L'âge d'or du polar québécois

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<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) Quand elle a publié son premier roman, Chère voisine, en 1982, Chrystine Brouillet foulait un sol vierge en littérature québécoise : le polar. Trente ans et des poussières plus tard, solidifié par des piliers comme Jean-Jacques Pelletier, Jacques Côté et Patrick Senécal, le milieu québécois foisonne d'auteurs qui portent le genre, longtemps boudé par les milieux littéraires, à de nouveaux sommets. «J'ai l'impression qu'on assiste à un âge d'or du polar québécois», lance Martin Michaud, une des nouvelles stars du genre, arrivé dans le décor en 2010. Portrait d'un milieu en ébullition qui s'assume pleinement.

Il y a des indices qui ne mentent pas. Au Salon du livre de Québec, cette année, l'invité d'honneur en littérature jeunesse, Claude Forand, est un auteur de polar pour adolescents. Le tandem formé par Chrystine Brouillet et Marie-Ève Sévigny, qui ont produit un bouquin en l'honneur de l'univers de Maud Graham, le personnage d'inspecteur de police fétiche de Brouillet, a aussi reçu le même privilège. Çà et là, des ateliers et des tables rondes consacrés au genre ont aussi été prévus. 

Autant dans la littérature jeunesse que dans le roman adulte, le polar québécois s'affiche, décomplexé, et gagne ses lettres de noblesse. Les derniers prix littéraires du Gouverneur général ont couronné pour une deuxième fois un polar d'Andrée A. Michaud (Bondrée), comme meilleur roman canadien en langue française. Outre Saint-Pacôme, qui décerne son prix du meilleur roman policier depuis 2001, la petite ville de Knowlton, en Estrie, accueillera pour une quatrième année an mai Les printemps meurtriers, un festival consacré au genre qui a déjà accueilli des pointures internationales comme R. J. Ellory, en plus de la crème du milieu québécois.

«Notre polar est en santé», confirme Chrystine Brouillet. «On a de plus en plus de gens qui font du polar, il y a de belles découvertes. C'est agréable de voir que ça évolue, qu'on crée notre milieu et qu'on l'alimente très bien», ajoute la reine incontestée du roman policier au Québec. On pourra renouer avec Maud Graham pour une 15e enquête dès la fin mai, alors que La mort mène le bal, une nouvelle aventure de la sympathique tueuse en série Louise, créée dans son tout premier livre, Chère voisine, est parue en février. 

Martin Michaud, lui, fait partie de la nouvelle vague d'auteurs de polars qui ont le vent en poupe. L'avocat de formation a publié son premier roman, Il ne faut pas parler dans l'ascenseur, en 2010. Il avoue candidement qu'à l'époque, il n'avait pas conscience d'une scène locale aussi forte dans le domaine du polar. Depuis son entrée dans le monde littéraire, il a découvert une faune d'auteurs passionnés par les intrigues et le suspense. Il est maintenant convaincu de sa qualité, hors de tout doute. «Je le dis sur toutes les tribunes, on a ici au Québec des écrivains de roman policier qui sont de calibre international, et plusieurs d'entre eux mériteraient d'être publiés partout dans le monde. On n'a rien à envier à ce qui se fait dans les pays scandinaves, par exemple», lance-t-il. 

Lui-même tente en ce moment l'aventure européenne. Certains de ses titres sont déjà parus outre-Atlantique, en Belgique principalement. «La réaction est très bonne», assure l'auteur de Violence à l'origine, qui peut maintenant vivre de sa plume. 

Tous les chemins mènent au polar

Les auteurs interviewés par Le Soleil ont tous en commun d'avoir été des passionnés de polars avant d'en écrire. Et c'est cette passion qui les a convaincus de faire le saut, souvent après des essais infructueux dans un genre littéraire plus «classique». 

«J'étais consciente qu'étant jeune, j'aurais la tentation autobiographique et ce n'était pas une bonne chose. Mes histoires d'amour n'étaient vraiment pas intéressantes!» lance en riant Chrystine Brouillet, native de Québec et diplômée en littérature de l'Université Laval. «Comme je lisais beaucoup de polars, j'en ai écrit un pour fuir la tentation autobiographique, me disant que comme je n'avais jamais tué personne, je serais très loin de moi en l'écrivant», ajoute-t-elle. 

Sa principale influence, à l'époque, était Patricia Highsmith. Son audace de s'attaquer à un genre absent de la littérature d'ici lui voudra un prix Robert-Cliche pour son premier roman, et l'enverra sur un riche chemin littéraire auquel se sont greffées d'autres aventures dans la saga historique et la chronique. Mais ce cheminement s'est aussi fait au prix d'un exil d'une dizaine d'années à Paris, où elle a trouvé une communauté plus forte de gens qui écrivaient du polar. 

Claude Forand, originaire de Plessisville, avait toujours eu le goût d'écrire. Après ses études à Québec, c'est le journalisme qui lui a permis, pendant un temps, d'assouvir sa passion pour les mots. Installé à Toronto depuis 30 ans, il s'est tourné vers le polar tout simplement parce que son premier sujet était tiré d'une histoire judiciaire sur laquelle il avait écrit un dossier de fond pour un magazine. «Il y avait quelque chose qui me titillait, je voulais aller plus loin», raconte-t-il. 

À son deuxième polar, Ainsi parle le Saigneur, les Éditions David ont flairé le potentiel pour intéresser les adolescents à la lecture. Une version pour jeunes a été publiée dans une nouvelle collection, en même temps que la version pour adultes et, depuis ce temps, Claude Forand a remporté de nombreux prix pour son oeuvre, attachée au personnage de l'inspecteur Roméo Dubuc, installé dans le village fictif (même s'il en existe un vrai) de Chesterville, en Estrie. En Ontario francophone, ce sont surtout les écoles et les adolescents qui font rouler les oeuvres de Forand, mais au Québec, son public est plus adulte, note-t-il.

«Un genre complet»

Martin Michaud, lui aussi natif de Québec, avait toujours eu la passion d'écrire. «J'essayais d'écrire de la grande littérature, je voulais être un styliste», raconte-t-il. Ses essais sont cependant infructueux. Inspiré par ses nombreuses lectures de polars scandinaves, britanniques et américains, il décide de se lancer dans le genre, lui aussi. «Ce que j'ai découvert, en commençant à écrire du polar, c'est que tu dois soigner ton style, mais tu dois surtout avoir une bonne histoire, sinon tu es mort. Et c'est là que j'ai découvert ma vraie nature de romancier», analyse-t-il. Le quatrième roman mettant en vedette Victor Lessard, enquêteur de la police de Montréal, vient de paraître aux Éditions de la Goélette. 

«Le roman policier est un genre extrêmement complet. Si Balzac vivait en 2015, je pense qu'il écrirait du policier», soutient Martin Michaud. «Le roman policier, c'est un roman social, finalement. Il permet de porter un regard sur la société dans laquelle on vit», ajoute-t-il.

Maxime Chattam, auteur français de polars et de... (Photo La Presse, André Pichette) - image 2.0

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Maxime Chattam, auteur français de polars et de thrillers, estime que le roman policier amène à se poser beaucoup de questions fondamentales. 

Photo La Presse, André Pichette

Une littérature «moderne et intelligente»

Si la scène mondiale du polar est largement dominée par les auteurs anglo-saxons, les Américains et, plus récemment, les Scandinaves, les auteurs de l'Hexagone s'y font aussi une place enviable. C'est le cas de Maxime Chattam, auteur de différentes séries de thrillers et de romans fantastiques, qui présente cette année au Salon du livre de Québec Que ta volonté soit faite, un roman noir, différent de ce à quoi ses fans ont été habitués. 

De son côté de l'Atlantique, le polar se vend bien, très bien, même. «Il y a eu beaucoup d'abus dans le polar dans les années 80, qui était une littérature de gare, mal écrite. Et encore aujourd'hui, il y a une part de cette littérature sacrifiée sur l'autel du commercial. 

Interpellation

Mais le roman policier en général, quand il est bien fait, a ce petit supplément d'âme qui va poser des questions, vous interpeller», soutient-il. Or, il est encore difficile de faire accepter à l'intelligentsia littéraire que le roman policier est de la littérature, et pas de la sous-littérature, souligne Maxime Chattam. 

Il en est lui-même venu à ce genre, comme auteur, pour «la construction, la minutie, la précision qu'exige la construction d'un roman policier». «C'est quelque chose qu'on ne retrouve pas ailleurs. Chaque fois que j'entreprends l'écriture d'un thriller, je ne suis pas sûr d'arriver au bout, parce que c'est tellement complexe. Il n'y a pas de recettes, pas de certitudes», avance-t-il. 

Dans Que ta volonté soit faite, Chattam fait le portrait d'une petite bourgade américaine qui, finalement, «lui permet de parler de l'humanité dans son ensemble», à travers un père et son fils, élevés dans la violence, qui prennent deux chemins différents. «Dans la littérature, je trouve que le roman policier et le thriller ont quelque chose de fascinant. Sous couvert de divertissement, on vous amène à vous poser beaucoup de questions fondamentales, sociales, philosophiques et spirituelles. C'est une littérature moderne et intelligente», conclut l'auteur français.

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