Les jeux de construction de Nicolas Dickner

Nicolas Dickner est l'auteur de Nikolski, de Tarmac... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Nicolas Dickner est l'auteur de Nikolski, de Tarmac et de Six degrés de liberté.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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(Québec) Les romans de Nicolas Dickner ont une mécanique précise. Personnages, événements, trajectoires, informations manquantes et données techniques y sont comme les rouages d'une machine complexe, alimentée par le hasard, les insatisfactions et les idées fixes.

En 2005, Nikolski, son premier roman porté par les migrations, les amours défectueuses et les histoires de flibustiers, a conquis lecteurs et jurys et contribué à établir la personnalité des Éditions Alto, fondées par son ami de longue date Antoine Tanguay.

Avec Tarmac, Dickner nous a ensuite entraînés à Rivière-du-Loup, sa ville d'origine, pour y suivre les tribulations de deux adolescents, dont Hope, descendante d'une famille où chaque membre reçoit sa propre vision de la fin du monde.

Six degrés de liberté, qui lui a valu un Prix du Gouverneur général en 2015, a plutôt des allures de jeu de société interplanétaire, où la circulation des conteneurs et les réseaux informatiques redéfinissent les limites humaines et géographiques.

De passage à Québec pour le Salon du livre, l'auteur a accepté de tracer les grandes lignes de son protocole d'écriture et de nous donner quelques informations sur ses trois romans en chantier.

1. L'idée motrice

Même après 15 ans de carrière, Nicolas Dickner a toujours l'impression d'être en formation. «Avec Six degrés de liberté, j'ai véritablement appris à apprécier l'importance d'une idée motrice», indique-t-il. «Il me faut ce qu'on appelle un grain en cristallographie [la science qui se consacre à l'étude des substances cristallines à l'échelle atomique], c'est-à-dire un élément à partir duquel tout le reste va se structurer naturellement», illustre-t-il. 

2. La construction

Sans tomber dans la poésie, Dickner a le don d'écrire des phrases directes et précises qui tombent à point. «Même si ce n'est pas toujours apparent, j'ai cherché depuis quelques années à épurer mon style, et ça a eu des effets bénéfiques», note celui qui s'attarde à la structure plutôt qu'au style. Pour chaque page publiée, il en jette deux, et finalement, moins de 10 % du roman publié n'a pas été réécrit maintes et maintes fois.

3. L'écartèlement perpétuel

L'écriture d'une fiction peut donner l'impression de tout faire à la fois, de superviser le chantier tout en tirant les joints et en montant la charpente. «C'est un écartèlement perpétuel, souligne Dickner. Il faut être capable de s'occuper des choses d'une manière globale, d'avoir une certaine harmonie, un écosystème, tout en développant une conscience du détail. Il faut passer constamment du microscopique au macroscopique.»

4. Éditer

Avec les années, Nicolas Dickner a appris à amorcer le plus tard possible le travail d'édition: «J'apprends à boucler le plus possible mes histoires avant de les faire lire, même si c'est toujours inachevé. Plus tu vas attendre pour le mettre dans les mains d'autres personnes, plus tu as une chance d'avoir des commentaires de haut niveau.» La publication, ensuite, implique une perte de contrôle, un plongeon dans le vide.

5. Exporter

Alto a annoncé il y a quelques semaines que Le Seuil allait publier Six degrés de liberté en France. Nicolas Dickner travaillera bientôt donc avec Adrien Bosc, qui s'est joint à l'équipe de direction de la prestigieuse maison d'édition en janvier. «C'est un peu le Antoine Tanguay de Paris, je trouve. Ils sont tous les deux assez jeunes, avec une approche très novatrice et ont monté assez vite. Il y a des atomes crochus», observe celui dont les écrits ont été traduits en néerlandais, en mandarin, en anglais, en allemand et en espagnol.

6. Traduire

Nicolas Dickner a lui-même traduit Minuscule et Les weird d'Andrew Kaufman pour Alto. «Tu ne t'occupes de rien d'autre que du langage, c'est vraiment rafraîchissant!» commente-t-il, précisant qu'il faut évidemment avoir une fine compréhension des relations entre la forme et le fond de l'oeuvre d'origine. «C'est enrichissant. Tu as l'impression d'apprendre des choses que tu n'aurais pas pu apprendre en écrivant un roman», ajoute-t-il.

7. Lire

Lecteur longtemps infatigable, Dickner avoue que présentement les livres lui tombent facilement des mains. La littérature de genre, plus particulièrement les livres de l'auteur britannique Terry Pratchett, continue toutefois de capter son intérêt: «C'est du fantastique et du magique, mais il en a fait quelque chose de très personnel. C'est fascinant de voir quelqu'un qui s'empare d'un genre, qui l'enrichit et qui le détourne à ses propres fins. J'aime beaucoup la littérature qui n'a aucun complexe avec les codes qu'elle emprunte.»

Trois chantiers

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Nicolas Dickner

Le Soleil, Pascal Ratthé

En ce moment, Nicolas Dickner mène trois projets d'écriture de front. Un roman bref et nerveux, l'excavation d'une féministe mont­réalaise oubliée et un autre morceau de la construction amorcée avec Nikolski, Tarmac et Six degrés de liberté.

Le roman bref, qui devrait être terminé dans les prochains mois, est une extrapolation d'un texte qu'il a déjà écrit. «J'aimais la nervosité, le ton mitraillé de l'histoire, alors le faire sur 100 pages me paraissait intéressant. C'est vraiment un truc de genre, qui tire sur la science-fiction et le fantastique, peut-être. Je suis à cheval entre plusieurs genres, c'est une drôle de bestiole», indique l'auteur.

Son obsession récurrente des dernières années a vécu au milieu du XXe siècle à Montréal et l'a mené dans des méandres archivistiques l'obligeant à délaisser partiellement son ordinateur. Il a publié ses recherches pendant quelque temps sur un blogue, «Voyage au pays des microfilms», maintenant effacé. «Là encore, ça risque d'être un projet hybride, un roman avec un aspect historique, mais il me manque encore un angle d'attaque», constate-t-il.

Le troisième projet fera partie de l'écosystème qu'il a commencé à développer avec Six degrés de liberté, en faisant revenir le personnage Jay, sa pirate informatique de Nikolski, maintenant employée par la GRC. «Ça devient un peu une machine à créer des histoires, un cadre référentiel», indique Dickner, qui commence à se constituer une bible de personnages, un peu comme Le cahier des charges de La vie mode d'emploi, de Georges Perec. «J'ai longtemps résisté à l'envie de considérer les personnages comme des personnes, avec des pensées en dehors du texte. C'est une approche plus populaire, loin de l'approche universitaire que je traîne depuis mes études, et qui peut avoir des effets secondaires intéressants sur la création», relève l'auteur.

Vous voulez y aller?

Nicolas Dickner sera en séance de signatures au Salon international du livre du Québec au kiosque des Éditions Alto (no 227) aujourd'hui de 11h à 12h et de 14h à 15h.

Nicolas Dickner sur...

La géographie

«Un personnage, c'est l'expression d'un territoire. La couleur du lieu va s'exprimer à travers les gens qui y habitent. Il y a une mince ligne entre développer un propos et se répéter et avec Six degrés de liberté, l'idée de nier la géographie était un peu un pied de nez à mes deux premiers bouquins. En dépit de ça, il n'en reste pas moins que tout ce que fait Lisa découle d'un ennui chronique qui résulte du fait qu'elle ait grandi dans un trou au bord de la frontière américaine.» 

L'information manquante

«Lorsqu'il manque un pan d'information ou que la réalité est incomplète, ça crée une énigme, et donc une insatisfaction et ça, c'est un excellent moteur pour mes personnages. Mes trois prochains livres fonctionnent avec cette idée-là.»

La technologie

«Je suis de l'avis de [l'écrivain américain] Kurt Vonnegut, qui disait que les romans contemporains qui font abstraction de la technologie sont comme les romans victoriens qui ne parlaient pas de sexe. C'est un élément central de notre société. Je veux que mes livres parlent de la société dans laquelle ils sont écrits, donc ça implique de parler de technologie, puisqu'elle est partout.»

Le hasard

«Très souvent j'ai le sentiment qu'on est emportés par le flot des circonstances et j'ai l'impression que comme Homo sapiens, on est programmés pour ne pas s'en rendre compte. On est la proie du hasard, le libre arbitre est selon moi une belle histoire qu'on se raconte à nous-mêmes et mes personnages reflètent cette conviction-là.»

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