Émile Martel: pour traduire le monde

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Pour Émile Martel, président du Centre québécois du P.E.N., le traducteur est un créateur qui permet l'accès à la littérature du monde.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) Le 81e congrès du P.E.N. international, organisme qui rassemble une communauté mondiale d'écrivains et qui dispose d'un statut consultatif spécial auprès de l'ONU, se déroule sous le thème «Traduction = création = liberté». À l'issue de ces rencontres à huis clos - ce qui n'empêche pas les Margaret Atwood, Dany Laferrière, Russell Banks et autres de prendre part à des activités publiques de Québec en toutes lettres -, les congressistes publieront la Déclaration de Québec, l'affirmation de leur position sur les droits des traducteurs littéraires.

«Parmi les questions relatives à l'écriture, c'en est une qui n'est pratiquement pas défendue. Les zones d'injustice ou d'oubli sont très grandes», indique Émile Martel, président du Centre québécois du P.E.N., poète, traducteur, ex-diplomate canadien et père du romancier Yann Martel (L'histoire de Pi).

Pour lui, le traducteur est non seulement un créateur à part entière, mais un agent révélateur qui permet d'avoir accès à la littérature du monde et à une part inédite de l'ouvrage traduit. «Le traducteur n'est pas un constructeur de pont, c'est celui qui rapproche les deux rives, illustre-t-il. C'est une profession d'humilité qui permet d'aller chercher dans l'oeuvre quelque chose qui y était caché, même parfois pour l'auteur lui-même.»

Au même titre que tous les écrivains muselés, emprisonnés, persécutés ou dont la liberté d'expression est menacée, le traducteur se doit d'être protégé. «Il y a eu un certain moment au temps de l'Union soviétique où ceux qui traduisaient les oeuvres étrangères en russe étaient emprisonnés. Pas vraiment pour leur travail, mais pour avoir ouvert une fenêtre sur un autre univers», rappelle M. Martel.

Amours espagnoles

Trilingue, Émile Martel a d'abord voulu être capable de lire les ouvrages hispanophones dans leur version originale, avant de découvrir les joies de la traduction. Ses amours espagnols ont commencé à l'adolescence. «Mon frère Réginald, qui était critique littéraire, était dans son adolescence un grand voleur de livres. Pour Noël, il m'avait donné les cinq volumes du théâtre de Garcia Lorca. J'avais 16 ans, et quand vous tombez là-dedans à cet âge-là, vous ne pouvez pas passer votre vie sans l'avoir lu dans la langue originale», raconte M. Martel, qui a pu bénéficier d'une bourse, sous Franco, pour aller étudier en Espagne. «Quand on choisit une autre culture, on l'embrasse vraiment, sans préjugés», note-t-il.

Il a eu un coup de foudre pour la profession de traducteur lorsqu'on lui a demandé de transposer en français une ode à la typographie de Pablo Neruda, dans les années 70. L'exercice a été salué par le poète chilien lui-même.

Une affaire de famille

Bien vite, il a traduit à quatre mains, avec sa femme Nicole -Perron-Martel, linguiste et philosophe. «Je dis toujours qu'elle fait les voyelles et que je fais les consonnes», indique le traducteur. L'histoire de famille s'est poursuivie avec la traduction des écrits de leur fils Yann qui, outre L'histoire de Pi, a tenté de parfaire la culture littéraire du premier ministre Stephen Harper en lui envoyant un livre chaque quinzaine pendant deux ans.

Malgré l'usage de l'anglais au quotidien pour bien des missions diplomatiques et son doctorat en langue espagnole, le français a toujours été la langue unique du foyer familial. «Un soir à Ottawa, je suis rentré du bureau et Yann et Christian, qui devaient avoir 5 et 7 ans, se parlaient en anglais. J'ai claqué la porte, et ils ont fini le mot en français, tant le poids de cette exigence était marqué», raconte Émile Martel.

L'homme se fait ainsi un point d'honneur de «faire semblant de se plaindre» chaque fois que la loi de la gravité fait pencher les activités du congrès du P.E.N. vers l'anglais. «Il ne faut jamais que ça devienne une évidence, il faut toujours soulever le point d'interrogation de la langue», soutient-il.

Littérature, liberté, fraternité

Lorsque P.E.N. Canada a été fondé, en 1926, «c'était quelques écrivains qui se rencontraient dans un salon à Westmount, avec un scotch, pour lire leurs derniers sonnets», illustre Émile Martel, président du Centre québécois du P.E.N. La résurgence du Ku Klux Klan et la montée du nazisme dans les années 30 ont changé les choses, et la notion de liberté, liée à la littérature, est rapidement devenue le coeur de la mission du P.E.N. Voici trois initiatives québécoises. 

Livre comme l'air

Livre comme l'air prend la forme de lectures publiques au Salon du livre de Montréal. Dix écrivains québécois y lisent une dédicace à 10 écrivains persécutés ailleurs dans le monde. Amnistie internationale fait tout en son pouvoir pour que les textes soient transmis aux prisonniers. «On a fréquemment des réponses lorsque les gens sont libérés et c'est formidablement touchant. La première année, j'avais été jumelé avec un général mexicain, Gallardo, emprisonné pour une broutille qu'il n'avait pas faite. Au congrès suivant sa libération, on avait exposé la montagne de lettres qu'il avait reçues», raconte M. Martel.

Écrivain en exil

Un programme de résidence baptisé Écrivains en exil est organisé depuis 2005 en collaboration avec l'Institut canadien de Québec, et maintenant avec la Maison de la littérature. «On choisit des écrivains qui ont connu une situation qui s'apparente à l'exil, qui souhaitent poursuivre leur carrière littéraire et qui sont d'accord pour partager leur expérience avec les gens et les auteurs d'ici», explique M. Martel. C'est Gisèle Ndong Biyogo, née au Gabon, qui avait été reçue l'an dernier.

Chaises vides

Le mot de bienvenue de chaque événement du P.E.N. commence par le même laïus, devant une chaise vide symbolisant les écrivains persécutés et emprisonnés. «Il faut convaincre les écrivains non seulement de la situation de ces gens-là mais aussi de la fragilité des choses ici. Le devoir de vigilance, surtout avec le gouvernement actuel [les conservateurs de Stephen Harper] et la loi C-51, est vraiment important.» Trois «veillées» auront lieu mercredi, jeudi et vendredi à 8h15 à la place D'Youville pour rendre hommage à Raif Badawi, Amanuel Asrat et Juan Carlos Argenal Medina. 

Double changement de garde

Émile Martel n'en a plus pour longtemps à la tête du centre québécois du P.E.N. International. «C'est devenu lourd, et lorsque ça le devient, ce n'est pas anodin, ça veut dire qu'on a porté l'organisation aussi loin que l'on pouvait», indique-t-il. Gaston Bellemare, fondateur du Festival international de la poésie de Trois-Rivières, prendra l'intérim. M. Martel demeure toutefois président de l'Académie des lettres du Québec. «Ayant travaillé pendant plus de 30 ans au gouvernement fédéral, l'idée de me réconcilier avec le reste de la communauté culturelle québécoise et de me le faire pardonner, ça m'aide dans ma québécitude», explique-t-il. L'année 2015 marquera également un changement de garde à la direction de P.E.N. international, puisque le Canadien John Ralston Saul cédera sa place à Jennifer Clement, Zeynep Oral ou Vida Ognjenovic, toutes trois en lice.  

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