Électrochoc sur la Croisette

Yorgos Lanthimos, le réalisateur de Mise à mort... (AFP, Alberto Pizzoli)

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Yorgos Lanthimos, le réalisateur de Mise à mort du cerf sacré, accompagné des acteurs Nicole Kidman et Colin Farrell à leur arrivée sur le tapis rouge, lundi.

AFP, Alberto Pizzoli

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Festival de Cannes

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Festival de Cannes

Du 11 au 22 mai, notre journaliste Éric Moreault est à Cannes pour suivre le festival de cinéma qui en est à sa 69e présentation. »

(Cannes) Comme vous le savez, le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire. Ce qui veut dire une foule d'événements spéciaux, comme une classe de maître donnée par le vénérable Clint Eastwood, acteur populaire, puis réalisateur rigoureux et inspiré. Si j'y suis allé? Bien sûr.

N'écoutant que mon sens du devoir, j'ai fait semblant de ne pas remarquer le ciel sans nuage et les gens sur la plage. Manifestement, je n'étais pas le seul à vouloir entendre une légende vivante. Dès mon arrivée, une trentaine de minutes avant l'événement, on annonçait complet.

Je me suis frayé un passage à travers les festivaliers déçus qui rebroussaient chemin (1000 selon Le Monde). Mon accent de Québécois a fait du charme... Non, sérieusement, ma carte de presse rose à pois jaune m'a permis de me rendre jusqu'à la porte. Où on m'a laissé entrer après avoir vérifié s'il restait de la place dans la salle de 400 sièges - une ou deux. Fiou!

Évidemment, Thierry Frémaux, le délégué général du Festival, est venu introduire l'Américain. La pensée m'a effleuré l'esprit de crier : «Et puis, cette entrevue Thierry?» Me suis ravisé. Je ne voudrais pas entrer dans la même catégorie que Lars von Trier : les bannis.

Le grand Eastwood (1,89 m), jeans, chemise blanche et veste de cuir bleue, accuse ses 86 ans, mais il est encore droit comme un chêne. Un vrai cowboy : il est homme de peu de mots. Tourner avec Meryl Streep dans Sur la route de Madison (1995)? «It was fun.» Voyez le genre...

Mais, bon, on a tout de même appris que le réalisateur n'a pas l'intention d'accrocher sa caméra. Il a confirmé «flirter» avec l'idée de tourner un film sur l'histoire vraie des trois Américains qui ont mis en échec un attentat terroriste dans un train Amsterdam-Paris en 2015. «J'aime travailler et je suis toujours heureux de le faire. Quand je ne le serai plus, je vais arrêter.» Il n'a pas écarté non plus l'idée de revenir devant la caméra (ça fait 5 ans qu'il n'a pas joué).

Ceux qui espéraient de grandes révélations de la part du taciturne acteur sur l'envol de sa carrière grâce aux westerns de Sergio Leone et Don Siegel ainsi que l'importance des Dirty Harry dans sa consolidation n'ont pas eu grand-chose à se mettre sous la dent.

Terre à terre, le réalisateur de Josey Wales hors-la-loi (1976), Bird (1988), Impardonnable (1992), Mystic River (2003) et La fille à un million de dollars (2004) n'aime pas théoriser sur son cinéma. «C'est une forme d'art émotionnelle, pas intellectuelle», a-t-il dit. «Il ne faut pas se prendre la tête, c'est la chose la plus dangereuse du monde.»

Faisons ça, d'abord. Les gens présents n'en avaient cure. Avant même de dire «bonjour», il a eu droit à une ovation de trois minutes et quelques émois féminins!!!

En fait, peu importe. Le cinéphile en moi était aux anges.

C'est bien beau tout ça, mais la compétition se poursuit et est passée à la vitesse supérieure depuis dimanche. Lundi matin, je frétillais à l'idée de découvrir Mise à mort du cerf sacré. Yorgos Lanthimos (Le homard, Prix du jury, 2015) nous a servi un véritable électrochoc. Son brillant et hypnotique drame est une perturbante tragédie grecque sur la conséquence de ses actes (un peu comme dans The Square, aussi en compétition).

Imaginez qu'on vous demande de sacrifier un membre de votre famille pour le bien commun... «Je voulais explorer le sujet de la nature humaine par rapport à de grands dilemmes», a expliqué le réalisateur en conférence de presse. Explorer aussi les notions de pitié et de culpabilité.

Steven (Colin Farrell) prend sous son aile Martin, un adolescent perturbé (Barry Keoghan) qui s'incruste auprès de sa femme (Nicole Kidman) et de ses deux enfants. Ceux-ci tombent malades et le chirurgien ne peut rien faire pour eux - sauf en tuer un pour sauver les deux autres. Parce que Steve a une dette importante envers Martin...

Lanthimos fait sans cesse augmenter la pression, dans un mélange d'absurde et d'horreur qui glace le sang, créant un climat d'étrangeté accentué par une trame sonore dissonante et envahissante - on pense à Kubrick et à Lynch. Sans parler d'une finale qui donne froid dans le dos.

Sa réalisation, très maîtrisée, fait une large place à d'impressionnants travellings et des plans magnifiques. Comme dans ses autres films, Lanthimos impose un jeu extrêmement minimaliste, avec des résultats convaincants - Farrell et Keoghan pourraient bien repartir avec un prix d'interprétation conjoint que je serais le premier à applaudir.

Ne pas jouer est très difficile pour un acteur, a souligné la belle Nicole Kidman. Mais ce genre de défi maintient vivante «ma passion pour le jeu, le cinéma, la possibilité de repousser les frontières et de sortir de ma zone de confort».

On pourrait dire que Mise à mort du cerf sacré demande le même genre d'investissement du spectateur. Le jeu en vaut la chandelle.

Petit retour sur dimanche, avec deux films percutants sur la famille, ceux de Noah Baumbach et Michael Haneke. Avec Meyerowitz Stories (New and Selected), Baumbach se révèle au sommet de son art avec une comédie dramatique incisive, drôle et profondément humaine. Sa réalisation dépouillée et le jeu très naturel des acteurs, tous très bons, contribuent à faire de ce film un petit bijou de réalisme, chaleureusement applaudi.

Avec Happy Ending, Haneke offre un drame psychologique déstabilisant et délicieusement pervers, mais pas du même calibre que ses deux Palmes d'or (Le ruban blanc, 2009, et Amour, 2012). Comme d'habitude, son humour noir et son approche cherchent à nous pousser dans nos derniers retranchements. Sa direction d'acteurs est impeccable, ce qui renforce l'impact du propos. Haneke est encore et toujours un maître réalisateur.

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

Une fantastique et troublante expérience

Le réalisateur mexicain Alejandro González Inarritu à Cannes,... (AFP, Alberto Pizzoli) - image 3.0

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Le réalisateur mexicain Alejandro González Inarritu à Cannes, lundi

AFP, Alberto Pizzoli

Quand on a la chance de visiter une installation en réalité virtuelle d'Alejandro G. Iñárritu (Birdman) au Festival de Cannes, on s'arrange pour faire de la place dans son horaire. Je ne l'ai pas regretté : l'expérience entourée de mystère a été fantastique. Et troublante. Parce que le réalisateur mexicain se sert de son véhicule artistique pour braquer le projecteur sur la réalité cruelle des migrants.

Il fallait d'abord s'inscrire par l'entremise d'un courriel. Instruction m'était ensuite donnée de me rendre à la gare maritime de Cannes, d'où j'ai pris une limousine, avec une journaliste italienne, qui nous a conduits dans un vaste hangar du minuscule aéroport de Cannes. Dans celui-ci, Carne y arena (Virtuellement présent, physiquement absent), le travail combiné d'Iñárritu et d'Emmanuel Lubezki, son fidèle directeur photo.

Avant d'entrer, seul, le visiteur doit d'abord pénétrer dans un sas et se déchausser. Au sol, de multiples chaussures de migrants sud-américains retrouvés dans le désert américain. Une fois le signal allumé, j'ouvre la porte sur un vaste carré de sable. Trois hommes m'attendent pour m'aider à enfiler l'équipement, mais aussi pour m'arrêter si je me dirige vers un mur - on m'invite à me déplacer dans l'environnement.

Et c'est toute la magie de cette expérience extraordinaire. Une fois le film démarré, je me retrouve dans le désert, d'un réalisme inimaginable. Des hommes, femmes et enfants s'approchent. Je marche avec eux. En les frôlant, je peux entendre leurs angoisses dans ma tête. Troublant. Puis les lumières rouges et bleues des gardes-frontières trouent la nuit, un bruit retentissant nous traverse le corps alors qu'un projecteur d'hélicoptère nous aveugle (une soufflerie au plafond dirigée vers moi accentue la véracité de l'expérience), des ordres sont aboyés... 

Je m'accroupis près d'une enfant. Même si, au fond de mon cerveau je sais la chose impossible, j'essaie de poser ma main sur mon épaule - je ne rencontre que le vide... Une fois les migrants embarqués dans les véhicules, il ne reste que moi. Et un garde-frontières qui, soudainement, m'interpelle en braquant son arme et m'intimant de lever les bras. Mon estomac se noue.

Explorer la condition humaine

Sur un panneau, Iñárritu explique qu'il a voulu utiliser la réalité virtuelle «pour explorer la condition humaine, tout en s'affranchissant de la dictature du cadre à l'intérieur duquel on ne peut être que de simple observateur pour prendre possession de la totalité de l'espace dans lequel je propose au visiteur de vivre l'expérience réelle des migrants, en marchant avec eux, en pénétrant sous leur peau et au plus profond de leur coeur».

L'expérience n'a duré que six minutes, mais j'en aurais pris plus. Ces gens semblent exister pour vrai. Et c'est le cas : en sortant, des portraits de ceux et celles qui ont inspiré les créateurs. Dans des cadres où ils nous fixent dans les yeux, ces hommes, femmes et enfants racontent leurs histoires parsemées de violence, d'abus, de trahisons, de mépris, de racisme... Mais aussi d'espoir.

Carne y arena n'est pas qu'une expérience artistique, c'est aussi un geste politique. Et humaniste. Qui suscite la réflexion.

Présentée en Sélection officielle, mais hors compétition, l'expo­sition se déplacera ensuite à Milan, du 7 juin au 15 janvier 2018.  

LU

Dans Deadline, que Nicole Kidman, vue dans le Lanthimos lundi et de retour mercredi dans le Sofia Coppola, veut tourner plus souvent avec des femmes. «Je suis rendue à ce moment de ma vie (49 ans), où je peux encourager des réalisatrices, encore et encore. C'est un choix très conscient. Je ne vais pas attendre deux ou trois ans sans travailler avec une femme. Je vais les débusquer et continuer à le faire parce que ça fait partie de ce que je trouve important maintenant.» Il n'y a que trois réalisatrices sur les 19 films en compétition en 2017, un reflet de la situation actuelle dans le cinéma mondial.

ENTENDU

Quelques chansons, dimanche soir, du spectacle sur la plage et sous les étoiles d'Îl est une âme, le baptême de Lalomali de M, alias Mathieu Chédid. L'excentrique chanteur, coiffé d'un chapeau à cornes et en grande forme, venait interpréter des morceaux de Lalomali, son premier CD en cinq ans, accompagné des musiciens maliens qui y ont contribué, notamment Toumani et Sidiki Diabaté, ainsi que Fatoumata Diawara, vue dans Timbuktu, d'Abderrahmane Sissako, présenté en compétition en 2014. Le spectacle avait un groove d'enfer. Ça, au Festival d'été de Québec, ce serait du délire.

VU

Le jour d'après (Geu-Hu) de Hong Sang-soo. Chaque année, on sort d'une projection de la compétition en se grattant la tête. Le réalisateur coréen est régulièrement invité à Cannes, certes, mais pourquoi ce mélodrame en noir et blanc aussi criard que dépassé? Avec un scénario usé à la corde d'un homme manipulateur et lâche qui n'arrive pas à laisser sa femme pour sa jeune maîtresse malgré ses promesses? Et une réalisation répétitive de plans-séquences avec des petits panoramiques à droite et à gauche au fil du dialogue? Au lieu de sortir trois films en 2017, Hong Sang-soo aurait eu avantage à peaufiner celui-ci.




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