La productrice, le cochon et le carré magique

Tilda Swinton, le réalisateur Bong Joon-Ho et l'acteur... (AP, Alastair Grant)

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Tilda Swinton, le réalisateur Bong Joon-Ho et l'acteur Paul Dano ont pris la pose avant la représentation de Okja à Cannes.

AP, Alastair Grant

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Du 11 au 22 mai, notre journaliste Éric Moreault est à Cannes pour suivre le festival de cinéma qui en est à sa 69e présentation. »

(Cannes) CANNES / Dans l'imaginaire populaire, un producteur au Festival de Cannes, c'est quelqu'un qui étire les dîners d'affaires et passe ses soirées à boire du champagne. Il y en a peut-être, mais la plupart passent plutôt leurs journées, de très tôt à très tard, au marché du film. Comme la Québécoise Nancy Florence Savard. On a d'ailleurs eu de la difficulté à se voir - mon horaire est presque aussi chargé que le sien.

L'affiche du film d'animation Mission Kathmandu: the Adventures... (fournie par Nancy Florence Savard) - image 1.0

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L'affiche du film d'animation Mission Kathmandu: the Adventures of Nelly + Simon

fournie par Nancy Florence Savard

Après une partie de courriel ping-pong, on a finalement convenu de dîner à un petit resto proche du Palais - ce qui fait changement des sandwichs de chez Pelé, si bons soient-ils. Nancy est une des rares, dans notre petit monde du cinéma, à travailler à partir de Québec, en grande partie dans l'animation. La légende de Sarila, Le coq de Saint-Victor, c'est elle.

Et bientôt, Mission Yéti. La blonde et sympathique productrice, de noir vêtue avec des imprimés fleuris, n'est pas une assidue de la Croisette. Mais son distributeur américain, qui mousse les ventes internationales de Mission Kathmandu: the Adventures of Nelly & Simon, est ici - ils sont 12 000 professionnels en tout! Téléfilm Canada en profitera pour la mettre en évidence, mardi.

Nancy veille donc au grain, d'autant «qu'il y a plus de films d'animation qu'avant», explique-t-elle entre deux bouchées de noix de Saint-Jacques. Comme ça prend six à sept ans à monter un long métrage, autant s'assurer d'avoir un canevas différent. Heureusement, «les gens trouvent le Québec exotique». D'où des choix incarnés comme des légendes, tout en restant «universel».

La recette semble fonctionner : Yéti est déjà vendu dans 27 pays. Avant même que le film soit complété. On devrait voir le résultat final à la relâche 2018, confie-t-elle avant de me quitter pour aller à une projection.

*****

Parlant de projection, celle d'Okja, le premier titre Netflix de la compétition à Cannes, a été chaotique vendredi matin. On sentait une tension particulière et elle n'a pas été longue à se manifester. Sifflets et quelques applaudissements ont accueilli l'apparition du nom de la plate-forme en ligne. Comme si ça ne suffisait pas, le film était diffusé dans un mauvais ratio d'image. Les manifestations d'humeur ont redoublé, la projection s'est arrêtée, avant de recommencer.

Avis aux fanas du complot : c'est une simple erreur technique et le Festival a présenté ses plus plates excuses. Vrai que ça ne pouvait pas plus mal tomber pour la fable écologique de Bong Joon-ho. Mais le réalisateur ne s'en est pas formalisé. «C'est génial, vous avez pu revoir deux fois les premières séquences bourrées d'informations», a-t-il déclaré dans une conférence de presse qui s'est déroulée dans une atmosphère électrique et devant une salle comble.

Bon, cela dit, le président du jury Pedro Almodóvar, qui ne veut pas attribuer une Palme d'or à un film Netflix, peut arrêter de se ronger les ongles. La comédie dramatique de Boon est divertissante et amusante, mais beaucoup trop manichéenne, moralisatrice et en surface pour prétendre au palmarès. 

Les dialogues sont insignifiants et les personnages, caricaturaux - Jake Gyllenhaal, complètement disjoncté, en fait une tonne, Tilda Swinton guère moins en gestionnaire névrosée qui souffre d'un complexe d'infériorité. C'est voulu, mais pas si drôle que ça. Sans parler d'une réalisation somme toute convenue (formatée pour le public américain?).

La Okja du titre est une craquante truie géante et intelligente (ce regard!!!), un peu canine sur les bords. La bête fait partie d'un lot de 26 animaux confiés à autant de fermiers pour prendre part à une perfide campagne de marketing conçue pour revamper l'image d'une compagnie de viandes. Nourrie à l'amour de Mija, qui s'y consacre sans relâche, Okja grandit dans les montagnes coréennes. Jusqu'au jour où la jeune fille doit céder son animal de compagnie, sans mauvais jeux de mots, à ses véritables propriétaires, qui le ramènent à New York. La jeune fille va tenter par tous les moyens de sauver son énorme cochon de l'abattoir, avec l'aide fortuite d'un commando du Front de libération des animaux.

Sa quête est un prétexte de dénonciation du capitalisme sauvage et de l'empreinte écologique de l'élevage d'animaux pour leur viande, ainsi que de l'appétit vorace des consommateurs pour celles-ci. Et même si ce n'est pas le but voulu, Okja pourrait en pousser plusieurs à devenir végétariens...

*****

Reste que le film que j'avais vraiment hâte de voir, en soirée, c'était celui de Ruben Östlund. Le réalisateur suédois m'avait jeté à terre avec Force majeure, prix du jury à Un certain regard en 2014. Par l'entremise d'un couple en crise, il s'interrogeait sur les valeurs morales qui nous gouvernent. Il poursuit dans la même veine avec The Square, qui mélange autant la satire que le drame. Il y a de la magie là-dedans ainsi qu'une scène d'anthologie dont je me vais probablement me souvenir toute ma vie.

Pas toujours évident de pratiquer ce qu'on prêche en matière d'altruisme. The Square nous met face de notre hypocrisie, nos petites lâchetés sociales, cette tendance de plus en plus répandue à l'individualisme et son corollaire, les limites de cette liberté individuelle dont nous nous réclamons. Ajoutez à ça que le cinéaste questionne notre rapport à l'art par l'entremise de son personnage principal, un conservateur de musée, vous avez tout un programme, sans jamais que ce soit lourd.

The Square se distingue autant par l'intelligence du propos que de la mise en scène - il a le sens du détail et une maîtrise formelle remarquable. Östlund a une imagination débordante et un humour caustique (qui nous fait rire jaune), une combinaison explosive. Mon premier gros coup de coeur de la compétition. 

Je vais boire ma première bière de la semaine pour décanter ça avant d'aller me coucher...

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

ON A VU

  • Okja, de Bong Joon-ho ***
  • The Square, de Ruben Östlund ***1/2

LU

Que Michel Hazanavicius (The Artist) s'attend à un commentaire très méchant et vraiment cruel de la part de Jean-Luc Godard après la projection de Redoutable. Son film en compétition évoque les difficultés sentimentales rencontrées par le pape de la Nouvelle Vague après les émeutes de mai 68. Le réalisateur français a envoyé son scénario à «JLG», un ermite notoire, mais n'a pas obtenu de réponse. Pas plus qu'à son invitation à une projection privée. La très attendue comédie sera présentée samedi soir au Festival de Cannes.

ENTENDU

À quelques reprises le fameux extrait, ici, du Carnaval des animaux de Saint-Saëns. La ritournelle a été choisie par l'ex-président Gilles Jacob, en 1990. La pièce musicale précède chaque projection de la compétition, avec la diffusion d'une animation d'un escalier (les fameuses marches) qui part de la mer jusqu'au ciel. Nouveauté cette année, on a inscrit le nom de cinéastes célèbres sur les marches. Dans la première version, on y retrouvait Bergman, Welles, Buñuel, Lean... Dans la deuxième, Bresson, Wajda, Fellini, Truffaut... Un hommage funèbre très digne et apprécié.

VU

Plusieurs autres macarons humoristiques du Festival décernés à mes collègues. Le hasard m'a attribué : «Pfff... c'est toujours les mêmes en Compèt.» Pas mal. J'ai bien aimé le savoureux «J'ai rien compris mais le film était vachement bien.» L'amnésique «Qui a gagné la Palme d'or l'an dernier?» L'ironique «Mais si, on bosse quand même un peu à Cannes.» Et ainsi de suite. Les phrases sont à l'origine en français, mais plusieurs ont été traduites. J'ai pas vu l'originale, mais celle-là est tout à fait dans l'esprit des prétendus experts ici : «It's the latest by what's-his-name, the guy who did that other movie?»




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