Québec sous la plume des étrangers

Les écrivains ont été nombreux à entreprendre le... (Archives Le Soleil)

Agrandir

Les écrivains ont été nombreux à entreprendre le voyage vers Québec et n'ont pu retenir leur plume d'en tracer une description, fort souvent élogieuse.

Archives Le Soleil

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Sur le même thème

<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) Charles Dickens, Henry James, Albert Camus, Stefan Zweig, H.P. Lovecraft... De célèbres auteurs étrangers ont porté un regard admiratif, ému et fasciné sur «le prodigieux paysage de Québec». Retour dans le temps sur les traces de ces plumes qui ont sillonné la ville, en compagnie de Marie-Ève Sévigny de la Promenade des écrivains.

Marie-Ève Sévigny, directrice de la Promenade des écrivains... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 1.0

Agrandir

Marie-Ève Sévigny, directrice de la Promenade des écrivains

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Québec, ville du fait français en Amérique, a exercé de tout temps un attrait indicible sur les auteurs étrangers. Plusieurs en ont laissé des traces dans leurs oeuvres, ou, plus souvent encore, dans leurs journaux de voyage.

«Quand on décide de marcher dans le Vieux-Québec, sur les traces des écrivains, c'est incroyablement concentré, il y en a beaucoup qui sont passés ici, tant des auteurs du Québec que d'ailleurs», lance Marie-Ève Sévigny, directrice de la Promenade des écrivains.

L'organisme propose depuis 2000 des tours guidés à pied qui permettent de découvrir les endroits qui ont inspiré les écrivains. À la tête de la Promenade depuis 2008, Marie-Ève Sévigny offre maintenant 10 parcours à thématiques différentes. Tous les dimanches du mois d'août (sauf le 10, qui sera consacré à la Nouvelle-France), il sera possible de suivre le parcours «fondateur» de la Promenade des écrivains, qui s'intitule Québec, ville réelle et fictive.

Si la promenade elle-même s'attarde aussi à des écrivains québécois comme Daniel Danis, Hélène Dorion et Alain Grandbois, Le Soleil s'est intéressé à l'aspect qui retrace la présence d'illustres écrivains étrangers à Québec.

Camus, Dickens, Lovecraft, Zweig... Ils ont été nombreux à entreprendre le voyage vers Québec et n'ont pu retenir leur plume d'en tracer une description, fort souvent élogieuse. «Certains écrivains américains venaient pour affaires au Canada, mais il y avait beaucoup d'auteurs étrangers qui allaient à New York et qui, tant qu'à y être, faisaient une petite percée vers Montréal et Québec en train, pour voir le fait français en Amérique», raconte Marie-Ève Sévigny.

D'autres parcours guidés sont offerts en août et jusqu'à la fin du mois d'octobre par la Promenade des écrivains. Chrystine Brouillet, Jacques Poulin, la Nouvelle-France et le polar seront aussi à l'honneur.

Une promenade en compagnie de Marie-Ève Sévigny coûte 15 $ (10 $ pour les étudiants). Il est conseillé de réserver au 418 641-6798. Les parcours, qui se déroulent à pied, ont lieu beau temps, mauvais temps. Pour informations : www.promenade-ecrivains.qc.ca.

La majeure partie de la documentation utilisée pour bâtir le parcours Québec, ville réelle et fictive a été tirée de deux livres de Luc Bureau, Pays et mensonges et Mots d'ailleurs.

Albert Camus... - image 2.0

Agrandir

Albert Camus

Albert Camus (1913-1960)

«Il me semble que j'aurais quelque chose à dire sur Québec et sur ce passé d'hommes venus lutter dans la solitude, poussés par une force qui les dépassait. Mais à quoi bon? Il y a maintenant des quantités de choses dont je sais que je les réussirais artistiquement parlant. Mais ce mot n'a plus de sens pour moi. La seule chose que je voudrais dire j'en ai été incapable jusqu'ici et je ne le dirai sans doute jamais.»

L'écrivain et philosophe français Albert Camus passe en coup de vent à Montréal et à Québec, en provenance de New York. Nous sommes en 1946. La guerre vient tout juste de se terminer. Le court passage concernant Québec, où il décrit rapidement son «prodigieux paysage», qui offre «l'impression réelle de la beauté et de la vraie grandeur», sera publié en 1978, de façon posthume, dans Journaux de voyage.

Pour Marie-Ève Sévigny, le regard qu'il pose, en très peu de mots, sur la colonisation de la Nouvelle-France, est marquant.

«Camus était d'origine algérienne, donc il connaissait les enjeux derrière la colonisation. Quand il voit le fleuve, il pense tout de suite à ça. À l'époque de la Nouvelle-France, décider de construire ici, c'était comme décider de coloniser Mars aujourd'hui. C'est émouvant de voir qu'avec sa sensibilité unique, Camus a capté dans la vue du fleuve cette folie d'avoir voulu bâtir un nouveau monde ici.»

Henry James (1843-1916)

«Vous pouvez remarquer les petites maisons, ressemblant à des boîtes, faites de pierres grossières ou du stuc, peintes chacune avec une naïveté impitoyable en quelque teinte vive selon le goût du propriétaire [...]. L'élément français donne la tonalité principale, tandis que la colonie anglaise conserve, en grande partie, cet air à demi distingué du touriste à l'étranger, qui caractérise les Britanniques exilés et provinciaux.»

L'auteur américain Henry James fera un compte rendu de son voyage à Québec, au printemps 1871, dans la revue The Nation, en septembre de la même année. Le motif qui ressort de son portrait de la ville est cette tentative de réconciliation entre la France et l'Angleterre.

«Henry James va regarder les maisons de Québec, les maisons de la rue D'Auteuil, par exemple, et ayant voyagé autant en France qu'en Angleterre, il y voit le mélange des deux personnalités de la ville. L'identité de Québec est à la fois anglophone et francophone, mais aussi catholique et protestante. Il reconnaît Québec comme la synthèse de ces mondes-là», raconte Marie-Ève Sévigny.

La vue des fortifications, déjà un lieu de promenade affectionné par les citadins, marque aussi Henry James. Il en dira, entre autres : «Ils ne sont ni très hauts ni très anciens, ces murs; l'air trop net de l'Amérique est hostile à la patine qui enrichit la maçonnerie historique de l'Europe.»

Julien Green... - image 4.0

Agrandir

Julien Green

Julien Green (1900-1998)

«Si le Saint-Laurent nous parlait de la Genèse, ce soir-là, le ciel répondait par des versets de l'Apocalypse. Étions-nous seuls à le voir, mon compagnon et moi? L'indifférence des promeneurs me confondit, qui bavardaient en plaisantant sous les franges lumineuses d'une aurore boréale. N'ayant jamais vu d'aurore boréale, je sentis une certaine inquiétude se mêler à ma surprise. [...] Le lendemain, j'appris qu'à Saint-Anne-de-Beaupré, on avait observé une teinte rose tournant au rouge dans le ciel illuminé par le phénomène, et que certains avaient pris peur. [...] Quelques jours plus tard, c'était la guerre.»

Julien Green, un auteur américain naturalisé français, a laissé dans son livre Villes un bouquet de descriptions de cités qui l'ont marqué. Le grand voyageur nous y fait l'honneur d'avoir choisi Québec, avec Budapest, Istanbul, Rome...

Contrairement à Camus, qui est venu dans la ville tout juste après la guerre, Julien Green, lui, l'a visitée le 20 août 1939, soit quelques jours à peine avant sa déclaration officielle. Dans son très court récit, où il se trouve sur la terrasse Dufferin et contemple avec amusement la nonchalance des passants devant un paysage aussi grandiose, il associe habilement la vision d'une aurore boréale au début de la guerre.

«Dans le temps, il n'y avait pas autant de lumière, on pouvait voir des aurores boréales de Québec. Quelqu'un m'a raconté que la coutume chez les vieux à l'époque voulait que quand tu voyais une aurore boréale, c'était un présage de guerre», raconte Marie-Ève Sévigny.

«C'est quand même incroyable. Les écrivains établissent des liens entre des motifs et font une interprétation qui n'est rien d'autre qu'une interprétation artistique, mais leur interprétation nous permet de comprendre et d'agencer toutes sortes d'éléments du monde desquels on est témoins, mais dont on est inconscient», poursuit-elle.

Charles Dickens... - image 5.0

Agrandir

Charles Dickens

Charles Dickens (1812-1870)

«L'impression que produit sur le visiteur ce Gibraltar d'Amérique - par ses hauteurs étourdissantes, sa Citadelle suspendue dans les airs, ses rues escarpées et pittoresques, ses portes à l'allure renfrognée, les vues si saisissantes qui accrochent l'oeil à chaque détour - est quelque chose d'unique et d'impérissable.»

Après un voyage décevant aux États-Unis en 1840, l'auteur d'Oliver Twist quitte à nouveau son Angleterre natale pour mettre le cap sur le Canada, en 1942. Accompagné de sa femme, il sillonne le pays pendant un mois, passant entre autres par Québec et Montréal. Il en livrera ses impressions dans American Notes, publié la même année.

Selon ce qu'il en témoigne, Québec le marque profondément. «Le cap Diamant sous l'oeil de Dickens devient le "Gibraltar d'Amérique". Il est époustouflé devant la dénivellation importante», expose Marie-Ève Sévigny.

L'heureuse comparaison sera reprise de nombreuses fois par la suite. Selon Dickens, c'est «dans les perspectives qui s'ouvrent à partir du vieil Hôtel du gouvernement et de la Citadelle que réside [la] plus grande beauté [de Québec]», offrant «l'une des plus charmantes images que l'oeil puisse accueillir».

Antoine de Saint-Exupéry... - image 6.0

Agrandir

Antoine de Saint-Exupéry

Saint-Exupéry et la légende de Québec

Une plaque commémorative attire l'oeil du passant au 25, avenue Sainte-Geneviève, dans le Vieux-Québec. Elle mentionne qu'Antoine de Saint-Exupéry a séjourné dans cette maison, à l'invitation de son ami Charles De Koninck, en 1942. Il était de passage dans la province pour prononcer des conférences.

Si Saint-Exupéry n'a pas écrit de ligne sur Québec, il a créé au passage une légende tenace... Selon plusieurs, Saint-Exupéry aurait passé beaucoup de temps avec les enfants De Koninck durant une soirée à la maison familiale. Il aurait été particulièrement fasciné par Thomas, un gamin de huit ans aux cheveux blonds, qui posait sans cesse des questions.

Saint-Exupéry a publié Le Petit Prince l'année suivante, et la légende veut qu'il se soit inspiré du garçon. Le principal intéressé a soutenu dans une entrevue au Soleil, en 2006, qu'à son avis, «le Petit Prince, c'est Saint-Ex lui-même».

Le mystère plane toujours, tout comme le flou entourant la mort de Saint-Exupéry, dont l'avion n'a jamais été retrouvé...

H.P. Lovecraft ... - image 7.0

Agrandir

H.P. Lovecraft

H.P. Lovecraft (1890-1937)

«Québec, la ville la plus ancienne, la plus belle, la plus charmante, la plus ensorcelante et la plus pittoresque d'Amérique du Nord est une mine de trésors inépuisable pour les historiens, les architectes et les amoureux de la beauté. [...] toutes ces choses font que l'on a peine à croire que Québec fasse partie du monde de l'éveil, et l'on pense plutôt que, par quelque miracle, s'est cristallisé en ces lieux un fragment d'un de ces rêves éphémères où tous nos souvenirs artistiques et littéraires, toute notre expérience se fondent en un panorama idéal et inaccessible d'une fugitive splendeur qui n'a nulle correspondance dans la vie courante, mais qui hante toutes nos conceptions de paradis célestes, nos souvenirs oniriques et nos élans aventureux vers le crépuscule d'un radieux inconnu.»

En plein coeur du quartier Montcalm, au 801, avenue De Bougainville, une épigraphe rappelle le passage du génie de la littérature fantastique, H.P. Lovecraft.

Lors d'un premier voyage à Québec, en 1930, l'auteur n'en revient tout simplement pas. Il écrit alors à ses amis : «Tous mes anciens critères en matière de beauté urbaine sont dépassés et mis au rancart. J'ai du mal à croire que cet endroit appartienne au monde réel.»

Ce coup de foudre le poussera à revenir faire de plus longues explorations de la ville en 1932 et en 1933. «Lovecraft s'est fabriqué pour lui-même une sorte de guide, A Description of the Town of Quebec, in New France, peuplé de superlatifs et accompagné d'une carte détaillée qu'il a dessinée. Il n'a été publié que de façon posthume. Ce qui est intéressant quand on lit ce guide, c'est la façon dont Lovecraft raconte l'évolution de la Nouvelle-France, d'un point de vue de Britannique», relate Marie-Ève Sévigny.

Henry David Thoreau... - image 8.0

Agrandir

Henry David Thoreau

Henry David Thoreau (1817-1862)

«Nous étions dans le village de Beauport, mais il n'y avait toujours qu'une route. Les maisons étaient collées au chemin, ne possédaient aucune cour à l'avant, suivaient l'angle de la route, comme si elles avaient été déposées là, précisément à cause de la route que le soleil suit. [...] Notre première question était : Parlez-vous anglais? mais la réponse était toujours la même, Non, monsieur. Nous constatâmes que les habitants étaient tous des Canadiens français et qu'ils ne parlaient pas plus anglais qu'on ne l'aurait fait en France.»

Le philosophe et essayiste américain Henry David Thoreau, auteur de De la désobéissance civile et de Walden ou La vie dans les bois, est passé par Québec en septembre 1850 en compagnie du poète Ellery Channing. Son épopée fournit une description fort intéressante de Beauport et de la côte de Beaupré, où il se bute à une forte présence francophone qu'il n'escomptait pas.

Ce récit fait partie d'un ouvrage plus long intitulé A Yankee in Canada, publié quatre ans après sa mort. À la différence de plusieurs auteurs ayant visité Québec, il présente un regard très dur sur la société de l'époque : «Les gens que nous avions vus pendant les deux derniers jours - je veux dire les habitants du comté de Montmorenci [sic] - me semblèrent très inférieurs au point de vue intellectuel et même physique à ceux de la Nouvelle-Angleterre. Par certains côtés, ils étaient incroyablement sales. Il était évident qu'ils n'avaient pas fait de progrès depuis le commencement de la colonie [...]».

Stefan Zweig (1881-1942)

«De l'autre côté, Québec attend. Je ne sais rien de plus émouvant dans notre vision du monde actuel que ces îlots linguistiques isolés qui, après avoir subsisté pendant des siècles, s'effritent petit à petit et vont au-devant de leur perte, contre laquelle ils se rebellent, mais sans espoir. [...] Toute personne raisonnable devrait conseiller à ces Français de mettre un terme à leur résistance (rendue d'autant plus obstinée par le danger actuel), mais la déraison est ici si merveilleusement héroïque que l'on a une seule envie : encourager ces descendants des hardis aventuriers.»

C'est en plein hiver que Stefan Zweig découvre Québec, lors de l'un de ses nombreux périples. «Il a publié Chez les Français du Canada, dans une revue allemande, le 25 mars 1911.

Il était allé à New York, et avait détesté ça. Il trouvait que c'était un lieu étouffant. Quand il prend le train et arrive au Québec, il traverse la vallée du Saint-Laurent et n'a jamais vu de neige "à ce point resplendissante"», raconte Marie-Ève Sévigny.

Outre la magnificence du fleuve gelé, c'est surtout cette France en Amérique qui émeut Stefan Zweig. «Déjà, en 1911, il était sensible à la réalité des Québécois menacés dans leur langue. Quand il arrive, toutes les affiches sont en anglais, les rues sont bilingues, et la force économique est dominée par les anglophones. Pourtant, ce que Zweig voit ne cadre pas avec ce qu'il entend, c'est-à-dire une majorité de francophones. C'est un paradoxe incroyable qu'il nous révèle.»

James Bond et l'île d'Orléans

Fait inusité, l'héroïne de l'un des romans du célèbre auteur Ian Flemming est originaire... de l'île d'Orléans. Dans la version originale du livre The Spy Who Loved Me, l'auteur a pris un chemin qui a confondu ses lecteurs. Son héroïne principale, Vivienne Michel, est la narratrice principale, et James Bond n'intervient que très tard.

Là où Québec entre en ligne de compte, c'est quand Vivienne raconte ses origines canadiennes-françaises. On peut y lire, dans une traduction française de Jacques Parsons aux éditions Fleuve Noir : «Je suis canadienne française, née dans une petite localité de la banlieue immédiate de Québec, qui a pour nom Sainte-Famille. C'est sur la côte nord de l'île d'Orléans, une île allongée qui s'étend comme un énorme vaisseau échoué au milieu de la rivière Saint-Laurent, en approchant des gorges de Québec.»

Elle continue en parlant de son enfance d'orpheline catholique passée au couvent des Ursulines, puis de son départ vers l'Angleterre pour y poursuivre une éducation protestante. Le portrait de l'emprise de la religion sur la vie des gens de l'époque est étonnamment vif et précis.

Le roman ne remporta malheureusement pas le succès escompté et Ian Flemming le reniera plus tard, allant même jusqu'à proscrire sa transformation en film. Seul le titre a pu être conservé.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer