Sigolène Vinson: comment ne pas devenir un caillou

Sigolène Vinson... (PHOTO LA PRESSE, OLIVIER PONTBRIAND)

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Sigolène Vinson

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(Québec) Il y a cinq mois, Sigolène Vinson était dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo quand les frères Kouachi ont fait irruption, tuant 10 de ses collègues et amis sous ses yeux. Depuis, elle panse ses plaies. La vie a changé, mais elle a repris, aussi. Ça va un peu mieux pour celle qui tient toujours une chronique judiciaire dans ce journal satirique français. Mais cette semaine, Sigolène Vinson était de passage à Québec pour présenter un autre type d'écrit. Loin de Charlie, elle nous présente son premier roman, Le Caillou.

Assise dans un fauteuil de l'hôtel Pur, Sigolène Vinson rayonne. Le sourire franc, les beaux grands yeux, l'ex-avocate dans la jeune quarantaine est avenante, fière de son premier roman écrit bien avant le drame du 7 janvier. On a bien sûr envie de parler de son bouquin, dévoré en une seule soirée. 

Mais le fait qu'elle soit une survivante de Charlie est inévitable. Sigolène Vinson le comprend bien et accepte de revenir sur cette journée où, cachée derrière un muret, elle a soutenu le regard de l'un des tueurs, Saïd Kouachi.

Le jeune islamiste radical lui a dit de ne pas avoir peur «car il ne tue pas les femmes». Son histoire, relatée notamment dans un bouleversant article paru dans le quotidien Le Monde du 13 janvier a été lu partout. Les mois qui ont suivi ont été difficiles : peine, deuil, psy. 

«Mais je vais mieux de jour en jour. Ç'a été particulièrement difficile les trois premiers mois. Il y a un choc post-traumatique, il faut soigner tout ça», explique-t-elle. «Reste en revanche la tristesse d'avoir perdu des gens que j'aimais. Et la tristesse de ce que ces événements disent sur l'état du monde.»

Division, racisme, récupération : les lendemains de Charlie ont fait voir le meilleur, mais aussi le pire de la société, croit-elle. Ce fameux mouvement de solidarité «Je suis Charlie» élevant le journal au rang de symbole de la liberté d'expression est «très lourd à porter». «Ce n'est pas nous qui avons choisi de devenir un symbole. C'est très lourd à porter, car les gens projettent sur nous un certain fantasme que ce soit bienveillant ou malveillant», estime Sigolène Vinson. De journal réputé, mais somme toute peu lu, Charlie Hebdo est maintenant scruté à la loupe. Son ton, ses finances, ses discussions internes font les manchettes de la planète. D'un autre côté, les terribles événements auront aussi permis de se questionner sur ce qui mène à la radicalisation des jeunes, poursuit-elle. Parfois, souvent, la pauvreté et l'exclusion sociale. «Peut-être est-ce que ç'a été utile pour faire émerger un débat en France. Maintenant, on s'interroge sur une certaine misère sociale qui peut exister», explique celle qui s'inquiète de la «course effrénée au profit qui crée un monde sans idéaux et sans rêves».

Devenir un caillou

Ce thème des exigences de la société, de l'emprise du capitalisme, se retrouve d'ailleurs dans Le Caillou. Pas de grand manifeste ici, et rien n'est souligné comme une thèse. Mais on ne peut faire autrement que de voir un refus des diktats de notre époque dans sa narratrice, qui a décidé de sauter du train.

Une femme fin trentaine aux amours déçues qui coupe tout, quitte son travail d'enseignante et décide de passer ses journées «à ne rien foutre». D'ailleurs, elle «n'est pas très d'accord avec le fait d'exister». 

En fait, la seule ambition de cette narratrice est de sombrer dans l'ennui choisi, de se coller le nez sur la fenêtre de ne rien faire au point de «devenir un caillou». Déprimant? Non, parce que l'humour est partout dans la plume vivante de Sigolène Vinson. «Elle a une certaine dose d'autodérision. Elle arrive à se moquer d'elle-même», dit l'écrivaine de son personnage dont la solitude sera brisée par la présence d'un voisin, Monsieur Bernard.

Ce voisin qu'elle croit gâteux l'épie depuis des années, la dessine tout le temps. Mais il est rusé, le Monsieur Bernard. Il la confronte, la distrait, lui fait connaître les grands maîtres de la sculpture. Monsieur Bernard passe aussi beaucoup de son temps en Corse où la narratrice décide de se rendre après qu'il eut passé l'arme à gauche. 

Sur place, elle rencontre une galerie de personnages colorés, grands buveurs, auprès de qui elle choisira de rester, déterminée à poursuivre l'oeuvre titanesque entreprise par

M. Bernard. Depuis des années, l'énigmatique voisin avait en effet décidé de la prendre comme modèle pour la sculpter dans un immense rocher. Elle passera sa vie à poursuivre ce travail fou et impossible, parce que finalement, la vie parfois, vaut la peine d'être vécu. Sigolène Vinson nous livre alors une belle fable, métaphore sur l'art qui sauve, sur l'entraide, l'amitié. «En travailler sur ce caillou, elle a peut-être évité de se suicider. Elle sera parvenue à y passer toute une vie», explique l'auteure qui joue de pirouettes dans le temps pour nous parler de l'aventure corse de sa narratrice qui, elle aussi, aura, à sa manière, déjoué la mort.

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