Nicolas Dickner: l'écrivain nerd

C'est par le roman Nikolski, qui a reçu... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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C'est par le roman Nikolski, qui a reçu plusieurs honneurs,  que le romancier Nicolas Dickner s'est fait réellement connaître.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) Quand on lui pose une question sur le nombre de conteneurs maritimes qui transitent chaque jour par le port Montréal, Nicolas Dickner fait ni une ni deux, il sort son cellulaire et fait la division, à partir de chiffres mémorisés. Résultat : «Il y a près de 1700 mouvements de conteneurs par jour», annonce-t-il, attablé devant une pizza.

Un peu nerd, Nicolas Dickner? Le principal intéressé ne le nie pas. Il y a plusieurs années, «bien avant que ce soit à la mode», il se réclamait plutôt d'être un geek, «un genre de nerd qui boit du vin», rigole-t-il.

Mais voilà, pour un auteur, le sens des mots est important, et il semblerait que la sémantique autour des termes nerd et geek ait évolué. Il cite pour preuve une étude produite par une chercheuse qui a fait de l'exploration de données sur Twitter.

«Elle s'est rendu compte que le mot geek était souvent associé à des objets, des gadgets, des collections, des choses qu'on possède, alors que le nerd est associé à l'apprentissage de certaines choses», nuance Dickner. «Le geek est beaucoup plus dans la possession, alors que le nerd est plus dans le savoir-faire. Je déclare qu'il est temps de réformer ça et de dire que je suis un nerd. Je m'assume.»

Voilà qui est réglé. 

L'encyclopédie de tous les départs

Nicolas Dickner a grandi à Rivière-du-Loup, le nez dans L'encyclopédie de la jeunesse. Ça tombe sous le sens quand on sait que l'écrivain aime classer, quantifier, calculer, comme le nombre de citrons qu'il faudrait pour égaler la puissance de la bombe d'Hiroshima. Pourtant, c'est dans ses cours de math de secondaire, où il s'ennuyait ferme, que le romancier a commencé à gribouiller des pamphlets vitrioliques et autres versions punk de contes pour enfants, qu'il faisait circuler «sous le manteau» - c'était avant le temps des réseaux sociaux. 

Après une brève exploration cégépienne des arts plastiques, il déménage ses pénates dans la ville universitaire la plus proche, Québec, pour se recentrer sur la littérature. 

C'est avec sa propre Encyclopédie, celle du petit cercle, qu'il termine sa maîtrise en création littéraire et atterrit une première fois sur les tablettes des librairies. Un prix Adrienne-Choquette et un Jovette-Bernier déjà en poche, l'avenir semble prometteur... et il le sera.

De Lima au quartier Saint-Sauveur

Après avoir bourlingué un brin, passant notamment un an à Lima, au Pérou, comme programmateur de bases de données, Dickner repasse par Québec, où il écrira une bonne part de Nikolski, son premier roman, dans un appartement rue Napoléon, dans Saint-Sauveur. «Je travaillais à La Boîte à Pain, qui était un tout nouveau commerce à l'époque. Donc j'écrivais Nikolski... et je faisais des sandwichs», se remémore l'écrivain. 

Le passage du genre bref de la nouvelle à celui du roman n'a pas été de tout repos, et c'est finalement en Allemagne, grâce à une résidence de création, qu'il termine le bouquin qui allait réellement le faire connaître. 

Nikolski naît en même temps que la maison d'édition Alto, de Québec, en 2005. Prix Anne-Hébert, Prix littéraire des collégiens, Prix des libraires du Québec, inscription à la courte liste de finalistes aux Prix littéraires du Gouverneur général : les honneurs se succèdent, et le premier roman de Dickner prend son envol, pendant que son auteur s'installe à Montréal. «Nikolski a eu un parcours parfait. On ne s'attendait pas à ça. Ça a été une courroie d'entraînement», analyse son auteur. 

Du côté romanesque, il récidive quatre ans plus tard avec Tarmac. «Ça a été tellement simple. Si tous mes livres pouvaient s'écrire comme Tarmac! En 24 mois, j'ai fais un bouquin et un bébé. Pas mal, non?» lance-t-il, entre deux bouchées de pizza.

Entre son premier roman et son petit dernier, Six degrés de liberté, qui sera en librairie mardi, Nicolas Dickner est devenu une deuxième fois papa et a multiplié les aventures d'écriture : chroniques hebdomadaires dans Voir, traductions, écriture en duo - et derrière un pseudonyme, histoire pour enfants... 

Enfin la liberté

N'empêche, avec Six degrés de liberté, dont il a eu l'idée en plein milieu de la cuisine de son beau-père, dans Saint-Romuald, il s'est, incidemment, enfin donné toute la liberté dont il avait envie.

«Je m'étais beaucoup retenu, avec Nikolski, de faire le roman que je voulais, parce que je ne voulais pas perdre les lecteurs. [...] Je n'aurais jamais fait ça, avant, consacrer autant de chapitres à des processus techniques, à donner autant d'explications... J'ai la conviction, acquise depuis 10 ans, que les lecteurs sont beaucoup plus intelligents qu'on voudrait nous faire croire. Les lecteurs ne sont pas bêtes. Ça ne veut pas dire de faire les choses n'importe comment, mais il y a certains compromis que je n'ai pas faits dans Six degrés de liberté», tranche-t-il.

Nerd assumé, on disait. «Mais au final, j'ai la même incertitude qu'avec Nikolski. Je ne sais pas comment les gens vont réagir», ajoute-t-il en riant.

***

EXTRAIT:

«Jay fronce les sourcils. Le conteneur est-il un lieu? Non, pas vraiment. Mais il ne s'agit pas non plus d'une banale boîte, ni d'un véhicule, ni de l'équivalent transcontinental d'un ascenseur. Il est à la fois objet et infrastructure, acier gaufré et base de données; il relève de la culture et du cadre légal. Voilà des siècles que les êtres humains sont familiers avec la géographie, avec des concepts tels que la route, le territoire, la frontière - mais le conteneur échappe à la géographie. Il opère en périphérie de la conscience collective. »

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Ces dernières années, Nicolas Dickner a suivi avec... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 3.0

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Ces dernières années, Nicolas Dickner a suivi avec passion le monde du transport par conteneurs, qui est au coeur de son nouveau roman. 

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Au royaume des monomanes sympathiques

Oubliez la vision romantique de l'écrivain mystique qui se laisse porter par son inspiration. Quand il se lance dans un projet d'écriture, Nicolas Dickner fait de ses sujets des obsessions. Il accumule des gigaoctets de documentation, s'abonne à des flux de veille, fouille des archives et se monte d'impressionnants dossiers... «C'est ça, être romancier, tu fais beaucoup de recherche et développement, mais tu ne sais pas toujours ce qui va payer», analyse-t-il. 

Ces dernières années, il a suivi avec passion le monde du transport par conteneurs, qui est au coeur de son nouveau roman. «Je me documente essentiellement par ordinateur. C'est tellement plus rapide maintenant», argue celui qui a travaillé plusieurs années en informatique. «L'une des grosses différences avec mes autres romans, c'est que pour Six degrés de liberté, j'étais branché sur un phénomène contemporain, très présent dans l'actualité. Tous les matins, je recevais tout ce qui se passait dans le monde du conteneur : les passagers clandestins qui se faisaient prendre,

les incendies de conteneurs à Shanghai, les grèves au Brésil... J'avais tout ça en temps réel. J'ai vraiment flotté là-dedans pendant plusieurs années», explique-t-il. 

Dans le contexte, le verbe flotter semble particulièrement approprié. Mais voilà, dernièrement, Dickner s'est désabonné de tous ces flux de nouvelles. «Une fois que c'est terminé, il y a une partie du processus de deuil qui consiste à dire : "C'est fini, je n'ai plus besoin de m'intéresser à ça." Encore que les conteneurs, c'est difficile d'arrêter de s'y intéresser», note-t-il avec un sourire amusé.  

Sujets porteurs

Le mot obsession semble coller à la peau de l'auteur. Ses personnages ont tous en commun d'être des monomanes plutôt sympathiques. «C'est assurément conscient. Je ne peux pas dire que c'est un truc que j'ai fait malgré moi. Maintenant, est-ce que c'est un reflet de ma propre tendance à l'obsession ou si c'est simplement parce que c'est agréable de travailler avec des personnages qui sont branchés sur un truc en particulier? Je ne pourrais pas départager l'un de l'autre. Chose certaine, ça fait des personnages intéressants», plaide-t-il. 

L'habitude vient peut-être du passage de la nouvelle au roman, une évolution qui n'a pas été de tout repos pour l'écrivain, à l'époque de l'écriture de Nikolski. «Il n'y a pas

juste une différence de longueur, expose-t-il. Quand tu écris un roman, tu en as pour deux ou trois ans. Il faut que tu trouves des sujets capables de te porter pendant ce temps-là. [...] Être intéressé, ça ne suffit pas. C'est un apprentissage en soi, gérer ses obsessions. Je dirais que c'est même le principal défi du roman», soutient Nicolas Dickner.

«Expliquer le monde moderne»

En cours de route, il a ainsi abandonné plusieurs manuscrits qui lui semblaient pourtant prometteurs. Ces temps-ci, il jongle avec un gros dossier d'informations accumulées à propos d'un «personnage méconnu de l'histoire du Québec». Il hésite encore à savoir si ce sujet, qui lui apparaît tripant, a vraiment une portée pour le public. «Quand j'ai été obsédé par le conteneur, c'était facile de voir à quel point c'était un sujet qui avait une grande portée, parce que ça a des ramifications économiques, politiques, géographiques, historiques, domestiques... Tout est dans le conteneur. J'avais mis la patte sur un beau sujet susceptible d'expliquer le monde moderne, pense-t-il. Quand tu as un sujet un peu plus obscur, c'est dur d'évaluer si cet objet-là te semble intéressant parce que tu es obsédé ou si ça a une réelle portée universelle. Il n'y a pas de mesure objective pour ça, ce n'est pas une science exacte.»

Quoi qu'il en soit de l'avenir de cette idée, Dickner se fait un point d'honneur d'essayer d'être en phase avec le monde qui l'entoure. «J'essaie avec mes livres d'être dans le siècle, dans le cours des choses, de ne pas me mettre en retrait des événements», avance le romancier. 

Et malgré le succès qui lui a permis de se consacrer à l'écriture durant les 10 dernières années, il n'est pas prêt à dire qu'il vit de sa plume. «Ça voudrait dire que j'ai une permanence. Tout ce que tu peux dire, c'est : "Oui, cette année, j'ai vécu de ma plume." Ça fait une dizaine d'années que je m'en tire, mais on verra. Il n'y a jamais rien d'acquis... à part si tu es un vieux rentier qui fait un gros héritage!» lance-t-il en riant.

***

EXTRAIT:

«Les grandes routes commerciales du vingtième siècle aboutissaient dans ce grenier, et tout en jouant de la fourche, Lisa se demande par quel délire géopolitique ces objets ont pu être désirés, achetés, amassés, utilisés, chéris, puis entassés strate après strate dans ce grenier insalubre jusqu'à former une masse indissociable, par endroits, de la masse de guano et de cadavres de chauves-souris. »

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Quelques titres de Nicolas Dickner(Le Soleil remercie la libraire Pantoute pour la réalisation de cette prise de vue.)

Le Soleil, Patrice Laroche

Le rayon de Nicolas Dickner

1 - Nikolski, 2005

Premier roman de Nicolas Dickner, après la parution de son recueil de nouvelles L'encyclopédie du Petit Cercle, Nikolski met l'auteur sur le radar du monde littéraire, et marque aussi le début de l'aventure d'Alto, une maison d'édition de Québec qui fête ses 10 ans cette année. L'auteur comme son éditeur, Antoine Tanguay, renouent donc d'une façon toute particulière avec Six degrés de liberté.

2 - Tarmac, 2009

Dans une Rivière-du-Loup post-guerre froide, Dickner entreprend de raconter dans Tarmac l'histoire d'amour préapocalyptique entre deux jeunes qui trouvent refuge dans le bunker familial, où se croisent des ramen, David Suzuki et une étonnante quantité de citrons. Le romancier découpe ce nouveau bouquin en chapitres extrêmement brefs, inspirés par le livre Cat's Cradle de Kurt Vonnegut.

3 - Le romancier portatif, 2011

Entre 2006 et 2011, Nicolas Dickner signe une chronique hebdomadaire dans Voir. Le romancier portatif en rassemble 52 des plus réussies. «Ça a été un âge d'or dans ma carrière. D'abord, tu as un chèque de paye qui rentre pour écrire, c'est assez merveilleux. [...] J'ai eu cinq ans de liberté absolue. Ça m'a permis d'aller explorer plein de sujets et la forme courte, entre autres», explique l'auteur, ajoutant que ce «laboratoire» lui a servi pour Tarmac.

4 - Traité de balistique, 2006

Après le succès de Nikolski, Nicolas Dickner revient sur les tablettes, cette fois sous le pseudonyme d'Alexandre Bourbaki. Ils sont en fait trois à se cacher, plus ou moins discrètement, sous ce nom de plume : en plus de Dickner, Bernard Wright-Laflamme et Sébastien Trahan se joignent à ce petit laboratoire en 19 récits et quelques images qui décompose et reconstruit l'histoire de la science moderne. Nicolas Dickner s'est aussi lancé dans une autre aventure à quatre mains, en compagnie de Dominique Fortier. Le résultat, Révolutions, est paru en septembre.

5 - DaNse contact - TV Satelite - CuisiNe familial, 2010

Un petit bouquin, nouvelle inédite de Nicolas Dickner, paraît dans une collection spéciale qui souligne les cinq ans de la maison d'éditions Alto. Il y est question d'apprendre à nouer une cravate en 45 secondes, de savoir pourquoi les pieuvres ne voyagent pas par FedEx et d'assister à une forme obscure de danse érotico-aquatique en compagnie de Ringo Starr. À noter que dans le genre bref, Nicolas Dickner s'est aussi commis à la littérature jeunesse avec Boulevard banquise, réalisé en collaboration avec le Musée national des beaux-arts du Québec.

6 - Minuscule et Les weird,
d'Andrew Kaufman (traductions)

Entre Tarmac et Six degrés de liberté, Nicolas Dickner s'est initié à la traduction, à l'invitation de son éditeur Antoine Tanguay, qui voulait publier les oeuvres du Torontois Andrew Kaufman. «C'est complètement différent, de faire de la traduction. Le rapport au langage est vraiment plus agréable. Quand tu fais un roman, tu dois t'occuper de tout en même temps. Tu es au four et au moulin, c'est comme construire une ville à toi tout seul. Alors que quand tu fais de la traduction, tout est en place, la ville est déjà là, ça fait en sorte que tu peux consacrer beaucoup plus de temps au langage et ça, c'est agréable. Ça donne une intimité avec le dictionnaire. Je pense que ça nourrit le travail de l'écrivain», raconte l'auteur.

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