La double vie de Stéphanie Boulay

Stéphanie Boulay vient de lancer À l'abri des hommes... (La Presse, François Roy)

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Stéphanie Boulay vient de lancer À l'abri des hommes et des choses.

La Presse, François Roy

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<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) Le quatrième de couverture du premier roman de Stéphanie Boulay met cartes sur table: «On dira d'elle qu'elle est une chanteuse qui écrit; en réalité, elle est surtout une auteure qui chante.»

En entrevue, nous vidons la question dès le départ. Pour la «moitié blonde» du duo folk Les Soeurs Boulay, écrire de la littérature ou des chansons, c'est bonnet blanc, blanc bonnet. «Je me sens vraiment comme une auteure dans l'âme et j'ai toujours eu l'impression que chanter était comme une extension de mon besoin de partager des idées, plus que de partager de la musique. La musique me permet de partager des idées autant que le livre me permet de partager des idées. Pour moi, c'est juste un besoin de création et de communication», pose-t-elle sans ambages.

Le Soleil l'a attrapée au bout du fil au lendemain du lancement de À l'abri des hommes et des choses, à Montréal. Une soirée «mouvementée» pour l'artiste, qu'on sentait encore fébrile de cette aventure, comme si, malgré l'exposition publique à laquelle elle est soumise en tant que chanteuse, Stéphanie Boulay avait vécu une tout autre expérience.

Il lui a fallu du temps pour trouver le bon éditeur à qui confier son manuscrit, écrit dans l'urgence de l'inspiration, entre voyages et tournées. Le monde de l'édition, malgré son certificat en littérature «presque terminé», lui était majoritairement inconnu. Un concours de circonstances l'a fait travailler avec Stéphane Dompierre sur le recueil de nouvelles érotiques Travaux manuels, et c'est finalement avec lui que Stéphanie Boulay a publié son manuscrit, dans la nouvelle collection La Shop, chez Québec Amérique.

«Je me suis rendu compte qu'il y avait des gens qui me prenaient de haut à cause de [ma carrière en musique], qui me faisaient des compliments qui n'en étaient pas vraiment. Ils me disaient: «Moi, je m'attendais à ce que ça soit pas bon, mais finalement, j'ai aimé ça», raconte-t-elle. Elle ne sait trop quoi en penser, surtout quand elle songe à des auteurs comme Félix Leclerc, qui a poursuivi une carrière en chanson, en littérature et en théâtre sans que ça ne dérange personne.

«On se fait mettre en boîte»

Stéphanie Boulay, au fond, n'en a que faire, des étiquettes; un peu à l'image du personnage principal d'À l'abri des hommes et des choses, un récit initiatique à la fois poétique et troublant. Un court livre, qui se lit d'une traite, truffé d'images fortes. On y suit une fille qui devient femme, accompagnée par Titi, son «proche parent», dans un monde plutôt austère, au milieu de la forêt et de la rivière. Un monde qu'elle peine à comprendre.

Déficiente, pas vite-vite, spéciale, cancre: la narratrice emprunte les mots qu'elle peut pour faire comprendre sa vision du monde un peu décalée. «Ce n'est pas facile d'être à l'intérieur de moi, écrit-elle, et des fois, je préfèrerais plutôt être à côté de moi pour pouvoir me sauver en criant.»

«L'histoire se passe à travers ses yeux, sa perception de la vie», explique Stéphanie Boulay. «Les gens lui expliquent tellement peu de choses, c'est comme si ma connaissance de sa personne se limite à sa propre connaissance de sa personne. En même temps, il y a quelque chose que j'aimais là-dedans, puisque je trouve que, de nos jours, on se fait souvent mettre en boîte par des noms scientifiques. J'ai de la misère avec les étiquettes.»

Et même si on nage ici dans la fiction, Stéphanie Boulay a été troublée de constater, à postériori, à quel point elle s'était investie elle-même dans son personnage. «Cette voix-là, c'est une partie de moi. C'est un personnage très atypique, et je dirais que c'est la partie la plus atypique de moi dans laquelle j'ai puisé pour nourrir ce personnage-là, la partie de moi qui se sent un peu déphasée avec le monde qui m'entoure. Les événements sociaux, pour moi, c'est hyper angoissant, et je me sens toujours un peu défectueuse dans ce contexte-là. Je pense que c'est cette insécurité-là qui a nourri le personnage principal», confie-t-elle à fleur de peau. «Ça m'a fait du bien, mais en même temps j'ai trouvé ça vraiment troublant», ajoute l'auteure.

La plus lucide

Mine de rien, à travers sa naïveté, son personnage distille une sagesse et un humour bien à elle, qui font fleurir le récit et lui ajoutent une nouvelle profondeur. «C'est vrai que c'est la personne la plus lucide de tout le livre», opine Stéphanie Boulay. «Oui, elle a de la misère à s'adapter à la société, mais en même temps elle a une sensibilité, une empathie et une lucidité qui font qu'elle comprend bien plus d'affaires que bien du monde dans l'histoire.»

Chose certaine, la chanteuse devenue écrivaine, ou l'écrivaine devenue chanteuse, ne compte pas s'arrêter de sitôt, ni sur un front ni sur l'autre. «Ce qui me touche le plus dans la vie, et chez les artistes que j'admire, comme Richard Desjardins et Stéphane Lafleur, c'est la fabrication d'images nouvelles. Il y a tellement de subtilités dans la langue pour décrire exactement ce qu'on veut.»

Et avec les tournées qui s'en viennent pour Les Soeurs Boulay, en Europe et au Québec, Stéphanie ne manquera pas de temps pour écrire. «Faire de la musique et de la tournée, ça veut aussi dire attendre de longues heures dans une voiture, dans une chambre d'hôtel, dans une salle de spectacle. Je pense vraiment que je peux continuer de faire le mélange entre introspection et exposition. En fait, ça me fait du bien. Autant j'aime être cachée derrière un ordi, autant j'ai besoin d'être entendue. J'espère pouvoir faire ça longtemps», conclut-elle.

Extraits de À l'abri des hommes et des choses

«Quand j'irai mieux, je passerai mes journées sur le quai. Je m'apporterai des sandwichs de pauvres et je grignoterai les bourgeons qui passeront de par le courant. En attendant, il faut que j'aille m'acheter des fournitures pour l'école avec Titi, parce qu'elles sont au rabais et que c'est bientôt que ça commence. Je choisirai des cahiers rouges, roses, verts, jaunes, bleus, mauves, pour la bonne humeur, pour que leurs couleurs me donnent envie d'écrire des poèmes et de me souvenir de l'été. Je prendrai des crayons orange pour croquer dedans avec mes dents, en imaginant les oranges de la vie que j'ai croquées avant, les clémentines de Noël et les soleils qui se couchent dans la rivière.» Page 73

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«Il ne veut pas venir nous voir à notre demeure Gérarld encore, parce qu'il n'est pas prêt à me rencontrer (le secret est sorti tout seul de Titi). Il est trop sensible, qu'elle m'a expliqué, et tout peut lui donner des tristesses et des éloignements. C'est pour ça qu'elle a commencé à s'arracher des sourcils avec ses ongles, pour ne presque plus en avoir du tout et devoir les tracer avec un crayon brun comme les grandes ailes d'un aigle dans son front. Je ne sais pas si j'ai raison en disant que ça n'est pas bien, de se changer la figure ou les cheveux pour aller voir quelqu'un qu'on aime, puisqu'il devrait nous voir comme nous sommes quand il n'est pas là, c'est-à-dire comme nous sommes, sinon ça ne compte pas et on est aussi bien de rester chez soi.» Page 129

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Stéphane Dompierre... (Photothèque Le Soleil) - image 3.0

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Stéphane Dompierre

Photothèque Le Soleil

Nouvelle collection chez Québec Amérique

En plus d'être un premier roman pour Stéphanie Boulay, À l'abri des hommes et des choses inaugure aussi une toute nouvelle collection chez Québec Amérique. Une première publication de roman pour Stéphane Dompierre comme éditeur, après la direction des recueils de nouvelles érotiques Nu et Travaux manuels.

La devise de cette nouvelle collection, nommée La Shop? «On cherche le trouble», résume Stéphane Dompierre. Le trouble, comme dans subversif, dérangeant, mais aussi comme dans le trouble émotif. «La cohésion de cette collection va se faire au fur et à mesure. J'y vais beaucoup selon mes coups de coeurs», ajoute l'auteur de Tromper Martine et d'Un petit pas pour l'homme.

Selon lui, le roman de Stéphanie Boulay est un «mélange parfait, avec un style qui n'occulte pas l'histoire». «C'est un roman fantastique», ajoute-t-il. Dompierre prévoit publier deux romans par année, pour l'instant, question de se faire la main dans ce nouveau rôle qu'il apprécie beaucoup.

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