Michel Pleau, poète de la lumière

Michel Pleau n'est pas à la recherche du... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

Agrandir

Michel Pleau n'est pas à la recherche du poème parfait. «J'admets des failles dans mes poèmes et je m'en moque. Je ne veux pas en arriver à une perfection formelle, mais à la vérité.»

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Nommé poète officiel du Parlement du Canada il y a deux ans, Michel Pleau a terminé son mandat la semaine dernière. Une expérience «magnifique» qui l'a littéralement transformé, l'amenant à sillonner le pays d'un océan à l'autre pour aller à la rencontre des minorités francophones. Le Soleil s'est entretenu avec l'homme de lettres, originaire du quartier Saint-Sauveur, pour qui la poésie «ne doit pas être laissée uniquement entre les mains des poètes».

D'entrée de jeu, Michel Pleau avoue que le titre de poète du Parlement donne «une image faussée de la réalité». Il a d'ailleurs suggéré aux instances de le rebaptiser poète de la bibliothèque du Parlement, histoire de «clarifier les choses» et ainsi installer une saine distance avec l'institution politique. 

Même si sa nomination s'est faite sous le régime conservateur, il nie poliment avoir été l'homme de Stephen Harper. Le poste qu'il laisse était apolitique. «Je n'ai pas été le poète du gouvernement ni du Parti conservateur, explique-t-il. Durant mes deux ans, je n'ai eu aucun contact avec des ministres ou des députés. Il existe une barrière étanche entre la bibliothèque du Parlement et le Parlement.»

L'auteur de 51 ans que rencontre Le Soleil, dans un café de l'avenue Cartier, au lendemain de la fin officielle de son mandat n'est pas du genre à s'enfler la tête avec les honneurs. Que ce soit son poste honorifique au Parlement ou le prix de personnalité littéraire de L'Institut Canadien de Québec, remporté au début du mois, les récompenses sont reçues avec humilité, mais surtout dans l'appréhension de voir l'opinion des autres changer à son égard. «Je n'ai pas la tête enflée. J'ai la crainte que les gens confondent les honneurs avec la prétention.»

Plus la même personne 

Avant de devenir le poète du Parlement, Michel Pleau n'avait pratiquement jamais voyagé au Canada, qui demeurait pour lui un pays étranger. Sa vision a changé du tout au tout. À travers l'animation de dizaines d'ateliers culturels, d'un océan à l'autre, il est allé à la rencontre de plusieurs communautés francophones. Et, pour la première fois, a expérimenté le sentiment de vivre «dans un statut minoritaire».

«Ma première visite a été à Sudbury. Ç'a été un choc. Je ne m'étais jamais senti minoritaire au Québec, même si nous le sommes au Canada et en Amérique du Nord, mais pour la première fois, j'ai senti ça en dedans de moi. Ça faisait mal. J'ai découvert une réalité que je ne connaissais pas. Ç'a été très émouvant comme mandat. Je ne suis plus la même personne qu'au début.»

Lentement, sa pensée a évolué, au point d'avoir maintenant un autre point de vue sur le statut des minorités francophones du pays. «Les gens que j'ai rencontrés me donnaient l'impression d'avoir une meilleure connaissance de leur identité que moi. Comme Québécois, on a toujours l'impression qu'il nous manque quelque chose pour être complet. Je ne dis pas que leur situation n'est pas précaire, mais j'ai vu des gens avec une identité forte, pas des gens tristes. Être minoritaire, ce n'est pas péjoratif ou négatif en soi. En situation de minorité, tu dois toujours vivre debout.»

Orphelin de père 

On imagine souvent un poète comme un être torturé, buvant de l'absinthe et écrivant dans la pénombre, à la lueur d'une chandelle. Une image réductrice que le principal intéressé n'endosse que partiellement. L'homme écrit ses pensées dans un carnet qu'il traîne partout. Souvent en marchant, rarement à une table. Pour l'angoisse, oui, elle est là, mais elle sert de moteur de création. «Honnêtement, je pense que je suis quelqu'un de très angoissé. Ça ne nuit pas à l'écriture, mais je ne cherche pas à dire mon angoisse, mais à la transcender pour en arriver à une quête de la lumière.»

Une angoisse qui s'est installée au début de l'adolescence, alors que son père, col bleu à la Ville de Québec, meurt d'un cancer, à 54 ans. D'avoir été mis au contact avec le «mystère» de la mort, à seulement 12 ans, lui a donné l'impression d'être mandataire d'un secret. «Il était difficile de mettre des mots là-dessus. Les autres ne comprenaient pas.»

Un carnet où le disparu témoignait de son quotidien et de son amour pour sa femme demeure «le seul témoignage de sa présence dans le monde». Cet amour, dans lequel baignait la maison familiale de Saint-Sauveur, l'a poussé, croit-il fermement, à se lancer dans la poésie.

«Après la découverte de ce carnet, j'ai essayé moi aussi de témoigner de ma présence sur Terre. J'ai écrit des tonnes de journaux intimes. Mais je devais aller plus loin, dans la poésie. Il fallait que je passe de la narration à l'évocation.»

D'une certaine façon, l'auteur du Ciel de la basse-ville et de La lenteur du monde s'est construit autour de cette cruelle disparition. Au fil du temps, il a cherché ici et là des figures paternelles fortes, à travers les personnalités de son époque, comme René Lévesque et Gilles Vigneault. «C'est très freudien», confie-t-il.

S'émerveiller 

Son mandat de poète du Parlement lui a permis de pousser plus loin la démocratisation de son art. Il croit plus que jamais à la nécessité de libérer cette parole, souvent mystérieuse, qui permet à l'humain de grandir, au-delà de son quotidien, et de la rendre accessible au plus grand nombre.

«La poésie nous montre le réel que l'on ne voit plus. Ça donne accès à un certain invisible qui existe et que l'actualité oblitère constamment. Notre vie, est-ce que c'est ce qui se passe au téléjournal ou s'il n'y a pas plutôt un besoin d'être soi?»

Ces mots, qu'il couche sur papier, le nourrissent et l'amènent à être en permanence dans l'émerveillement, condition sine qua non à son travail. «Le regard poétique est celui qui regarde pour la première fois, qui renaît chaque fois au monde, qui reste émerveillé par les petites choses.»

Le centre Durocher, qui sera remplacé par une... (Photothèque Le Soleil, Yan Doublet) - image 2.0

Agrandir

Le centre Durocher, qui sera remplacé par une soixantaine de logements sociaux, a fait partie du quotidien de Michel Pleau lorsqu'il était jeune. 

Photothèque Le Soleil, Yan Doublet

La démolition du Centre Durocher, une grande tristesse

La disparition quasi certaine du centre Durocher, une institution dans son quartier natal de Saint-Sauveur, sème la tristesse chez Michel Pleau. «Ce que je trouve très triste, c'est de voir que les gens de la Ville ne reconnaissent pas la dimension poétique et symbolique de ce lieu. Les gens vont réaliser après qu'on a perdu un joyau.»

Avouant ne pas être un militant - «Je sais que ça peut être mal vu, mais je l'assume» -, l'homme de lettres croit que la Ville ne respecte pas la promesse faite aux oblats qui leur avait cédé le lieu en échange de la préservation de son «caractère public et communautaire». «On trahit un peu cette dimension, et ça me fait de la peine.»

Le centre Durocher, qui sera remplacé par une soixantaine de logements sociaux, a fait partie du quotidien de Michel Pleau lorsqu'il était jeune. Il s'y rendait régulièrement pour jouer aux quilles, voir des films de Tintin et d'Astérix. «J'ai joué là toute mon enfance. C'était notre ouverture sur le monde.»

«L'endroit est littéralement le coeur de Saint-Sauveur, poursuit-il. Le petit parc Durocher, qui a l'air d'un parc comme les autres, possède toute une charge émotive pour les gens du quartier. C'est facile de prendre une décision économique. Malheureusement, nous vivons dans une civilisation où la poésie ne fait pas le poids face à l'économie.»

Pour la suite des choses, tout n'est peut-être pas perdu. Tel le phénix de la légende, peut-être que le centre Durocher saura renaître de ses cendres, espère-t-il. «C'était l'idéal [que le centre ne soit pas démoli], mais je souhaite maintenant que l'énergie du comité des citoyens du quartier ne se perde pas. Peut-être qu'un autre grand projet va naître. Ça me fait garder espoir.»

En rafale

Un politicien: René Lévesque, comme beaucoup de monde. Pour son authenticité et sa vérité.

Un personnage historique: Madeleine Parent. Une femme admirable, une grande syndicaliste et militante.

Un chanteur: Kathleen Ferrier, la plus belle voix du monde. Une femme venant d'un milieu modeste, à la vie trop brève, mais dont la voix continue à vivre et à émouvoir.

Un écrivain: Pierre Chatillon. Parce qu'il m'a donné le goût de la lumière. Il a sauvé ma vie qui s'enfonçait dans la nuit.

Un auteur de théâtre: Robert Lepage, que j'ai eu comme professeur, la dernière année qu'il a enseigné à l'Université Laval. Ses pièces sont oniriques, elles me font rêver.

Un film: La société des poètes disparus [de Peter Weir], pour le rôle du professeur Keating [Robin Williams]. J'ai dû le voir une centaine de fois. J'aime particulièrement la scène où il fait arracher à ses élèves la première page d'un livre pour les amener à penser par eux-mêmes.

Un musée: J'ai visité de grands musées en France, mais le plus émouvant pour moi, c'est le Musée des beaux-arts, sur les Plaines. Peut-être parce que je l'ai exploré durant l'enfance.

Un peintre: Rodolphe Duguay. Un peintre de Nicolet qui peint de petits tableaux tout simples.

Une ville: Baie-Saint-Paul. Sans doute pour la charge émotive rattachée à Pierre Perrault, auteur du documentaire Pour la suite du monde, un autre de mes films favoris.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer