Symposium de Baie-Saint-Paul: éloge de la lenteur

Les organisateurs du Symposium de Baie-Saint-Paul ont reçu... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Les organisateurs du Symposium de Baie-Saint-Paul ont reçu pas moins de 175 dossiers de candidature cette année, note le directeur artistique Serge Murphy, qui a eu la tâche difficile de n'en retenir que 12.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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(Québec) Le Symposium d'art contemporain de Baie-Saint-Paul est à la fois une occasion pour les artistes de s'extraire du bourdonnement des métropoles pendant un mois et une occasion d'inventer un autre espace-temps, où se déploie la pensée au fil du travail et des échanges.

C'est le temps, justement, qui est la ligne directrice de ce 32e atelier ouvert en plein coeur de Charlevoix. Les organisateurs ont reçu pas moins de 175 dossiers de candidature cette année, note le directeur artistique Serge Murphy, qui a eu la tâche difficile de n'en retenir que 12, dont 7 vivent et travaillent à Montréal.

Les membres de la cohorte utilisent des méthodes de travail méticuleuses, patientes et graduelles, qui posent leurs oeuvres dans un temps suspendu, hors du brouhaha du quotidien, de l'effervescence de la succession d'images virtuelles. Ils se concentrent sur la matière, le vécu, le temps.

Conor Fagan... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 2.0

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Conor Fagan

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Paul Hardy

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Place aux peintres

Ceux qui s'ennuient de l'époque où le symposium de Baie-Saint-Paul rassemblait uniquement des peintres en auront quelques-uns à se mettre sous la dent.

L'Américain Conor Fagan, maintenant établi à Halifax, propose une version personnelle et actuelle de la peinture automatiste avec des toiles colorées et vaporeuses, d'où surgissent graduellement les éléments d'un paysage presque psychique. «Je m'inspire du travail de certains peintres flamands du XVe siècle, comme [Pieter] Brueghel», note le peintre, qui se plonge dans un état réceptif, délié de la pensée rationnelle, lorsqu'il se penche sur sa toile. Des sculptures de matière construites par addition et manipulation, comme un blob qui grossit, accompagnent son travail pictural.

Paul Hardy, originaire de l'Île-du-Prince-Édouard, peint en se maintenant sur la corde raide entre l'intention et l'intuition. «Des surfaces où je pose des questions sur la matérialité de la peinture, mais aussi sur des notions plus métaphoriques», indique le peintre. Il fait progresser plusieurs oeuvres en même temps, couche par couche, jusqu'à ce qu'elles se cristallisent en abstractions rythmiques, voire alchimiques.

Pour aborder le thème du temps, Uday Shanbhag, de Mumbai en Inde, a replongé dans son enfance pour y cueillir l'image de la passiflore, qu'on appelle en Inde, au Japon et en Israël the clock flower.

«C'était l'époque où on ne savait pas lire l'heure, qu'il n'y avait pas d'horloges autour de nous, mais que nous mettions ses fleurs à nos poignets pour faire comme si c'était des montres», raconte Shanbhag.

En faisant des recherches, il a pu constater que cette histoire personnelle se liait à une histoire collective, puisque les missionnaires jésuites d'Amérique du Sud se servaient de cette fleur pour représenter la Passion du Christ auprès des indigènes. Le motif apparaîtra tranquillement sur ses toiles, à travers des couches de peinture délavée, qui, comme un voile, laissent passer la lumière.

Frédéric Lavoie... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 3.0

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Frédéric Lavoie

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Simon Bertrand... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 3.1

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Simon Bertrand

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Matière textuelle

Plusieurs artistes présents au Symposium utilisent des textes imprimés, livres, revues et journaux, comme matière première de leurs créations.

Frédéric Lavoie a épluché les numéros de la revue Mainmise, «la première revue contre-culturelle au Québec», l'organe québécois du rock international, de la pensée magique et du gai savoir publié de 1970 à 1978. Il en extrait des textes, des titres et des images, qu'il reclasse en différentes catégories et qu'il assemblera éventuellement dans un collage vidéo. Il avait fait une démarche semblable avec la première décennie de la revue Québec chasse et pêche, dont il avait tiré un faux documentaire animalier.

L'artiste, qui a une formation en anthropologie, s'intéresse particulièrement à cette obsession du «aujourd'hui, ici, maintenant», qui prend le pas sur le passé et porte les possibilités d'un avenir meilleur, abondamment fantasmé et évoqué dans la revue Mainmise.

Le travail de Simon Bertrand a à la fois une parenté avec les écrits de Borgès et le lent travail de tapisserie de Pénélope, dans L'odyssée. «J'avais la vision d'une grande salle avec les textes fondateurs retranscrits intégralement à la main, qu'on pourrait capter en un seul coup d'oeil. Un paysage de la pensée occidentale», résume-t-il.

Depuis 2008, il copie intégralement la Bible - Nouvelle traduction. Quelque 1000 pages sont déjà recopiées à la main sur un grand panneau, déployé dans son espace de travail à Baie-Saint-Paul. Après L'épopée de Gilgamesh, dont le texte tourne autour du centre du tableau, et L'odyssée - au crayon mine -, il a entamé Le banquet de Platon à l'encre rouge.

Nourri par des écrits sur les textes qu'il recopie, il se permet un commentaire en disposant le texte d'une certaine manière, selon un motif ou une certaine densité. Il veut, par exemple, marquer le moment où la prophétesse Diotime, la seule femme invitée à la discussion des philosophes, prend la parole, et a conservé toutes les ratures de la transcription de la Bible.

Ceux qui ont visité la première Foire en art actuel de Québec l'an dernier connaissent déjà le travail de Myriam Dion, qui découpe au couteau X-acto de minutieux motifs dans des pages de journaux. Entourée de coupures de journaux qu'elle place comme un collectionneur de papillon, punaisées sur le mur, la jeune femme s'attelle à la tâche avec une patience de moine. En ajourant, magnifiant et fragilisant ce média qu'on qualifie de vétuste à l'ère des plateformes numériques, elle agit à contre-courant, ralentit. Elle s'est d'ailleurs concentrée sur des images de verdure et un grand titre qui appelle au calme pour composer l'oeuvre qu'elle crée à Baie-Saint-Paul.

Dessins vivants

Travaillant aussi le papier, la Torontoise Sarah Pupo réalise des animations vidéo à partir de motifs découpés et de dessins sur verre qu'elle photographie. Son atelier temporaire sert à la fois de salle de montage, où on peut l'observer à l'oeuvre, et de salle de projection en continu. Petit à petit, les morceaux se placent, quelque chose de magique se produit entre les découpages un peu bruts et la délicatesse des motifs en constante transformation qui apparaissent sur l'écran.

The Two Gullivers... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 4.0

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The Two Gullivers

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Brett Amory... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 4.1

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Brett Amory

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The Two Gullivers, un couple originaire d'Albany, aux États-Unis, mélangent performance et dessin dans une résidence-­exposition-campement avec leurs trois enfants, Visar, Nolian et Serela. Leur projet Bahaus 6 s'articule autour d'une structure modulaire qui peut ressembler à une étoile, une aire de repos ou une table, et où ils invitent les visiteurs à dessiner avec eux. Une fois par jour, Flutura et Besnik Haxhillari se placent dans la Drawing moving table, une sorte de manège où ils peuvent rouler tout en dessinant, pour éviter d'avoir le tournis.

Collectes humaines

Le Californien Brett Amory profite quant à lui de son escale charlevoisienne pour poursuivre des projets déjà entamés. «Je passe un mois dans une ville et je trouve 24 endroits iconiques, qui témoignent de la personnalité et de l'histoire du voisinage, comme des restaurants, des bars ou des commerces qui ont une histoire», explique-t-il. Il filme et peint ces endroits, où il collecte également des objets abandonnés.

On peut voir une peinture de la façade du plus vieux restaurant McDonald's à Los Angeles, et de Jumbo, le premier restaurant de Miami à servir et à embaucher des Noirs, qui a fermé ses portes après 60 ans. En parallèle, Amory réalise des portraits rapidement esquissés des artistes, du personnel et des visiteurs du symposium, à la manière de photos de passeport impressives.

Sara A. Tremblay... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 5.0

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Sara A. Tremblay

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Michèle Waquant... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 5.1

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Michèle Waquant

Le Soleil, Pascal Ratthé

Sara A. Tremblay construit un pendule de béton, qui pesait déjà 30 kg au milieu de la semaine.Baptisé L'Astroblème, l'objet se crée couche par couche, comme le tronc d'un arbre, et son élaboration est soigneusement archivée sur vidéo.

«Charlevoix est un cratère, et au centre, la partie qui a remonté, ce sont Les Éboulements, où je suis née», note Tremblay, fille d'un peintre de la région. Elle matérialise en quelque sorte les notions d'infini et d'impossible avec différentes représentations de sphères, en faisant par exemple des amulettes numérotées, qui sont comme des insécurités extériorisées, ou les pièces d'un système solaire personnel, dont l'usure affirme l'individualité.

La Franco-Québécoise Michèle Waquant compose une éphéméride de son séjour, teinté par des détails de faune et de flore. Pour chaque journée, elle combine des photographies, des dessins et un fait historique ou une citation. On y lit par exemple une note de Kafka pour le 2 août, date où l'Allemagne déclara la guerre à la Russie, une phrase philosophique de Montaigne pour une journée difficile pour l'artiste sur le plan technique ou encore Hiroshima, où l'artiste s'est rendue en 2005.

Guidée par les dates, qui traversent les époques et les territoires, la Française née à Québec et descendante des Gilbert de Baie-Saint-Paul est aussi en quelque sorte à la recherche de ses propres origines.

José Luis Torres, dont on peut voir le travail aux Passages insolites, dans le quartier Petit-Champlain à Québec, construit La colección, une écurie inusitée de sculptures portatives, faites de cônes orange, de bouées colorées et d'autres objets recyclés, assemblées en formes organiques, comme des parasites sur des chariots. «Elles peuvent même les sortir dans la rue, ça peut devenir une parade de sculptures», note l'artiste à propos de ces sculptures nomades, qui portent les traces d'un vécu.

***

Vous voulez y aller?

  • Quoi : Le Symposium international d'art contemporain de Baie-Saint-Paul
  • Quand : du mercredi au dimanche, de 12h à 17h, jusqu'au 31 août
  •  : aréna Luc et Marie-Claude, 11, rue Forget, Baie-Saint-Paul
  • Entrée : 2 $ + contribution volontaire
  • Info : 418 435-3681 ou www.symposium-baiesaintpaul.com

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