Raphaëlle de Groot: la deuxième vie des objets

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(Québec) Nous accumulons tous des objets que nous reléguons au fond d'un garde-robe ou au sous-sol. Il y a sept ans, Raphaëlle de Groot a commencé à recueillir ces orphelins sans utilité pour leur donner une deuxième vie sous la forme d'une imposante installation, qu'elle a d'abord présentée à Québec, puis dans différents pays. La Québécoise vient boucler la boucle au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). Lors du passage du Soleil, mercredi dernier, cinq techniciens s'affairaient à préparer, sous la direction de l'artiste, cette fascinante et «atypique» exposition.

Bernard Lamarche l'avoue volontiers : le MNBAQ n'a pas l'habitude de telles expositions. «On était content de le faire, même si on était conscients des défis.» Et il a beau être le conservateur en art actuel, la démarche l'a d'abord laissé perplexe. «Parce que c'est un projet foisonnant, tentaculaire et qui a quelque chose de chaotique. Et ça, l'artiste l'assume complètement. Il y a une part d'improvisation. Il faut s'ajuster à ce relatif désordre. Et ça va être vrai jusqu'au vernissage [le 3 février].»

Une démarche organique et évolutive qui prend à la fois racine dans la démarche de Raphaëlle de Groot, dans son histoire et dans le projet lui-même. L'artiste de 41 ans s'est toujours intéressée à ce qu'on ne voit pas d'une oeuvre après sa création - les restes, les «scories» d'une sculpture, par exemple. «J'ai cherché l'équivalent du reste [chez les gens]», explique, entre deux bouchées, celle qui se décrit plus comme «une chercheuse qu'une esthète».

Son sandwich déposé, elle poursuit en expliquant qu'il y a aussi une dimension plus personnelle. 

Rapport particulier aux objets

«Dans ma famille, il y a un rapport particulier aux objets. Mon père, entre autres, a énormément de difficultés à se délaisser de ses choses. D'un autre côté, dans ma vie, je ne suis pas comme ça.» En effet. Afin de pouvoir créer là où son art l'amène, Raphaëlle de Groot s'est débarrassée de toutes ses possessions, il y a deux ans...

Pas totalement, en fait. Les objets qu'elle a recueillis l'accompagnent. «Il y a un mouvement contraire. Dans ma vie, je me déleste, mais en même temps je m'encombre des choses des autres. Il y a là-dedans des questions collectives. [...] Toi, dans ta maison, tu ne vois pas l'accumulation, tu la caches. Moi, en les prenant dans toutes ces maisons, ça crée une image, cette accumulation devient celle qu'on produit tous.»

Ce projet au long cours, initié au Lieu (2009) et à La chambre blanche (2011), à Québec, s'appelait d'ailleurs Le poids des objets : le poids physique, mais aussi psychologique. «Au début, c'était juste un tas», constate-t-elle. Puis, au fil du temps, l'artiste a expérimenté divers agencements avec ses «compagnons». Des liens se sont créés, parfois évidents. D'autres, plus invisibles, liés à l'histoire des objets. Beaucoup sont liés à un désir de tourner la page sur un événement ou une période, constate-t-elle.

Objets «précieux»

À ce propos, Bernard Lamarche n'a qu'un souhait : que les visiteurs réalisent que «les objets avec lesquels on vit sont précieux, même quand on les néglige. [...] Avec ce rassemblement, on recrée quelque chose comme de la sympathie pour ces objets, qui ont une histoire individuelle et qui ont maintenant une histoire collective, parce qu'ils sont dans sa collection.» Quatre écrans diffusent aussi des performances réalisées avec les objets.

Dans ce cas-ci, comme les fois précédentes, Raphaëlle de Groot s'est adaptée au lieu. «Les gens viennent souvent compléter leurs oeuvres ici, témoigne Bernard Lamarche, alors que là, c'est l'ensemble de l'exposition, même si elle a de grandes lignes.»

Des éléments ont tout de même acquis une forme permanente; comme ce manteau, rempli d'une centaine de petits objets, acheté par le MNBAQ. «C'est aussi un autoportrait de l'artiste, encore là atypique. C'est aussi une pièce maîtresse du projet», explique Bernard Lamarche. Résultat : l'oeuvre, qui a acquis un nouveau statut, vient maintenant avec un cahier de charges de 70 pages pour que chaque chose soit à sa place... 

Trouver des objets

L'expo actuelle se veut une «rencontre» et un échange, non seulement avec les techniciens, mais aussi avec les collections du MNBAQ et du Musée de la civilisation. La créatrice a décidé de fouiller pour trouver des objets «qui ne naissent pas oeuvre d'art même s'ils aboutissent au musée».

D'où la nouvelle appellation de l'exposition - Rencontres au sommet -, dont les 1800 objets recueillis miment les rencontres des hauts dirigeants. À une différence près : il en ressortira quelque chose de concret. Du 17 au 27 mars, l'artiste sera en résidence pour donner un aspect définitif à l'ensemble, sous forme d'un véritable casse-tête puisque tous les objets devront prendre place dans une seule caisse. Évidemment, Raphaëlle de Groot espère qu'un musée s'en portera acquéreur.

«Je construis l'oeuvre comme un legs, pour que ça puisse être exécuté par une autre personne que moi.» Et que soit ainsi assurée une pérennité documentée à tous ces objets qui lui ont été confiés et qui ont ainsi acquis une deuxième vie.

Rencontres au sommet se déroule du 4 février au 17 avril.

Une artiste éclectique

Née en 1974 à Montréal, Raphaëlle de Groot mène une carrière foisonnante au pays et à l'étranger depuis 1997, couronnée de plusieurs prix. L'artiste en arts visuels explore diverses avenues, du dessin à l'installation, en passant par la performance. Elle a d'ailleurs réussi tout un coup d'éclat à la Biennale de Venise 2013 lorsqu'elle a endossé les habits d'une statue monstrueuse confectionnée alors que sa vue était obstruée par un masque. Elle a ensuite erré à l'aveugle avant qu'un homme la conduise jusqu'à une gondole. La statue vivante naviguera comme figure de proue pendant de longues pérégrinations sur des canaux agités. Frédéric Lavoie a immortalisé sa performance en images et en a tiré un documentaire sobrement intitulé Raphaëlle de Groot à Venise. «Dans ce travail, le monde nous met à l'épreuve constamment. On se fabrique en se défabriquant [...]», a-t-elle déclaré à La Presse à ce moment.

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