Chris Hedges, enragé volontaire

Palestiniens de Gaza brandissant des couteaux en direction... (AFP, Mohammed Abed)

Agrandir

Palestiniens de Gaza brandissant des couteaux en direction d'Israël. Le journaliste Chris Hedges dit s'être placé volontairement dans les situations les plus dangereuses pour décrire le sort des «damnés de la terre».

AFP, Mohammed Abed

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Journaliste, révolutionnaire, objecteur de conscience, Chris Hedges constitue un oiseau rare. Avec lui, les mots deviennent des armes, et la controverse n'est jamais loin.

Chris Hedges... (Archives La Presse) - image 1.0

Agrandir

Chris Hedges

Archives La Presse

À la veille de son passage à Québec, à l'invitation du Pen Club, Le Soleil a parlé avec celui dont la trajectoire résume la devise d'Albert Londres : «Porter la plume dans la plaie». Portrait d'une voix qui dérange en trois tableaux.

Le journaliste

Pour Chris Hedges, le journalisme sert à changer le monde, à donner une voix aux opprimés. Dans un monde qui ne croit plus en grand-chose, il prétend qu'il n'a jamais cessé de chercher la vérité.

À titre de correspondant de guerre, Hedges a frôlé la mort au Soudan, en Irak et en Bosnie. Il a côtoyé le désespoir absolu. Mais il estime que son véritable éveil a commencé vers l'âge de 21 ans, en découvrant la misère des quartiers pauvres des grandes villes américaines.

Q Vous avez travaillé 15 ans au New York Times. Vous faisiez partie de l'équipe qui a remporté un prix Pulitzer, en 2002, pour un reportage sur le terrorisme international. Comment avez-vous fait pour y durer aussi longtemps?

R Personne d'autre ne voulait aller à Sarajevo, à Gaza. Je me plaçais volontairement dans les situations les plus dangereuses, pour décrire le sort de ceux que Frantz Fanon appelait «les damnés de la terre». Mais je me contentais de décrire les faits.

La plupart de mes collègues préféraient se tenir près du pouvoir. Suivre les grands. Faire partie du cercle des élites. C'est meilleur pour la suite d'une carrière, il faut bien le dire.

Pour moi, les choses ont suivi un cours différent en 2003, lorsque j'ai prononcé une conférence contre la guerre en Irak, devant un millier d'étudiants, dans l'Illinois. Durant mon intervention, les étudiants m'ont copieusement hué. Ils ont commencé à chanter God Bless America. Les organisateurs ont coupé deux fois le micro, avant de m'escorter de force vers la sortie.

[La chaîne de télévision continue] Fox News s'est mise à repasser un extrait vidéo de la conférence en boucle. Le New York Times a dû réagir. Il m'a servi une «réprimande», ce qui constitue le prélude à un congédiement. J'ai compris que nos chemins devaient se séparer.

***

Le révolutionnaire

Dans l'esprit de Chris Hedges, la rébellion constitue un «impératif moral». Monsieur ne cache pas ses sympathies à l'extrême gauche. Il rêve d'une révolution qui sauverait le monde de la rapacité des riches. Il ne croit plus aux promesses des réformistes, comme le candidat démocrate Bernie Sanders, qu'il traite «d'imposteur».

À ses yeux, le temps presse. «Quand on a annoncé que 40 % des glaces de l'Arctique avaient disparu, Shell y a perçu une occasion d'affaires! écrit-il. [...] On constate l'agonie de la planète et eux, ils s'affairent à presser le citron jusqu'à la dernière goutte! [...] C'est de la folie pure.»

Q Avec les années, votre discours n'est-il devenu plus pessimiste, en particulier lorsque vous parlez de changement climatique?

R Ce n'est pas moi qui suis pessimiste. Ce sont les scientifiques qui étudient le climat. Même si nous réduisons considérablement nos émissions [de GES], il faudra des décennies avant de rétablir l'équilibre.

Malgré le danger, nous préférons regarder ailleurs. C'est un réflexe normal. Nous tenons à notre confort, à notre technologie. Nous ne voulons pas voir la fragilité de l'humanité et des constructions humaines.

J'ai vu cela partout. À Sarajevo, mes amis refusaient de voir que la guerre arrivait. Quelques mois plus tard, tout a été balayé. Plusieurs ont été massacrés. Mais jusqu'au bout, ils ont préféré se raconter des mensonges.

***

L'objecteur de conscience

L'ancien chef de Bureau du New York Times à Bagdad parle de la guerre comme du mal absolu. Même si les hommes la font au nom de causes grandiloquentes, il la compare à un «meurtre organisé».

Il juge très durement les guerres menées par l'Occident au nom de la liberté. Quitte à passer pour un «provocateur» ou pour un «traître».

«Les combattants de l'État islamique sont les spectres des centaines de milliers de personnes que nous avons tuées dans notre lubie insensée de refaire le Moyen-Orient, écrit-il sur truthdig.com. [...] L'État islamique, c'est ce que nous récoltons après avoir gaspillé 4000 milliards $ en Irak.»

Q Vous avez écrit que les attentats contre Charlie Hebdo n'avaient rien à voir avec la liberté d'expression ou l'islam radical. Vous les avez plutôt décrits comme «un message de désespérés». N'est-ce pas une forme de justification?

R Pas du tout. Essayer de comprendre, ça ne veut pas dire approuver. Ou justifier. Dans notre partie du monde privilégié, nous ne comprenons pas à quel point une partie de l'humanité vit sans ressources et sans espoir, écrasée par le mépris et par l'oppression. [...]

Les symboles religieux sont tout ce qui leur reste.

L'islam devient leur identité. J'ai vu cela à Gaza. La religion devient la seule chose qui donne un sens à une vie de misère.

Q Vous ne faites pas de différence entre la violence des armées occidentales au Moyen-Orient et celle de l'État islamique. Pourquoi?

R La plupart des Américains n'iront jamais en Irak, au Soudan ou au Yémen. Ils n'ont aucune idée de ce qui se passe là-bas. Nos bombes ont décapité plus de gens que l'État islamique. C'est un fait.

Récemment, les États-Unis ont bombardé un hôpital [NDLR : à Kunduz, en Afghanistan]. Ils ont changé leur version de l'affaire au moins quatre fois. Le président [Obama] a présenté des excuses. Mais quand tu utilises une telle puissance de feu, le carnage devient inévitable. Ce genre de crime est inhérent à la guerre.

Il ne s'agit pas d'un petit incident. Il n'y a pas d'excuse. Je vous rappelle qu'on parle du meurtre d'enfants. Ça se fait toujours au nom de la justice, de la liberté.

***

Quelques livres de Chris Hedges

  •  War Is a Force that Gives Us a Meaning, Anchor, 2003.
  •  L'empire de l'illusion : la mort de la culture et le triomphe du spectacle, Lux, 2012.
  •  Jours de destruction, jours de révolte, en collaboration avec Joe Sacco, Futuropolis, 2012.
  •  Wages of Rebellion: The Moral Imperative of Revolt, Nation Books, 2015.

***

=> Vous voulez y aller?

Quoi : Table ronde intitulée Libres de s'exprimer

Qui : Chris Hedges, Jean-François Lépine et Julio César Rivas

Où : Théâtre de la Bordée

Quand : jeudi, 17h30

Billets : 15 $

Info : www.quebecentouteslettres.com

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer