Mille images pour Sade

Marquis de Sade par Man Ray...

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Marquis de Sade par Man Ray

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(Québec) À l'occasion du bicentenaire de la mort de Sade, le Musée d'Orsay a décidé de confronter le monstre, de montrer comment les pulsions sexuelles et violentes qu'il accumule ont nourri les beaux-arts et le cinéma, et comment son insubordination, son refus total de toute contrainte, annonçait les grandes révolutions - et abominations- humaines.

Charles-François Jeandel, Deux femmes nues attachées, allongées sur... - image 1.0

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Charles-François Jeandel, Deux femmes nues attachées, allongées sur le côté, entre 1890 et 1900 musée d'Orsay, Alexis Brandt

Henri Rousseau, La Guerre, 1894... (Musée d'Orsay, Patrice Schmidt) - image 1.1

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Henri Rousseau, La Guerre, 1894

Musée d'Orsay, Patrice Schmidt

Le Soleil a profité de son passage à Paris avec les Violons du Roy en octobre pour aller visiter l'exposition Sade. Attaquer le soleil.

«Toute la démarche de Sade pose la question de l'irreprésentable lié au désir. [...] En disant ce qu'on ne veut pas voir, Sade va inciter le XIXesiècle à montrer ce qu'on ne sait pas encore dire», explique la commissaire Annie Le Brun dans la revue Beaux-Arts consacrée à l'exposition. Celle-ci s'illustre depuis près de 30 ans comme spécialiste (titre auquel elle préfère le terme «amoureuse») du subversif personnage.

Sa vie marquée par les emprisonnements et les condamnations pour outrage aux bonnes moeurs et de nombreux sévices infligés à autrui est synthétisée rapidement au début de l'exposition pour laisser ensuite place à ses idées sur la morale, la politique et sur Dieu et sur sa vision du corps disloqué, torturé et exalté. Diverses citations de Sade et des artistes qui s'en sont inspirés (surréalistes et symbolistes, principalement) ponctuent l'exposition et dialoguent avec les toiles, les photographies et les sculptures présentées.

Après une incursion dans l'héritage sadien au cinéma avec différents extraits de films de Luis Buñuel, Georges Franju, Pasolini et Peter Brook, notamment, le visiteur suit une trajectoire linéaire présentant des toiles de grands maîtres présentant des scènes mystiques ou mythologiques, où les viols et les meurtres font légion.

Les oeuvres de Degas et Géricault cèdent graduellement la place à celles de Rodin, Kubin, Picasso, Delacroix, Cézanne, Ernst et Goya, qui sont si souvent présentées pour la rigueur de leur composition et la finesse de leurs jeux d'ombres qu'on en avait presque oublié leur violence.

Transition anatomique

Une salle offre une transition anatomique avant la suite. Flottant sur cette image qu'on peut trouver ce qu'il y a au fond de l'homme en démembrant et en ouvrant son corps, on y rassemble les radioscopies plastiques de Bellmar, les minutieuses estampes de muscles de Gautier d'Agoty ainsi que des cires anatomiques. Au mur, on peut lire une citation de Balzac : «Aucun homme ne devrait se marier avant d'avoir étudié l'anatomie et disséqué au moins une femme.»

Le visiteur ainsi préparé arrive à une grande salle dont l'aménagement, tout en courbes et en îlots, nous invite à une déambulation plus intuitive. On suit les méandres de ce chaos organisé, mélange hétéroclite d'oeuvres contemporaines et subversives, de sculptures colossales et de minutieux dessins, de scènes crues, de symboles surréalistes et d'images de pâmoison et de souffrance. Le foisonnement témoigne du fait que la pensée de Sade, si elle est indigeste, voire vomitive, à la lecture, a été un terreau fertile pour les créateurs des deux derniers siècles. Morceler sa philosophie en citations et remplacer ses gymnastiques sexuelles et perverses par des images inscrites dans une vision artistique et esthétique sensible ou à tout le moins graphique est peut-être, finalement, la meilleure manière de digérer Sade.

Monstrueux visionnaire

Depuis Apollinaire, qui rassemble quelques écrits du Marquis dans un ouvrage dont il signe la préface en 1909, les auteurs ont été nombreux à se pencher sur le cas du «divin» marquis.

Un éclairant dossier du Magazine littéraire, «Que faire de Sade», souligne que la voracité, la volonté de toute-puissance et la persécution à grande échelle, notions bien présentes dans ses livres, ont pris leur pleine mesure au XXe siècle. «À l'heure où le relativisme et l'autoritarisme nous prennent en étau, à l'heure où nos corps font l'objet d'un commerce de moins en moins masqué (de la pornographie à la génétique), Sade semble avoir eu la prescience de ce qui arrivait - sans qu'on sache [...] s'il cherchait à le prévenir ou à l'accélérer», y écrit Hervé Aubron. On constate, à tout le moins, que 200 ans après sa mort, le Marquis suscite toujours les débats d'idées et déchaîne toujours les pulsions.

Le costume de l'Exécution du testament du Marquis... (Photo fournie par Danielle Lord) - image 2.0

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Le costume de l'Exécution du testament du Marquis de Sade

Photo fournie par Danielle Lord

Le Bouledogue de Maldoror, de Jean Benoît... (Photo fournie par Danielle Lord) - image 2.1

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Le Bouledogue de Maldoror, de Jean Benoît

Photo fournie par Danielle Lord

Un testament au fer rouge

Parmi les quelque 500 oeuvres présentées dans l'exposition Sade. Attaquer le soleil au Musée d'Orsay, quatre sont signées par le Québécois Jean Benoît, dont la performance soulignant le 145e anniversaire de la mort du Marquis a marqué les esprits.

Le 2 décembre 1959 à Paris, il présente l'Exécution du testament du marquis de Sade devant une centaine d'initiés réunis chez la poétesse surréaliste Joyce Mansou. André Breton y agit comme régisseur. Masqué et vêtu d'un extravagant costume de chaman, le corps et le visage peints, Benoît se dénude, puis se marque au fer rouge les lettres s-a-d-e sur la poitrine.

«Il y a différentes théories et une part de légende. Plusieurs considèrent qu'il a risqué sa vie, alors que d'autres m'ont dit qu'il s'était mis de la crème pour ne pas que la brûlure aille trop loin», indique Danielle Lord, qui a orchestré l'exposition Mimi Parent, Jean Benoît. Surréalistes au Musée national des beaux-arts du Québec en 2004.

Jean Benoît étudie à l'École des beaux-arts de Québec, rencontre Alfred Pellan en 1940 et dessine, avec et comme lui, des costumes pour le théâtre. Celui qu'il porte lors de la performance de 1959 a été conçu peu après son arrivée à Paris avec sa compagne, dix ans plus tôt. 

«Avec leur fougue et leur jeunesse, ils ont apporté un renouveau au mouvement surréaliste qui commençait à s'effriter après la Seconde Guerre mondiale», note Mme Lord.

Naviguant sans cesse entre éros et thanatos, extrême dans toutes les dimensions de sa vie, Benoît vénère à travers Sade l'idée d'une liberté totale, notamment sexuelle. Bon nombre de ses oeuvres s'inspirent de passages des écrits de Sade ou de thèmes chers à son esprit.

Quatre oeuvres sadiennes

Au Musée d'Orsay jusqu'à la fin janvier, on peut voir Hommage au Marquis de Sade, un très-bas-relief fait en 1959 par Jean Benoît qui illustrait le carton d'invitation de la performance anniversaire, ainsi que trois saisissantes sculptures.

Le bouledogue de Maldoror, de 1965, une référence au personnage maléfique imaginé par Lautréamont, trône sur un piédestal dans la salle principale de l'exposition. «Il serait fait à partir de gants de jeunes filles trouvés au marché aux puces», indique Mme Lord.

L'Aigle Mademoiselle, titré d'après une lettre de Sade envoyée à une de ses maîtresses, montre «une femme à tête de mort, les jambes ouvertes et avec un élytre d'insecte en guise de sexe, couchée sur une tête de mort», décrit-elle. Un aigle (animal totémique de Sade) au sexe démesuré est penché sur elle.

Dans le déluge hétéroclite, on trouve finalement Théorie de la perversité (1991), «une canne généralement présentée à l'horizontale parce qu'elle est très travaillée et qui présente de petits personnages mi-insectes, mi-humains placés [lubriquement] à la queue leu leu», décrit Mme Lord.

Rééditer Sade

En plus de l'exposition qui lui est consacrée pour trois mois au Musée d'Orsay, le Marquis de Sade a aussi inspiré les éditeurs à l'occasion du 200e anniversaire de sa mort.

La biographie Sade vivant a été rééditée en un seul volume de 1196 pages en octobre 2013 aux éditions Le Tripode, quelques semaines à peine après la mort de son auteur, Jean-Jacques Pauvert, éditeur atypique à qui la cour a permis de publier les écrits de Sade dans les années 50.

Une autre brique, de 1152 pages cette fois, rassemble Les cent vingt journées de Sodome ou L'école du libertinage, Justine ou les malheurs de la vertu et La philosophie dans le boudoir sous le titre Sade, Justine et autres romans. Édité par Michel Delon et Jean Deprun, l'ouvrage illustré fait partie de la prestigieuse collection Bibliothèque de la Pléiade, une consécration qui hérisse le poil de plusieurs critiques littéraires.

Quelques textes sur les écrits de Sade et l'aura monstrueuse du personnage se sont aussi glissés jusqu'aux tablettes des librairies cet automne. La passion de la méchanceté. Sur un prétendu divin marquis est signé par Michel Onfray aux éditions Autrement. Annie Le Brun, commissaire de l'exposition au Musée d'Orsay, a aussi fait paraître Soudain un bloc d'abîme, Sade, chez Folio.

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