Le livre a-t-il encore un avenir ?

Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) En son temps, c'est-à-dire vers 1850, Gustave Flaubert s'emporta vivement contre ceux qui délaissèrent les plumes d'oie au profit des nouvelles plumes de métal:

«Comment une plume industrielle pourrait-elle garder dans l'écriture manuscrite les nuances que l'écrivain anticipe lorsqu'il taille et prépare lui-même sa plume d'oie, comme le clarinettiste son anche?»

Un autre épisode de la sempiternelle querelle des anciens et des modernes. Admettez que la littérature a joliment bien survécu à l'abandon des plumes d'oie. Et que Flaubert, à défaut d'être élégant et novateur, était un vieux rabat-joie.

Passer de la machine à écrire à l'ordinateur, ce fut comme passer de la plume d'oie à la plume de métal. Sur le fond, cela n'a rien changé à l'écriture.

L'outil pour écrire n'est pas la littérature.

Et c'est la même chose pour celui qui lit. Peu importe que le livre soit en papier ou électronique, le support n'est pas la littérature.

Excusez-moi.

J'ai eu tort d'affirmer que passer de la machine à écrire à l'ordinateur n'a rien changé à l'écriture.

Au contraire, tous ceux qui ont abandonné leur bonne vieille Underwood pour un Mac ou un PC vous diront qu'ils écrivent beaucoup mieux avec un ordinateur. Les corrections et les changements dans un texte sont si faciles qu'ils ne s'en privent pas.

Ce fut un changement pour le mieux!

Et Flaubert aurait sans doute apprécié, lui qui recopiait à l'infini ses ébauches de chapitres. Il noircissait jusqu'à cinq cents pages avant d'en envoyer une vingtaine à son éditeur.

L'ordinateur a tout de même un inconvénient: les écrivains n'abandonneront plus à la postérité leurs manuscrits griffonnés, raturés, annotés. Ils ne pourront pas faire comme Balzac qui les faisait relier et les offrait à ses muses.

Ingénieur diplômé des Arts et Métiers et spécialiste de la soudure par faisceau d'électrons, François Bon a tourné le dos à son métier. Depuis une trentaine d'années, ce collectionneur de livres se consacre exclusivement à la littérature.

Il s'intéresse au phénomène des nouveaux supports: livres électroniques, diffusion par Internet, ateliers d'écriture en ligne, etc. Il rend compte de ses observations sur le site tierslivre.net. Il a aussi fondé la coopérative d'édition numérique publie.net.

À l'automne 2009, François Bon a séjourné à Québec à la résidence d'écrivains de l'Institut canadien. Il en a profité pour donner quelques cours à l'Université Laval.

Il a alors beaucoup fréquenté la bibliothèque Gabrielle-Roy.

Chaque fois qu'il s'y rendait, il comptait combien d'usagers étaient occupés devant un ordinateur et combien lisaient de vrais livres, de vraies revues, de vrais journaux.

L'ordinateur l'emportait toujours.

De retour en France, il a fait le même constat à la bibliothèque de la ville d'Angers, là où il vit.

On va donc à la bibliothèque pour «orditer», comme dit François Bon.

Dès lors, demande-t-il dans après le livre, pourquoi les bibliothèques ne proposent-elles pas des services d'accès à distance?

Après tout, écrit-il, les bibliothèques ne sont plus des lieux de gestion de contenus, mais des lieux de propagation raisonnée de ces contenus.

Dans après le livre, un ouvrage de 288 pages publié au Seuil, François Bon explique longuement quelle sorte de mutation est en train de s'accomplir dans l'écrit à cause du numérique:

«Ce que change Internet, ce n'est pas le rapport au livre, c'est le rapport au monde. Le numérique affecte la façon dont on écrit aussi bien que celle dont on lit.»

Autant s'y faire car cette mutation est irréversible et globale: «Nous sommes déjà après le livre».

La mort annoncée du livre ne signifie pas la mort de l'écriture. Mais comme les nouvelles technologies nous incitent à lire différemment, il va falloir apprendre à écrire différemment.

Pour résumer, nous sommes en train de passer d'un système de lecture à un autre. Ce changement, François Bon l'appelle un «basculement».

À son avis, le blogue est le meilleur terrain d'expérimentation des nouvelles formes littéraires.

Il donne en exemple les fameuses lettres que Madame de Sévigné adressait à sa fille, la comtesse de Grignan. Lettres dans lesquelles la marquise évoquait les petits événements du quotidien à la Cour. Ces lettres, au nombre de plusieurs centaines, étaient déjà des blogues.

La plupart de ceux qui sont viscéralement attachés aux livres de papier évoquent leur odeur: «Un livre, ça sent bon».

Péremptoire, ce jugement est sans appel.

Le livre a-t-il une odeur? Réponse de François Bon dans après le livre :

«Ceux qui disent aimer l'odeur du papier n'ont pas connaissance des 4% ou 6% de chaux vive en couche fine sur la page qu'ils respirent, pour la rendre hydrofuge et économiser sur les microgouttelettes du jet d'encre à l'imprimerie. Ni d'ailleurs que cette odeur est plutôt celle de la colle et de l'encre que celle du papier, lequel ne sent pas.»

Bref, l'odeur d'un livre est celle de l'encre d'imprimerie, qui est un composé de pigments sur distillat de produits pétroliers associé à des résines pour la tenue et des vernis pour l'oxydo-polymérisation.

Méchante soupe faite de siccatifs et de séquestrants...

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