La vie livresque d'Anaïs Barbeau-Lavalette

Anaïs Barbeau-Lavalette, auteure de La femme qui fuit,... (Photo Ivanoh Demers, La Presse)

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Anaïs Barbeau-Lavalette, auteure de La femme qui fuit, sera au Salon du livre de Québec cette semaine.

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(Québec) Nous avons demandé à l'auteure et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette de faire un travail de mémoire et de retracer les livres qui ont laissé des pierres blanches sur son parcours. L'auteure de La femme qui fuit, qui sera au Salon du livre de Québec cette semaine, a fréquenté les humanistes, les penseurs et les poètes du territoire tout en se nourrissant de voix singulières et d'histoires de révolution.

Stephen King et la comtesse de Ségur

«Quand j'étais petite, je lisais un savant mélange de Stephen King et de la Comtesse de Ségur, raconte Anaïs Barbeau-Lavalette. C'est un peu schizophrénique et mes parents se demandaient où est-ce que ça allait me mener tout ça!»

Happée par les univers de Stephen King, «effrayants, surprenants, faciles à aimer», elle prend tout de même plaisir aux dialogues de la Comtesse de Ségur. «Il y a quelque chose du cinéma classique, c'est très propre, très bourgeois, avec des petites filles modèles en uniforme, se souvient-elle. «Les deux extrêmes font encore partie de moi.»

La condition humaine d'André Malraux

Les lectures obligatoires peuvent être des révélations. Ce fut le cas de La condition humaine, d'André Malraux, mis au programme par une professeure plutôt austère mais dont l'analyse du roman avait ravi Anaïs Barbeau-Lavalette. 

«J'étais en amour, mais vraiment en amour, avec le personnage de Tchen, parce que c'est un révolutionnaire, qui a de la fougue et qui n'a peur de rien. C'est un vrai héros, jusque dans sa mort. May était mon modèle, mon alter ego, je voulais lui ressembler. J'admirais leur idéalisme.»

C'était le premier d'une longue série de livres mettant en scène des idéalistes et des militants, convaincus que le monde peut devenir meilleur.

«Je regarde les films ou les documentaires sur lesquels je me penche, et c'est toujours rempli de cette énergie-là», constate la cinéaste. Elle prépare un documentaire sur les femmes révoltées autour du monde, après s'être intéressée aux enfants dans Si j'avais un chapeau et Les petits géants, coréalisé avec son conjoint Émile Proulx-Cloutier.

Tout Romain Gary

Lorsqu'on lui demande d'identifier un auteur marquant de son adolescence, Anaïs Barbeau-Lavalette nomme, sans hésiter, Romain Gary, dont elle a dévoré tous les livres. Pendant la création d'Inch'Allah, son deuxième long-métrage de fiction paru en 2012, elle a lu et relu Chien blanc, qui se déroule dans l'Amérique noire des années 60.

«J'ai toujours dit que si j'étais un gars, je serais Romain Gary! lance-t-elle. Dans Chien blanc, il pose un regard sur le racisme tellement fin, tellement nuancé, intelligent et humanisant. Ça reste une oeuvre phare, qui me guide dans tout ce que je fais créativement.»

Le grand cahier, La preuve, Le troisième mensonge d'Agota Kristof sont d'autres livres qu'elle a relus maintes fois. «Je trouve que la langue de l'enfance est particulièrement juste et poétique dans sa dureté. Ces trois livres-là sont vraiment puissants», note-t-elle. On peut trouver des traces de cette langue farouche dans son roman Je voudrais qu'on m'efface, qui suit trois enfants du quartier Hochelaga, à Montréal.

Le petit prince (en espagnol)

À 19 ans, elle part au Honduras, dévasté par le passage de l'ouragan Mitch, pour travailler en théâtre avec des enfants des bidonvilles pendant un an. Au marché, elle tombe sur un exemplaire du Petit Prince, qui allait devenir la pierre angulaire du projet.

«Ça a été ma première lecture en espagnol. On a adapté l'idéalisme poétique de l'oeuvre à la réalité des enfants. C'était un Petit Prince pieds nus dans la bouette, qui consommait drogue et alcool et qui essayait de s'en sortir», raconte-t-elle. 

Munie d'une petite caméra de fortune, elle filme leur travail en évolution. «Ça a donné mon premier film, Les petits princes des bidonvilles. C'est à partir de ce moment que j'ai décidé de faire du cinéma.»

Voix autochtones

La fiction, parfois, convient mieux pour parler d'une réalité complexe qu'une accumulation de coupures de presse. C'est le cas du roman Nirliit, de Juliana Léveillé-Trudel, qui se déroule dans le Nord québécois, au coeur de la toundra. «Sa langue est magnifique et enracinée dans l'endroit et les gens qu'elle raconte. J'ai beaucoup de respect pour cette démarche-là, surtout à propos d'un sujet dont tellement de gens parlent tout croche», observe l'auteure.

Elle a eu la même impression en lisant le recueil de poèmes Manifeste assi, de Natasha Kanapé Fontaine. «J'ai envie de croire que c'est un nouveau début pour la parole autochtone. On entend leur voix originale et atypique et qui fait tellement partie de notre pays», note-t-elle.

Une chambre à soi de Virginia Woolf

Parmi les coups de coeur récents de la lectrice insatiable, il y a Une chambre à soi de Virginia Woolf, un plaidoyer sur la place des femmes en littérature. «Sa conclusion est que pour être une auteure, il faut avoir une clé et une chambre à soi, pour cultiver son imagination, malgré les enfants qui te tournent autour. Évidemment, ça m'interpelle!» lance la mère de trois enfants, dont la plus jeune babille en farfouillant dans la bibliothèque pendant notre entrevue.

Essais pour la suite du monde

Anaïs Barbeau-Lavalette fait du rattrapage et enchaîne les derniers succès québécois en littérature de fiction alors qu'elle lit habituellement surtout des essais. Parmi ses incontournables, elle cite Le commencement d'un monde de Jean-Claude Guillebaud, «pour son regard utopiste et intelligent qui tire vers le haut, alors que beaucoup d'essais sont tellement tragiques», et Serge Bouchard, qu'elle adore. «J'aime tous ses livres, et même lui au complet. Je trouve qu'il participe à l'humanité de façon concrète, au quotidien, en allant déterrer les grands oubliés. Je trouve qu'il est nécessaire.»

Fictions dévorées

Sur sa table de chevet, on retrouve La bête à sa mère de David Goudreault, dont la singularité langagière lui plaît et l'inspire. «Il a l'air d'avoir du fun, c'est original, c'est sa langue à lui et celle de personne d'autre. Ça donne l'impression de lire des alliances de mots pour la première fois. C'est ce qui fait les bons livres», croit-elle.

Juste à côté, il y a Les maisons de Fanny Britt. «J'ai aimé la justesse du regard sur une génération dont on parle rarement, la mienne, et avec cette lumière-là. C'est un regard vraiment tendre, juste et drôle sur la vieillesse tranquille. On n'est pas vieille à 36 ans [elle-même a 37 ans], mais la jeunesse a commencé à passer. Ça me touche», souligne-t-elle.

Le nid de pierre, de Tristan Malavoy, complète le trio. «C'est super ambitieux comme roman. C'est un polar un peu mystérieux, captivant, avec une trame un peu mystique, amérindienne. C'est intéressant comme rencontre de genres, rafraîchissant et très ancré dans le territoire.»

Revenir à soi

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La Presse

Pour Anaïs Barbeau-Lavalette, la création prend toujours ancrage dans la réalité et souvent dans des contextes qui bouillonnent et qui questionnent. L'auteure et cinéaste constate toutefois que depuis son roman La femme qui fuit, elle a de plus en plus envie de fouiller les univers intérieurs et de plonger dans l'imaginaire.

Son roman qui retrace la vie de sa grand-mère Suzanne Meloche - presque signataire du Refus global, femme de Marcel Barbeau, poète, peintre et vadrouilleuse - est en lice pour le Prix des libraires et finaliste du Prix littéraire ­France-Québec. Il a touché bien des lecteurs cette année, comme une vague de fond.

«Je suis bouleversée par la manière dont le livre atterrit chez les gens. Je me suis fait arrêter dans la rue par des gens bouleversés. Au Salon du livre de Mont­réal, il y avait des files à n'en plus finir. Je trouve ça vertigineux, je ne m'attendais vraiment pas à ça. Jusqu'à la fin, je disais à mon éditrice, "mais ça n'intéresse que moi"», raconte l'auteure, encore sous le choc de son succès.

Elle a donné chair à sa grand-mère, en lui prêtant des désirs, des pulsions et des pensées vivaces. «Je n'avais aucune pudeur envers elle, parce qu'elle a tellement été libre. Je voulais dessiner une femme entière, complète, imparfaite, révoltante, inspirante, qu'elle soit tout ce qu'une femme peut être, donc je n'avais pas le choix d'aller dans tous les recoins», constate Anaïs Barbeau-Lavalette. 

La démarche d'écriture a toutefois débuté par une enquête fouillée sur la vie de son aïeule et de ses condisciples rassemblés autour de Borduas, à l'époque de la signature du Refus global. «C'est une période très documentée que j'avais le désir de dépoussiérer. C'était des petits culs, ils avaient 20 ans et leur maître à penser, 40, presque mon âge. C'est beau de plonger dans la vitalité, la fougue et la jeunesse de cette gang-là. Ça rend encore plus accessible leur geste révolutionnaire.»

Une descente en elle-même

C'était la première fois que l'auteure s'aventurait dans un récit aussi personnel. Une remontée vers ses origines et une descente en elle-même qui «allait de soi, professionnellement et intimement». «D'être enceinte d'une petite fille, ma première, puisque avant j'ai eu deux garçons, je me suis demandé dans quelle lignée de femmes elle venait s'inscrire», souligne-t-elle.

Au cinéma, Anaïs Barbeau-­Lavalette a signé deux longs métrages de fiction, Le ring et Inch'Allah, et de nombreux documentaires, dont plusieurs ont mené à des livres.

«Il n'y a pas vraiment de frontières, du moment que ça m'habite. Mais j'ai besoin d'avoir fouillé le réel profondément avant de me donner le droit de le raconter. De plus en plus, j'ai envie de me permettre d'aller dans l'imaginaire. Ça s'en vient.»

Elle travaille présentement sur deux adaptations: celle du roman La déesse des mouches à feu de Geneviève Petterson et celle d'une pièce de théâtre d'Emmanuel Schwartz et Alexia Bürger, où le gardien de zoo d'une petite ville décide de libérer tous les animaux, bousculant la vie de tous les habitants. Dans sa tête, il y a aussi un autre projet de livre en gestation.

«J'ai beaucoup bourlingué, j'ai rencontré des drames qui ne m'appartenaient pas nécessairement et desquels je me suis imprégnée, mais les enfants m'ont enracinée. Mes voyages, ce sont devenus eux», constate la créatrice.

Pour voir l'auteure au Salon du livre

Sur scène: samedi 16 avril

  • 10h  Rencontre d'auteurs au côté de Kim Thúy et de Geneviève Damas (Scène des rendez-vous littéraires) 
  • 12h30  Table ronde L'écrivain et les blessures de famille, avec Martine Delvaux, Corinne Larochelle et Louise Portal (Scène des rendez-vous littéraires)
  • 17h  Prescriptions littéraires, avec Martine Delvaux, Daniel Grenier, Dominique Scali et Marc Séguin (Maison des libraires)
  • 18h  Table ronde Prix des libraires (Espace jeunesse Desjardins)

En séance de signature: au kiosque 41

  • samedi de 14h à 16h
  • dimanche de 13h à 14h

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