Jacques Languirand: le chemin le moins fréquenté

Jacques Languirand entouré de sa femme Nicole Dumais... (La Presse, David Boily)

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Jacques Languirand entouré de sa femme Nicole Dumais et l'écrivaine Aline Apostolska. Cette dernière signe une biographie du grand homme de radio, aujourd'hui diminué par la maladie d'alzheimer.

La Presse, David Boily

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(Québec) Depuis le 1er février, sa voix douce et enveloppante, son rire reconnaissable entre tous, ses propos éclairants sur l'ésotérisme, la spiritualité et les théories de Jung et McLuhan, ne résonnent plus sur les ondes de Radio-Canada. Après 43 ans, l'homme a fermé son micro pour toujours. «Je suis fatigué. Je vous aime et je ne vous oublierai jamais. Mais je m'en vais» ont été les dernières paroles de Jacques Languirand à son émission culte Par quatre chemins.

Fatigué, neuf mois plus tard, l'homme de 84 ans l'est encore plus. La démence et la maladie d'alzheimer ont mis sa mémoire et son esprit à mal. Son corps a du mal à suivre. Il y a deux semaines, une chute dans un escalier lui a valu une hospitalisation pour une fracture de l'épaule.

Devant ces circonstances peu réjouissantes, Aline Apostolska est la première à admettre que le projet d'une biographie autorisée de ce personnage flamboyant, Jacques Languirand - Le cinquième chemin, est passé à un cheveu de ne pas voir le jour. «C'était in extremis. Quand je l'ai revu, le printemps dernier, je me suis dit "heureusement qu'on l'a faite". Ce n'était plus tout la même personne.»

Pendant un an, tous les lundis, la journaliste et écrivaine (Un été d'amour et de cendres) a recueilli ses confidences «dans une démarche sincère et authentique de mettre ses affaires en ordre avant de partir.» Elle a également eu accès à tous ses journaux intimes, une vingtaine. Au final, il en résulte un livre fascinant, au croisement de «l'essentiel et de l'intime», qui lève le voile sur les multiples facettes de cet être d'une complexité insaisissable. «Il n'est pas possible de lui coller une étiquette. Il en est très fier.»

«Sa vie couvre tout le spectre de l'être humain, ajoute-t-elle. Du pire au meilleur. Du plus sombre au plus lumineux. Du plus matérialiste et terrestre au plus spirituel et mystique. Du masculin au féminin. Il y a quelque chose de vertigineux dans cette ampleur, c'est fascinant.»

Lever le voile

En cette fin d'avant-midi, dans un restaurant montréalais de la rue Ontario, Jacques Languirand n'est pas au rendez-vous. Le Soleil aurait évidemment aimé le rencontrer, mais son état de santé ne le permettait pas; d'autant plus, affirme Mme Apostolska, que son épouse Nicole et lui sont en plein déménagement. Le couple a vendu sa grande maison de Westmount pour un appartement plus modeste, derrière le Jardin botanique.

Aurait-il été présent, croit-elle, que rien ne dit que les échanges auraient été fructueux. «Parfois, une fenêtre s'ouvre [dans son esprit], mais on ne sait jamais combien de temps ça va durer. Ça peut être cinq minutes comme une demi-heure.» Bien triste destin pour un éveilleur de consciences...

Aline Apostolska ne connaissait pas Jacques Languirand avant de devenir la dépositaire de ses souvenirs. Tout au plus l'avait-elle croisé dans les corridors de Radio-Canada ou écouté parfois à la radio. La surprise de découvrir un homme «plus grand que nature» a été d'autant plus forte.

«Petit à petit, j'ai compris qu'il s'était créé un personnage tellement énorme, avec une émission tellement unique (qui détient un record de longévité et de cotes d'écoute) que, forcément, ça créait de l'ombre sur ses douleurs, ses échecs, son travail de créateur, son théâtre, son écriture. Tout cela, il ne voulait justement pas que ça reste dans l'ombre.»

Démons intérieurs

Orphelin de mère à deux ans et demi, élevé par un père avec lequel il a entretenu une relation orageuse toute sa vie - au point de changer son nom de famille, Dandurand, pour celui de son grand-père, Languirand -, l'ex-animateur traîne des souvenirs d'enfance difficiles. Cela ne l'empêchera pas de faire son chemin jusqu'à Paris, sans diplôme, où il cherchera, par trois fois, à faire carrière comme comédien et metteur en scène de théâtre. Un échec dont il aura du mal à se remettre.

Mais au-delà de ses accomplissements et revers professionnels, le personnage a surtout voulu, à travers ce livre, faire la paix avec ses démons intérieurs. Une «démarche d'authenticité» qui débouche sur une multitude de regrets, à l'égard de ses proches et de vieux amis disparus. Tel Hubert Aquin, dont le suicide a été vécu par Languirand comme un «cataclysme personnel», et René Lévesque, son «maître» en journalisme, qui lui avait ouvert les portes de Radio-Canada.

René Lévesque l'avait approché une première fois, lors de la création du Parti québécois, à la fin des années 60, pour faire partie de sa garde rapprochée. Languirand traversait alors une sévère dépression. La seconde fois, 20 ans plus tard, alors que le PQ était en pleine déconfiture. Nouveau refus. «Lorsqu'il l'a revu, il était dans son cercueil. Il en garde une profonde blessure.»

«À la fin de sa vie, ce qu'il lui reste, c'est beaucoup plus la souffrance, les échecs et les déceptions, en particulier sur le plan familial et privé», renchérit Aline Apostolska. Celui qui s'est toujours vu comme un «père moche» a repris contact avec sa fille et son fils. Il a passé les trois dernières années à chercher désespérément cette autre fille, qui aurait aujourd'hui au début de la soixantaine, née d'une relation avec une Parisienne, alors qu'il avait seulement 20 ans. Comme si, au crépuscule de son existence, il cherchait «la réunification d'une vie éclatée depuis la mort de sa mère».

La condition humaine, la spiritualité, la vie après la vie, les religions et grands courants de pensée spirituels, Jacques Languirand en a fait l'alpha et l'oméga de sa carrière. Forcément, se dit-on, l'homme doit amorcer le dernier droit avec une certaine sérénité. «Jacques croit à la réincarnation et à l'au-delà, mais il en a un accommodement très judéo-chrétien. Pour lui, il faut effacer ses fautes pour ne pas être réincarné en cloporte...»

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ALINE APOSTOLSKA. Jacques Languirand - Le cinquième chemin. Les éditions de l'Homme. 370 pages

Extraits de Jacques Languirand - Le cinquième chemin

«La vie est une épreuve, c'est le sens de la vie. On est tous sur cette planète pour vivre des épreuves et les dépasser. C'est la clef centrale pour moi.»

«Alors, oui, j'ai vécu une vie passionnante. Mais avec le recul, je me rends compte que j'ai mangé tellement de marde! [...] D'ailleurs, c'est depuis que je suis épuisé qu'on me prend pour un sage.»

«Pour exprimer et ressentir ce que l'on est, il faut un vocabulaire et des mots précis. S'il n'y a pas la langue, il n'y a pas de réflexion.»

«On ne peut pas vivre sans fondations. Au Québec, plus personne n'a de vue d'ensemble ni de recul. On a vécu 40 ans tourné vers l'ici et maintenant. On efface les références.»

«Ce n'est pas l'anglais qui menace le français. Il faudrait apprendre à bien parler et à bien écrire le français. On a perdu ça.»

«Toute ma vie, j'ai travaillé comme une bête et j'ai aussi pris du plaisir tous azimuts. Les joies de l'esprit et les joies de la chair m'ont toujours semblé devoir aller ensemble.»

«Le bonheur, c'est l'équilibre. Personne ne le trouve. Le bonheur, c'est la recherche.»

«Toute ma vie, j'ai travaillé mille fois plus que les autres pour compenser le fait que je n'ai aucun diplôme officiel.»

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