La capitale d'Anne Hébert

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(Québec) Elle l'a habitée dans sa jeunesse, elle l'a dépeinte dans ses écrits. À l'occasion du 100e anniversaire de naissance d'Anne Hébert, souligné lundi, retour sur sa vie dans la capitale et la manière choisie pour dépeindre la ville dans son roman Le premier jardin.

Le parcours d'Anne Hébert s'est déployé entre le Québec et l'Europe, entre la ville et la nature. Exilée à Paris, mais jamais bien loin de son pays natal, l'écrivaine est demeurée très attachée aux lieux de son enfance : le village de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier qui l'a vue naître et la région de Kamouraska, où sa grand-mère possédait une maison. Son rapport à Québec, où elle a fait ses études, semble quant à lui plus trouble.

«Ce n'est pas qu'elle n'a pas été heureuse à Québec. Mais Sainte-Catherine, c'est la nature, ça représente la vie, si on résume à grands traits», explique l'écrivaine Marie-Andrée Lamontagne, qui met ces jours-ci la touche finale à une biographie d'Anne Hébert pour laquelle elle a consacré plusieurs années de recherche.

«La vie à Québec était un peu plus recluse, ajoute-t-elle. Il y avait l'école, mais elle y allait de manière très sporadique. La famille vivait assez repliée sur elle-même alors qu'à Sainte-Catherine, il y avait des cousins... C'était synonyme de liberté, alors que Québec était plus synonyme de contrainte, de confinement, de vie plus régulière.»

Quand son caractère d'écrivaine s'est affiné, le climat régnant dans le Québec de l'époque a pu refroidir la timide artiste, selon Marie-Andrée Lamontagne. Dans une lettre à sa mère reproduite dans l'Album Anne Hébert de Bernard Chassé et Nathalie Watteyne (Fides, 2016), la poétesse installée à Paris (elle y séjournera dès 1954) citera notamment l'expérience vécue par son cousin Hector de Saint-Denys Garneau, «étouffé dans une neurasthénie due en partie à ce trop peu de vie que nous offre notre pays».

«Bourg de province»

«C'est sûr qu'elle a souffert de ce qu'elle a appelé dans un poème "les petites villes". Aujourd'hui, Québec est une ville à caractère international, c'est sans commune mesure. Mais dans les années 30 et 40, c'était encore un gros bourg de province. Il y avait plusieurs contraintes, il y avait l'omniprésence d'une religion tatillonne, les conventions sociales étaient très fortes, très marquées. C'est évident que si on voulait sortir un peu du moule, on s'exposait au moins à se faire regarder», explique la biographe, avant de nuancer : «Ceci étant dit, il y avait à Québec une vie culturelle, avance-t-elle. Il ne faut pas imaginer le Québec comme vivant sous la loi de la Grande Noirceur. Ce sont des constructions qui ont un fond de vrai, mais qui ne sont pas toute la vérité. Mes recherches ont montré qu'il y avait à Québec une vie artistique très riche.»

Le premier jardin, un regard «dépaysé»

En 1988, Anne Hébert vit toujours à Paris lorsque paraît son roman Le premier jardin.

Québec est pourtant partout dans cette oeuvre, qui ouvre la porte à plusieurs parallèles pour ses lecteurs. Son personnage principal, Flora Fontanges, est une artiste exilée en France depuis des années retrouvant la capitale qui l'a vue naître. Son action nous amène aux quatre coins de la ville, assise sur des descriptions précises, teintées d'opinions sur l'urbanisme en mouvance. Jusqu'à quel point Anne Hébert s'est-elle projetée dans son héroïne?

«C'est la grande question!» lance Marie-Ève Sévigny, qui pilote La Promenade des écrivains, dont un parcours justement consacré au Premier jardin a été présenté des dizaines de fois depuis 2008 et sera repris tous les dimanches du mois d'août (détails et réservations au www.promenade-ecrivains.qc.ca).

Selon Marie-Ève Sévigny, directrice de La Promenade des... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 3.0

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Selon Marie-Ève Sévigny, directrice de La Promenade des écrivains, le roman d'Anne Hébert Le premier jardin est une déclaration d'amour à la ville de Québec.

Le Soleil, Erick Labbé

«Flora Fontanges vit une histoire semblable à celle d'Anne Hébert, c'est-à-dire un dépaysement de plusieurs années, reprend Mme Sévigny. Comme son personnage, Anne Hébert a dû s'exiler pour devenir qui elle était. Au début, Flora Fontanges ne veut rien savoir de Québec; et finalement elle se fait prendre au jeu de la séduction de la ville. On ne peut pas s'empêcher de se dire que ce regard dépaysé, c'est celui d'Anne Hébert. Dans le choix même du sujet, il y avait certainement une expérience personnelle.»

Au-delà de la carte postale

Tout au long du Premier jardin, campé en 1976, le personnage principal déambule dans les rues de Québec à la recherche de sa fille en fugue. Entre ses propres souvenirs torturés, des tranches d'histoire et un regard pointu sur les changements qu'elle observe dans divers quartiers (en basse ville et dans ce qui était jadis le faubourg Saint-Louis, notamment), c'est un portrait multiple de la capitale qui prend vie sous la plume d'Anne Hébert. 

«Souvent, dans la littérature, on dépeint Québec comme une carte postale, évoque Marie-Ève Sévigny. Ce qui est intéressant dans Le premier jardin, c'est que le personnage de Flora Fontanges trouve justement lassante cette image de carte postale. Elle veut voir ce qu'il y a derrière. Et elle se rend compte que la ville, comme elle, a eu beaucoup de passés et plusieurs personnalités différentes. C'est le regard d'une auteure qui est fascinée par une ville qui n'est pas monochrome, qui est polymorphe, qui a de multiples identités. Ce qu'elle nous dit dans ce roman, c'est de visiter notre ville. Et de la marcher! C'est une déclaration d'amour à Québec, ce roman-là!»

La ville en quelques extraits

Grande Allée

«Elle regarde les maisons victoriennes, transformées en cafés et en restaurants. Elle se demande quand est-ce que cela a commencé, tous ces parasols, ces marquises bariolées, ces petites tables, ces chaises plantées comme sur une plage, tout le long de la Grande Allée.»

Terrasse Dufferin

«Un piétinement confus de sabots sur des planches, des vies chaudes, bruyantes, qui passent. La terrasse Dufferin déverse sa foule nocturne sous le ciel d'été. Ceux de la haute ville rejoignent ceux de la basse ville, sur la promenade de bois. Deux courants se rencontrent, se heurtent et se mêlent sur les planches sonores, pareils au mouvement du fleuve lorsque les eaux douces rejoignent les eaux salées, se brouillent un instant et suivent le cours saumâtre.»

Place Royale

«On peut suivre les premières gouttes de pluie, lentes et espacées, une à une, comme des taches sombres sur les pierres des champs et les pierres à moellon des vieilles maisons qui bordent la place Royale. Toute la patine de la vie sur les murs et sur les toits a été soigneusement grattée et essuyée. Voici des demeures d'autrefois, fraîches comme des jouets flambant neufs.»

Une des côtes

«Il n'y a que des côtes, ici. Des générations de chevaux s'y sont cassé les reins. Les filles ont des mollets de danseuse. Le coeur s'essouffle. Côte du Palais, côte de la Montagne, côte de la Fabrique, côte de la Négresse, côte à Coton, Sainte-Ursule, Sainte-Angèle, Stanislas, Lachevrotière, Saint-Augustin...»

Coin Charest ou Saint-Joseph et de la Couronne

«La guerre, ou un autre désastre aussi brutal, est passée par là. C'est plein d'édifices abandonnés et de démolitions à peine camouflées. Elle a dû tourner à droite, sans s'en rendre compte. Voici le boulevard Charest, à moins que ce ne soit la rue Saint-Joseph. Partout le désordre d'une ville qui n'arrive pas à dessiner son visage de ville, qui le défonce à mesure, comme si c'était un plaisir de s'éborgner ou de se casser le nez. Les grands magasins ont été transférés en banlieue. Le quartier est désaffecté. L'air qu'on respire sent la cendre et la craie.»

Extraits du roman Le premier jardin d'Anne Hébert, publié en mars 1988 aux Éditions du Seuil.

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