Brigitte Pilote: dans l'ombre de Martin Luther King

Brigitte Pilote appartient au genre d'auteurs qui font... (Photo Sarah Scott)

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Brigitte Pilote appartient au genre d'auteurs qui font des recherches et qui fonctionnent plus par l'imagination.

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(Québec) Peut-on qualifier Motel Lorraine de révélation? Dès les premières lignes, on détecte un trait énergique, une couleur propre et un style sûr, l'expression affirmée d'une auteure qui s'est cherchée et qui s'est découvert une voix bien à elle. Alors oui, le livre de Brigitte Pilote révèle bel et bien une écrivaine, une vraie.

On la croit sur parole quand elle vous dit que trois années de labeur précèdent la sortie de ce deuxième roman - Mémoires d'une enfant manquée, son premier, est paru en 2012. La qualité du résultat, cet équilibre de la forme et du fond liés étroitement dans un tout harmonieux, a un prix. Considérant la virtuosité de la plume, on calcule que trois ans n'est pas si cher payé.

Voilà pour les compliments. Voyons maintenant l'histoire. En 1977, une sorte de voyante extra-lucide prénommée Sonia fuit Montréal avec ses deux petites filles, Lousiane et Georgia. La famille s'échoue à Memphis, au Tennessee, et s'installe dans une chambre du Motel Lorraine, la 306, celle qu'occupait le pasteur Matin Luther King au moment de son assassinat, par un triste soir d'avril 1968. Bien que tous les hôtels de la ville affichent complet à l'approche du Festival du coton, aucun autre client n'aurait voulu louer la chambre maudite.

De nouveaux personnages feront leur apparition. Il y a Jacqueline, la femme de chambre, Grace, la directrice de la chorale, Lonzie, le repris de justice qui se découvre un talent pour la photographie ou encore le révérend Whitehead, qui se félicite d'avoir remis le jeune voyou sur le droit chemin.

À tour de rôle, en une rapide série de courts chapitres, chacun d'eux évoque ses souvenirs. Le Motel Lorraine, dont la funeste mémoire est rappelée, ajoute sa voix distincte à ce choeur apparemment hétérogène. Des destins se croisent. Des personnages se font écho. Un réseau tissé de fils dorés, blancs, noirs ou rouges apparaît en filigrane. Le chant des spirituals s'élève dans les temples et le vent de la Pentecôte souffle sur le port.

Le thème de la résilience

Et puis on se rend compte que le 4 avril 1968 marque un moment fort dans l'existence de tout ce petit monde. «Je voulais que Martin Luther King surplombe le roman, explique Brigitte Pilote. Il est un peu comme une âme qui flotte au-dessus des personnages.» Pour certains, il est une inspiration, pour d'autres, il symbolise les regrets. «Pour moi, poursuit-elle, le thème porteur, c'est la résilience, la difficulté de devenir quelqu'un quand on porte le poids des facteurs sociaux, culturels historiques. Dans la littérature, c'est quelque chose qui m'intéresse.»

Au-delà de la solidité de sa structure, de sa pertinence, de son actualité et de toutes les autres qualités qu'on pourrait lui trouver, le récit demeure, d'une certaine manière, secondaire. Ce qui fascine encore davantage, c'est la direction, le dynamisme, le souffle et la profondeur que l'écriture imprime au livre, comme en témoigne l'extrait suivant.

«[Lonzie] avait constaté que l'appareil photo faisait écran entre les filles et lui, de telle sorte que le triangle d'enfer formé par leurs jeunes seins et leur fourche ne signifiait rien de plus que les trois points focaux, sous les épaules, d'un plan américain parfait. À quelques pieds de distance, elles pouvaient retoucher leur jolie bouche ou secouer leur crinière sans provoquer en lui le moindre tressaillement. Elles formaient un troupeau compact, d'une espèce n'ayant aucun rapport avec la sienne : de cette savane ils partageaient seulement le même point d'eau, l'ombre du seul acacia.»

En quelques images, l'écrivaine a réussi à mettre à jour des vérités enfouies dans les profondeurs de la psyché de celui que ses compagnons de cellule surnommaient «le taureau».

On ne s'étonne pas d'apprendre que Brigitte Pilote s'est lancée dans la lecture d'À la recherche du temps perdu à 18 ans, envoyant du coup promener ses profs de lettres qui, se souvient-elle, voyaient d'un mauvais oeil l'intérêt que manifestaient l'étudiante pour Marcel Proust.

Motel Lorraine ne fait pas qu'évoquer Memphis, il vous y transporte. Le fleuve, le port, l'église, Elvis, le Cantique des Cantiques, les rues empoussiérées où le profane côtoie le sacré... On achète tout. Or, Brigitte Pilote n'y a jamais mis les pieds.

«Il y a deux sortes d'écrivains et d'écrivaines, indique-t-elle. Il y a ceux qui, vraiment, se trempent dans leur sujet en allant rencontrer un taxidermiste s'ils ont le goût d'écrire là-dessus, et il y a les autres qui font des recherches et qui fonctionnent plus par l'imagination. J'appartiens plutôt au deuxième camp. Je n'ai pas honte de dire que je ne suis pas allée à Memphis.»

Parlant d'écrivains, Brigitte Pilote se fascine par les dessous du processus de création au point où explorer la démarche de ceux et celles qu'elle admire est l'une de ses passions. Elle a d'ailleurs mis sur pied un blogue qu'on peut consulter en tapant http://derrierelesmots.ca. Au fil du temps, les internautes pourront y découvrir les mille et un secrets de sa démarche artistique.

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