plutôt solitaire, ça m'est difficile d'aller dans des colloques, mais c'est touchant de voir qu'on a quand même une réaction très positive et très stimulante. C'est merveilleux d'avoir un contact littéraire et solidaire. On découvre qu'on est pas tout seul et que des gens font des écrits remarquables sur ce qu'on a mis au monde.

Q Votre oeuvre est largement étudiée et primée. On dit souvent que vous êtes l'une des plus grandes auteures québécoises toujours vivantes. Cela vous met-il une certaine pression lorsque vous écrivez?

R Ce qui est lourd à porter, c'est l'exigence que cela commande. Il faut toujours être discipliné. Mais comme je travaille tout le temps seule, je ne pense pas à ça. J'essaie de ne rien porter de trop lourd, de faire simplement de mon mieux.

Debout devant la «folie macabre» de l'ère Trump

Marie-Claire Blais vit la majeure partie de l'année à Key West, en Floride, où s'exile aussi Michel Tremblay, où plane le fantôme d'Hemingway et où vivent des centaines d'artistes et d'écrivains venus d'ailleurs. Au lendemain de l'élection du républicain Donald Trump, elle laisse tomber «je suis dévastée», mais a confiance en l'avenir.

L'écrivaine a eu une première vie américaine lorsqu'elle a eu une bourse Guggenheim, à 23 ans, qui lui permet de s'installer à Cambridge. C'est en Nouvelle-Angleterre qu'elle écrira Une saison dans la vie d'Emmanuel, qui lui vaudra être la première Québécoise à recevoir le prix Médicis.

«J'étais mêlée à cette jeunesse qui allait partir pour le Viêtnam et qui luttait dans les rues pour les droits des Noirs. Donc, j'ai vu des périodes encore plus dures que ce que nous allons vivre», note-t-elle. «Il y a des gens debout. Il y a des gens comme Mme Clinton. Ceux qui pleuraient, cette nuit, devant la perte de leur rêve pour l'avenir vont quand même pouvoir continuer à vivre sur ce rêve pour l'égalité de tous. Je crois que l'héritage du président Obama et de Mme Clinton va se répandre. Il sera perdu, un peu, dans cette folie macabre que nous traverserons, mais nous sommes beaucoup plus avancés que nous l'étions dans les années 50 ou 60. Ça, ça ne se défait pas, c'est indélébile.»

Elle évoque Robert Kennedy, Martin Luther King, comme de «grandes figures martyres qui ont traversé le temps et le malheur», et dont il faut se souvenir. «Tout ne sera pas négatif. Mes amis américains ne me croient pas, parce que nous sommes encore tous stupéfaits. Il ne faut pas être désespéré, il faut être aux aguets. On s'unit quand on a peur et des liens plus solidaires encore vont naître», prédit-elle.

Pour entendre Marie-Claire Blais

Marie-Claire Blais est de passage à Québec à l'occasion d'un colloque public organisé par le Centre de recherche universitaire sur la littérature et la culture québécoise, à la Maison de la littérature.

Vendredi à 17h, on pourra entendre l'auteure lors d'un entretien avec Daniel Letendre.

Vendredi à 20h30, Nicole Brossard et Sylvie Nicolas se joindront à elle pour une soirée de lecture. Puis des extraits de Soifs seront lus par les comédiens Marianne Marceau et Lucien Ratio, accompagnés par la musique de Nicolas Jobin.

Au 40, rue Saint-Stanislas, à Québec. Info : www.maisondelalitterature.qc.ca et 418 641-6797

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