Russell Banks ou le courage de ses convictions

Russell Banks s'est taillé une place au panthéon des... (La Presse, Martin Chamberland)

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Russell Banks s'est taillé une place au panthéon des grands auteurs américains contemporains auprès des Philip Roth, Paul Auster, Saul Bellow et Norman Mailer.

La Presse, Martin Chamberland

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(Québec) Québec accueillera un invité de marque cette semaine : Russell Banks. Le remarquable écrivain sera en ville pour le 81e congrès du PEN international. L'homme s'est fait inlassablement, avec dignité et empathie, la voix des gagne-petit et des laissés-pour-compte dans ses écrits, se taillant une place au panthéon des grands auteurs américains contemporains auprès des Philip Roth, Paul Auster, Saul Bellow, Norman Mailer... Celui qui aime combattre les idées reçues et l'étroitesse d'esprit par la précision de sa plume et l'humour a accordé une généreuse entrevue au Soleil.

Q Vous êtes reconnus pour vos romans (De beaux lendemains, Lointain souvenir de la peau...), mais vous écrivez aussi de la poésie, des nouvelles, des essais, des scénarios. C'est plutôt rare. Qu'est-ce qui vous pousse à explorer toutes ces formes de littérature?

R C'est rare en Amérique du Nord, mais pas dans le reste du monde. Les auteurs se sentent libres d'écrire dans la forme qui leur plaît. [...] Je ne sens pas le besoin d'écrire un roman chaque fois que je m'assois pour écrire. Ce que je veux exprimer s'exprime parfois mieux dans un poème ou dans un essai, ou même dans une lettre d'opinion.

Q Un des thèmes de la rencontre à laquelle vous participez à Québec en toutes lettres concerne les liens entre fiction et réalité, un art dans lequel vous êtes passé maître.

R C'est un sujet qu'on peut aborder de multiples façons. [...] La mienne est plutôt conventionnelle.

Q Justement, vous habitez un village. Est-ce que vos concitoyens ont peur de se reconnaître dans votre oeuvre?

R En fait, non [rires]. Quand je vais au magasin, on m'aborde fréquemment en disant : «Russell, j'ai une excellente histoire à te raconter», dans l'espoir que je vais l'utiliser [rires]. Ça n'a jamais été un problème. Les gens sont drôles, d'une certaine façon. Ils se soucient un peu de quelle façon ils pourraient être dépeints dans ma fiction, mais ils s'inquiètent plus d'être ignorés ou que je ne retienne pas leur histoire. Mais je suis toujours très respectueux et j'éprouve beaucoup d'affection pour mes personnages. Ce qui implique la même chose pour les gens qui m'inspirent.

Q Vous faites aussi une large part à des éléments autobiographiques, bien avant que ce soit à la mode.

R Absolument. Ce serait idiot de ne pas en profiter. Mais c'est aussi le monde qui m'entoure et qui me fascine. Celui dans lequel je ne vis pas ne m'intéresse pas vraiment.

Q C'est aussi la raison pour laquelle on trouve dans vos écrits beaucoup de gens issus de la classe moyenne et qui en arrachent plutôt que de prétendus «héros». Non?

R Je crois que je suis plus intimement connecté avec eux. Ce sont des gens avec qui j'ai grandi, des membres de ma famille, mes voisins... C'est une question de familiarité, de connaissance, d'intimité. Je dois dire aussi que c'est l'endroit où logent mes sympathies. Je me soucie plus du destin des gens qu'on ne prend pas trop au sérieux ou qu'on dédaigne.

Q C'est une forme de déclaration politique.

R Oui. Mais pas d'un point de vue idéologique ou partisan. C'est alimenté par une affection subjective très personnelle et de l'admiration. La plupart des gens vivent une vie de désespoir muet, et je me dois de le respecter.

Q Vous citez Jack Kerouac comme influence...

R Pas son écriture. Un écrivain peut être une influence de plusieurs façons. Kerouac venait d'une famille modeste, était le premier à aller à l'université dans sa famille... Il a osé imaginer sa vie comme un artiste de haut calibre. En ce sens, oui, il m'a inspiré. Il brisait le moule de l'époque [les années 40-50], qui était très répressif. Si Kerouac, dont le milieu était semblable au mien, peut rêver d'être le prochain Proust [rires] et y consacrer sa vie, pourquoi pas moi? Je pouvais rêver de devenir auteur sans que ça semble absurde.

Q Plusieurs de vos personnages sont aux prises avec l'adultère, la séparation, la solitude... Parce que c'est un bon moteur narratif?

R Parce que c'est la réalité [rires]. Comme disait Tolstoï, les familles heureuses se ressemblent toutes. Je suis intéressé par la façon dont les gens font face à des crises, à la peur, à la colère... Ce qui se passe dans les coeurs enchevêtrés me touche beaucoup, et je veux le répercuter dans mon oeuvre.

Q Vous avez 75 ans. Vous auriez pu déposer la plume. Pourquoi continuer à écrire?

R Je vais le faire tant que ma mémoire et mon énergie me le permettront. Je peux comprendre que Philip Roth ou Alice Munro ont [arrêté]. L'écriture requiert une énorme quantité d'énergie. Mais, en vérité, il n'y a pas grand-chose d'autre que je peux très bien faire.

Q Peut-être que décrire ce qui vous entoure est aussi une source de motivation...

R C'est vrai. C'est à travers l'écriture que je suis capable d'envisager et de comprendre le monde. L'écriture me permet de percer à jour certains mystères et paradoxes que je ne pourrais autrement.

Q Vous avez eu droit à de superbes adaptations d'Affliction et De beaux lendemains par Paul Schader et Atom Egoyan. Étiez-vous heureux du résultat?

R J'étais très satisfait. J'ai été chanceux. [...] Je travaille à l'adaptation de deux autres de mes romans, dont American Darling avec Ziad Doueiri, mais les projets avancent lentement. 

Q Il y aurait aussi Pourfendeur de nuages, ce qui serait épique. Le Guardian a déjà écrit qu'il s'agissait d'un des classiques les plus sous-estimés de la littérature américaine. Totalement d'accord. Comment vous êtes-vous intéressés à l'histoire de l'abolitionniste John Brown?

R Quand j'étais à l'université, dans les années 60, John Brown était un emblème de la gauche radicale étudiante. Il n'était pas rare de voir sa photo à côté de celle de Che Guevara et de Jimi Hendrix. Il était aussi considéré comme une figure héroïque de certains auteurs et activistes que je chérissais comme Emerson, Thoreau, Whitman... Dans les années 80-90, John Brown est devenu une icône de l'extrême droite radicale qui justifiait leur violence en se réclamant de lui. Chaque individu qui peut être une image de la gauche puis de la droite doit être au centre de l'imaginaire américain d'une façon importante. Par pure coïncidence, j'ai déménagé dans les Adirondacks en 1997, proche de l'endroit où il a vécu longtemps et où il est enterré. Son fantôme hante les vallées et les montagnes [qui m'entourent]. Il y avait aussi le fait que sa vie, ses actions et la confluence de ses idées de droiture, justice, religion et violence en ont fait le prototype du terroriste. [Ce livre] me semblait une façon d'entrer dans la psyché d'un terroriste. 

Q Ce roman et Continents à la dérive étaient en nomination pour le Pulitzer. Il vous a échappé. Déçu?

R J'ai été garçon d'honneur à quantité de prix [rires]. Tellement souvent en fait que plusieurs croient que je les ai tous gagnés. C'est tout ce qui compte, non? [rires]

Un habitué de Québec

«Québec est tellement belle en octobre.» Russell Banks lance une boutade lorsqu'on lui demande la raison de sa présence au 81e congrès du PEN international. Mais elle révèle les profondes affinités de l'auteur avec ses voisins du nord - après tout, le résident de l'État de New York est un vrai snowbird, en plus d'avoir la nationalité canadienne! Cela dit, les valeurs défendues par le PEN font partie de ses convictions les plus intimes et, par le fait même, de son oeuvre.

Au moment de l'entrevue, Banks est à son bureau de Keene, petite ville des Adirondacks à un peu plus d'une heure de route de l'Estrie. Il y demeure pendant les beaux jours avec la poétesse Chase Twitchell et passe l'hiver à Miami - deux villes qui se retrouvent au coeur de son récent recueil de nouvelles, Un membre permanent de la famille. Sa femme et lui fréquentent Québec régulièrement. «C'est une ville splendide.»

Le fait que le PEN international se déroule ici, du 13 au 16 octobre, l'a donc ravi. Tout autant que de côtoyer son «bon ami» John Ralston Saul. «C'est une façon de l'honorer. Il a tellement fait un travail incroyable comme président du PEN.» L'essayiste canadien de réputation internationale, élu en 2009, termine son deuxième mandat à la tête de l'organisme dont la mission est d'apporter une aide à la fois morale et matérielle à des écrivains dont les droits sont bafoués.

«Les thèmes qui seront abordés m'ont préoccupé toute ma vie d'adulte : liberté de presse, justice, tolérance, support de la liberté d'expression pour les auteurs...» Des thèmes qu'on trouve dans les écrits de ce perpétuel indigné. «J'imagine [rires]. C'est inévitable et inéluctable que ma vision et mon engagement infusent mon oeuvre.»

Une vie marquée aussi par les stigmatismes causés par son père alcoolique, qui le battait. Il s'est réconcilié ensuite avec celui-ci, un Canadien d'origine (ce qui explique la double nationalité de l'auteur). Cette enfance dans un milieu modeste à l'horizon limité a néanmoins profondément influencé son désir de devenir artiste. Et, nécessairement, induis le choix de ses sujets de prédilection.

Russell Banks profitera aussi de son séjour pour participer à Québec en toutes lettres. Il sera, entre autres, du moment phare de l'événement : une rencontre avec la grande auteure Margaret Atwood et le dramaturge de génie Robert Lepage sur la liberté de création (le 14 octobre, à 20h, au Palais Montcalm). Il participera ensuite à Babel à Québec : soirée de lecture polyglotte (15 octobre à 21h, Morrin Centre, Maison de la littérature et Palais Montcalm). Enfin, il livrera une conférence sur son oeuvre (le 16 octobre, à midi, au Morrin Centre), une occasion unique d'écouter un auteur exceptionnel se raconter dans ses propres mots.

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