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Rencontre Mabanckou-Laferrière: «Faire mentir la tradition»

Alain Mabanckou, président d'honneur du Salon du livre... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Alain Mabanckou, président d'honneur du Salon du livre de Québec, et Dany Laferrière, membre de l'Académie française, sont deux grandes gueules de la littérature francophone.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) Dans le coin droit, Dany Laferrière, qui ne cesse de répéter qu'il est «né en Haïti, mais né comme écrivain au Québec». Dans le coin gauche, Alain Mabanckou, né au Congo-Brazzaville, président d'honneur du Salon du livre de Québec. Celui-là collectionne les prix littéraires pour ses romans traversés par des personnages hauts en couleur et par une forte dose de magie. Le premier a été nommé à l'Académie française. Le second enseigne la littérature francophone à Los Angeles et il a été nommé au prestigieux Collège de France. Deux écrivains. Deux grandes gueules de la littérature francophone. Deux complices de toujours, qui ont accepté de rencontrer Le Soleil pour une entrevue «à quatre mains».

Dany Laferrière... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 1.0

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Dany Laferrière

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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Alain Mabanckou

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Q Vous vous connaissez depuis plus de 20 ans? Qu'est-ce qui vous a rapproché?

Dany Laferrière: «Nous voulions [tous les deux] faire mentir cette tradition d'écrivains africains et caribéens qui, après quelques succès, veulent se faire un nom dans la politique ou dans la diplomatie. Ils aspirent à devenir ambassadeur ou quelque chose du genre. Nous, c'est de l'encre qui coulait dans nos veines.»

Alain Mabanckou: «Quand j'ai rencontré Dany, [je me suis dit]: il faut que je sois comme Laferrière. Il faut que je sois capable de parler aussi bien à la ménagère de 40 ans qui n'a jamais lu un livre, qu'à l'étudiant qui fait une thèse de doctorat ou qu'à un animateur comme Bernard Pivot.

Cette humilité était importante. J'ai pu la lui voler, à cette époque-là. [...] Les autres, les écrivains français, tu ne les abordais pas. Ils étaient assis du haut de leur citadelle.»

Q Est-ce que les honneurs, les prix et les succès peuvent étouffer votre voix? Est-ce qu'ils vous enferment dans le rôle du notable?

DL «Plus on se rapproche de quelque chose d'important, plus on réalise tout ce qu'on ne sait pas. Je ne me suis jamais laissé impressionner par les satisfaits. Ni par les gens qui croient qu'ils sont arrivés ni par les autres, qui utilisent leur savoir pour dominer ou pour écraser les autres. Ce savoir-là ne m'impressionnera jamais.

Moi, j'aurais peur de décevoir le simple lecteur, celui qui a acheté mon livre avec son argent. Qui met du temps à me lire même s'il n'en a pas. C'est avec lui que je ne veux pas déconnecter. C'est lui qui m'impressionne.»

Q D'accord. Mais les honneurs et les prix doivent tout de même bouleverser le métier d'écrivain, non?

DL «Les honneurs changent complètement le mouvement des choses. Quand on est un jeune écrivain inconnu, les gens veulent vous raconter des histoires; ils veulent vous raconter leur vie. Alors que lorsque vous êtes connu, c'est l'inverse. Les gens veulent que vous racontiez votre vie. Vous ne cessez de répéter: "Ma vie n'est pas intéressante!" Mais eux, il continue de croire que vous êtes la personne importante. Au fond, nous ne sommes que l'écho des vies qui passent. Nous les attrapons comme ça, comme dans un filet, et nous les mettons dans des livres.»

AM «Ce qui reste de nous [malgré les honneurs], c'est cette sorte d'exaltation juvénile. Quand nous sommes dans la littérature, nous sommes dans un territoire où nous redevenons ces jeunes qui couraient, qui jouaient dans leur carré de sable.»

Q L'exil est constamment présent dans vos oeuvres. Dany Laferrière a même écrit que l'exil devrait être un stage obligatoire.

DL «Le Québec m'a beaucoup aidé. Le point de vue du Québec, c'est d'avancer groupé. Sans laisser personne derrière. Sur le plan de l'éducation, de la morale, de la culture [...] On aime que tout le monde d'avance.

[...] Au début, quand je suis arrivé au Québec, je ne comprenais pas. [...] J'étais habitué en Haïti à une culture du champion. Une extrême minorité est placée en avant. On mise dessus et on dit des autres, de la grande majorité : "qu'ils se débrouillent. Qu'ils nagent."»

Q Mais il faut bien reconnaître que l'exil a pris une autre dimension ces temps-ci...

AM «Au centre de [l'immense exode actuel vers l'Europe], il y a cette surenchère, cette idée voulant que la civilisation se trouve au Nord. Cela pousse ceux qui sont au Sud à entreprendre des voyages. Quand ils viennent en Europe, ils se rendent compte que même la petite motte de terre qui reste chez eux était peut-être mieux. Au moins, il y avait une certaine solidarité.

En passant, on oublie que la plus grande immigration se passe à l'intérieur de l'Afrique. Des millions de gens se sont déplacés d'un pays à l'autre. Chez moi, au Congo, le commerçant était libanais, sénégalais ou syrien. La pêche était tenue par les Béninois. Les pousse-pousseurs étaient Zaïrois. Les Centre-Africains étaient professeurs.»

Q Plusieurs événements dramatiques sont survenus au cours des derniers mois, notamment de spectaculaires attentats et l'exode de centaines de milliers de personnes vers l'Europe. Soudain, même la générosité est devenue suspecte, naïve?

AM «Le problème, c'est justement [qu'une partie du monde] a perdu sa naïveté. Mais la naïveté nous permet d'avoir un idéal. C'est elle qui permet le rêve. Les auteurs qui m'ont émerveillé, ce sont des gens qui proposaient un monde aux allures naïves, mais dont la profondeur se révélait avec le temps.»

DL «Le monde devient infréquentable. Nous sommes obsédés par les images des derniers attentats de Bruxelles. Et c'est vrai que c'est horrible. Mais la mort et la douleur sont assez inégalement réparties.

Il y a des pays qui n'obtiennent jamais la moindre attention. Le Congo, par exemple. Il y a eu des millions de morts [six millions de morts au Congo-Kinshasa depuis 20 ans]. On voit quelques images. On entend des noms. Boko Haram. Parfois. Tout cela déséquilibre le monde. Il y a des gens qui regardent cela et qui finissent par se dire : "on ne compte pas". Ils perdent leur humanité. Leur douleur n'est pas prise en compte.»

AM «La barbarie est jugée intolérable si elle est commise en Europe. Mais en Afrique, on laisse passer. Comme si c'était dans la nature de l'Afrique d'être barbare.»

Q Pour qui écrivez-vous, après toutes ces années?

DL «Ce qu'on essaie d'exprimer, c'est la voix des autres. Et qui sont les autres? Ceux qui sont restés au pays, et qui attendent désespérément un changement de la politique. Ceux qui sont partis à l'étranger, et qui tentent de manière aussi désespérée de faire une niche. Il y a aussi tous ceux qui croient qu'ils ont échoué, et qui n'ont pas échoué, en fin de compte. Ils ont mené une vie d'être humain, tout simplement.»

AM «Nous voulions devenir l'écho de toutes les angoisses et de toutes les joies intimes, pour que ça puisse se refléter dans nos oeuvres. Il faut se nourrir de la vie des autres. Ce qui est important, dans la littérature, c'est de savoir écouter.»

Q On s'est étonné de voir Dany Laferrière à l'Académie française. N'est-elle pas un lieu un peu froid, un peu trop solennel?

DL «Pas du tout. L'Académie française est une organisation très ritualisée. Mais en dehors du rituel, les membres n'ont rien à prouver. Ils sont drôles. Ils se disent les choses les plus banales. C'est le commun des immortels.

[...] On m'a dit que j'étais le seul académicien qui ait déjà travaillé à l'usine. Est-ce vrai? Je ne sais pas. Il ne doit pas y en avoir beaucoup. Peut-être un travail d'été?»

AM «Quand on rentre dans une institution, les gens espèrent qu'on va se fondre dans l'ensemble. Mais à la fin, la seule chose qu'on leur propose, c'est de rester nous-mêmes.»

Q Malgré les drames, votre écriture continue à être traversée par l'humour. Faut-il parler d'un exploit?

AM «L'humour n'est pas un calcul. Il vient de lui-même.»

DL «Au fond, chaque trait d'humour veut dire "j'ai déjà vu pire; je ne veux pas vous imposer le fardeau de mes drames personnels". Je suis obsédé par l'idée de toucher l'autre. Par l'idée de plaire au plus grand nombre. Mais j'espère qu'on voit le fond de l'affaire.

Jean Cocteau le disait : "Le vrai original, c'est celui qui essaye de faire comme tout le monde, sans y parvenir."»

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