Les carrés rouges entrent au Musée de la civilisation

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<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) Les trois carrés rouges portés par les leaders étudiants lors du Printemps érable ont-ils leur place dans un musée? Le Musée de la civilisation, lui, pense que oui. C'est pourquoi il a sollicité Martine Desjardins, Léo Bureau-Blouin et Gabriel Nadeau-Dubois pour qu'ils confient leurs symboliques carrés de feutre - ou de laine! - aux bons soins de ses conservateurs.

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La récolte du MCQ comprend des affiches ornées de slogans.

Le Soleil, Yan Doublet

Martine Desjardins a raconté au Musée comment elle... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 1.1

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Martine Desjardins a raconté au Musée comment elle a obtenu en juin 2012 le carré rouge qu'elle leur a remis : «Il me fut donné sur la rue par une inconnue qui avait tricoté ce dernier pour ses proches et qui, me voyant passer sur la rue, a voulu m'en faire don.»

Le Soleil, Erick Labbé

Les événements de 2012 peuvent sembler encore bien près de nous. Pourtant, une institution comme le Musée de la civilisation (MCQ) se doit d'être à l'affût de l'actualité pour essayer de cibler ce qui mériterait d'être préservé pour le futur, explique Katy Tari, directrice des collections. Une façon d'écrire l'histoire au présent, mais la tâche est loin d'être évidente, ajoute-t-elle. C'est en sa compagnie que Le Soleil a pu visiter le Centre national de conservation et d'études des collections, la caverne d'Ali Baba du MCQ, pour essayer de mieux comprendre le processus des acquisitions contemporaines. 

Souvenirs du printemps érable

Il n'y a pas, à proprement parler, d'équipe qui surveille l'actualité pour dégoter des objets potentiellement intéressants pour le Musée. «Mais les conservateurs sont toujours attentifs», raconte Katy Tari. C'est ainsi que les grandes manifestations étudiantes du printemps 2012 sont apparues sur le radar du MCQ, surtout que l'institution se penchait sur une future exposition, Turbulences, sur les manifestations à travers le monde. «En tant que musée de société, évidemment, on s'intéresse aux mouvements sociaux. Les manifestations étudiantes sont très représentatives d'un mouvement social qui attire l'attention du Musée. Mais que doit-on faire entrer dans les collections du Musée, qu'est-ce qu'il est pertinent de collectionner?» 

La réponse n'est pas simple, surtout quand le recul n'est pas là. Un conservateur qui gère un dossier d'acquisitions contemporaines doit former un comité scientifique ou un comité de développement. «On ne travaille pas seul», insiste Mme Tari. Ainsi, c'est un comité de développement qui a suggéré à la conservatrice Lydia Bouchard, qui pilotait le dossier du Printemps érable, d'essayer d'acquérir aussi un carré vert, entre autres. 

Mme Bouchard a donc contacté les trois figures publiques du mouvement et différentes associations étudiantes pour qu'ils fournissent du matériel intéressant. Outre les fameux carrés rouges, la récolte du MCQ comprend des affiches ornées de slogans, des oeuvres d'art et même un exemplaire d'une bouteille de la bière La Matraque, créée par la microbrasserie Brasseurs illimités, qui illustre la créativité et l'humour des étudiants, ajoute Katy Tari. 

«Il y avait urgence pour les manifestations étudiantes de 2012, parce que ce sont tous ces objets qui auraient pu disparaître si on ne les avait pas acquis. Ce sont des choses éphémères», note-t-elle. 

Les acquisitions contemporaines sont aussi l'occasion idéale de récolter des témoignages qui vont éclairer les objets autrement. «Ça fait toute la différence. Ça donne une profondeur à chacun de nos objets. Ça permet d'améliorer le travail des conservateurs et des archivistes», note Katy Tari. 

Martine Desjardins, par exemple, a raconté au Musée dans un courriel comment elle a obtenu en juin 2012 le carré rouge tricoté dont elle leur a fait don : «Il me fut donné sur la rue par une inconnue qui avait tricoté ce dernier pour ses proches et qui, me voyant passer sur la rue, a voulu m'en faire don. Cette soirée était particulièrement spéciale, car au-delà de ce geste, je me dirigeais vers le spectacle des Loco Locass pour participer à une chanson. Libérez-nous des libéraux, avec les autres collègues leaders étudiants de 2012.»

Pour les curieux, il sera possible de voir les fameux carrés rouges au Musée dès le 8 janvier. Ils font en effet partie de l'exposition Acquisitions récentes. Du nouveau dans les collections, qui propose, comme son nom le dit, un tour d'horizon des objets (contemporains ou anciens) qui ont fait leur entrée au MCQ dans les dernières années. 

Garder ou ne pas garder? Telle est la question

Selon quels critères collectionne-t-on les objets contemporains dans un musée de société, où tout pourrait devenir, éventuellement, un objet intéressant pour témoigner de notre société actuelle aux générations du futur? «C'est un chantier», concède Katy Tari. «On est en train de travailler sur un cadre de référence pour voir quelles sont les expériences qui se font ailleurs dans d'autres musées et sur quels critères on devrait se baser, ici.»

Il importe, entre autres, de se donner une certaine latitude dans le temps pour évaluer l'importance réelle d'un objet ajouté à la collection nationale. «À travers cette réflexion, on se garde une marge de manoeuvre, parce que ce qu'on peut considérer comme significatif aujourd'hui ne le sera peut-être plus dans 20 ans. Il faut qu'on se garde cette possibilité, cette ouverture. Jusqu'à maintenant, on n'a pas procédé comme ça, mais ça fait partie de notre réflexion», explique la directrice des collections.

La liste de ce que l'on trouve au... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 2.0

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La liste de ce que l'on trouve au Centre national de conservation et d'études des collections, au coeur du parc industriel Duberger, est immense et hétéroclite.

Le Soleil, Yan Doublet

Des réserves pleines à craquer

Le Centre national de conservation et d'études des collections est un endroit fascinant. Des onze salles tempérées de l'édifice de 8500 m2 construit au coeur du parc industriel Duberger, neuf sont occupées par le Musée de la civilisation et deux par le Musée national des beaux-arts du Québec. On y retrouve autant des sculptures, des peintures, des textiles, des canots, des jouets, des livres anciens, des têtes de cire, des machines à laver, des snowmobiles, des meubles religieux... la liste est infinie et hétéroclite. 

«On a un mandat très large. C'est particulier, devoir traiter de la société en général. On est fondamentalement pluridisciplinaire, on est très encyclopédique par rapport à un musée de beaux-arts qui est disciplinaire. Mais en même temps, ce n'est pas parce qu'on veut traiter l'ensemble de la société qu'il faut tout conserver. Il faut faire des choix», rappelle Michel Côté, directeur du Musée de la civilisation.

L'importance de ces choix est d'autant plus critique que les réserves débordent depuis 2013. C'était prévu ainsi, mais le projet d'agrandissement des réserves est sur la glace en ces temps d'austérité. Le temps presse toutefois : les archives du Séminaire de Québec ne sont pas entreposées dans des conditions idéales au Musée de l'Amérique francophone, et plusieurs donations, dont l'imposante collection de voitures hippomobiles de Paul Bienvenu, attendent toujours une place. 

Le MCQ refuse déjà entre 80 et 90 % des donations. Et pourtant, «à l'heure actuelle, j'ai des offres importantes et je suis un peu embarrassé, parce qu'accepter ces offres, c'est accepter de les traiter aussi, il faut les documenter correctement, les entretenir... Chaque don a un coût», ajoute M. Côté. 

Le projet d'agrandissement sur la table coûterait autour de 34 millions $ pour 13 000 m2 de plus. «Je considère que c'est essentiel, parce que c'est une responsabilité étatique de conserver le patrimoine collectif. Si on ne le fait pas, personne ne va le faire», rappelle le directeur général à propos de la mission du musée d'État.

L'exposition Une histoire de jeux vidéo a été... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 3.0

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L'exposition Une histoire de jeux vidéo a été une occasion unique de solliciter le public pour des dons. Nintendo, Atari, jeux de Pac-Man dorment maintenant dans les réserves du MCQ, dans un état fonctionnel.

Le Soleil, Yan Doublet

Des hommes et des jeux

Le Musée de la civilisation n'a pratiquement aucun budget d'acquisition, et la réalité veut que ce soit par donation que les collections s'enrichissent. Et le MCQ profite souvent d'expositions pour faire des acquisitions. 

L'exposition Une histoire de jeux vidéo a justement été une occasion unique de solliciter le public pour des dons. Devant ce corpus d'objets assez récents, la conservatrice Lydia Bouchard a rassemblé un comité scientifique constitué d'experts dans le domaine pour identifier de façon très pointue ce qui mériterait d'être conservé par le Musée, avant même de faire un appel à tous ciblé. «Le taux de réponse a été très satisfaisant, on a pratiquement comblé tous les secteurs identifiés. Une vingtaine d'objets en tout ont intégré les collections à l'issue de l'exposition», précise Katy Tari. 

Nintendo, Atari, jeux de Pac-Man dorment maintenant dans les réserves du MCQ, dans un état fonctionnel. «Avec cet échantillonnage, ça nous permet d'avoir des objets représentatifs du phénomène du jeu vidéo, mais aussi de son évolution dans le temps.» Qui plus est, les donateurs retirent souvent une grande fierté à ce que leurs objets soient intégrés à la collection nationale, note Katy Tari. Leur nom accompagnera en effet leur don dans la postérité!

Le drapeau de la soirée électorale de Pauline... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 4.0

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Le drapeau de la soirée électorale de Pauline Marois

Le Soleil, Yan Doublet

Le drapeau de Marois... et sa vidéo

Le 4 septembre 2012. Pauline Marois est sur la scène du Metropolis, en train de célébrer sa victoire électorale. Elle vient de devenir la première femme première ministre de l'histoire du Québec. Un homme armé entre par l'arrière de la salle de spectacle, ouvre le feu sur deux hommes, blessant mortellement l'un d'eux, avant d'être freiné dans sa course. Les caméras de télévision, pendant ce temps, nous montrent Pauline Marois qui se fait tirer hors de scène par des gardiens de sécurité. Derrière, un grand drapeau québécois flotte. 

C'est ce drapeau qu'on a offert au Musée de la civilisation. Mais symbolisait-il, à lui seul, ce moment particulier? Non, a tranché le MCQ. 

«On ne voulait pas juste le drapeau. Ce qui rend le drapeau intéressant, c'est qu'il soit accompagné de la vidéo qui témoigne justement de ce moment de silence quand Pauline Marois est attrapée par les gardiens de sécurité et que la caméra fixe le drapeau», explique Katy Tari. C'est pourquoi le drapeau a finalement été accepté... de pair avec la vidéo. «Ce n'est pas l'objet pour l'objet, c'est la valeur symbolique de l'objet, la portée sociale, politique, dans ce cas-ci, qui devient intéressante.» La conservation d'archives vidéo, comme tout le patrimoine immatériel, pose lui aussi un certain défi, reconnaît la directrice des collections. Un autre chantier, très technologique, celui-là...

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