Krystian Lupa: sans compromis

Des arbres à abattre est une fresque de plus... (Natalia Kabanow)

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Des arbres à abattre est une fresque de plus de quatre heures adaptée du récit de l'écrivain autrichien Thomas Bernhard.

Natalia Kabanow

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(Québec) À sa première visite au Canada, le réputé metteur en scène polonais Krystian Lupa nous arrive avec Des arbres à abattre, une costaude proposition adaptée du récit de l'écrivain autrichien Thomas Bernhard.

Cette fresque de plus de quatre heures nous amène dans un souper où se réunit une bourgeoisie intellectuelle et artistique viennoise. Alors que l'invité d'honneur, un acteur du Théâtre National, se fait attendre, les convives passeront à la moulinette d'un narrateur cinglant. Quelques jours avant un voyage qu'il entrevoit comme «une confrontation intéressante», le maître polonais a répondu à nos questions par l'intermédiaire de la traductrice Agnieszka Zgieb.  

Q Où situez-vous l'actualité du texte Des arbres à abattre, plus de 30 ans après sa publication?

R Le sujet central est toujours d'actualité dans l'Europe d'aujourd'hui, celle de l'Ouest et plus particulièrement celle de l'Est. Une fois de plus s'accentue la dissonance entre les pouvoirs politiques qui cherchent à s'approprier l'art et les artistes, dont la mission est - ou plutôt : devrait être - la quête de la vérité du monde d'aujourd'hui, la lutte pour l'évolution spirituelle de leur génération. Cela a toujours été incompatible avec les intérêts politiques des dirigeants et aujourd'hui, ce conflit s'amplifie à nouveau. Il est nécessaire que les artistes ne tombent pas dans le compromis, il est nécessaire que la transmission artistique se fasse sans accommodement dans leur lutte contre les mensonges qui rongent notre réalité et notre espace public. Cette nécessité devient un problème brûlant. 

Q Le sous-titre du texte de Bernhard est : Une irritation. Comment cette irritation se matérialise-t-elle sur scène ?

R Die Erregung, ce n'est pas seulement une irritation, c'est aussi une excitation, une stimulation. C'est la philosophie de Thomas Bernhard. Ce n'est que dans la stimulation, dans une forme d'agressivité envers l'objet de sa réflexion qu'il peut développer sa pensée acérée et l'approfondir, qu'il peut donner de l'élan à un processus de pénétration. C'est la voie vers une vérité plus profonde, plus révélatrice. De plus, ce n'est que par une provocation adressée au destinataire de ses textes que l'auteur obtient le niveau souhaité de confrontation qui pourra initier chez ce dernier le cheminement vers une pensée autonome. Nous faisons advenir cela sur scène non seulement grâce à la révélation de l'état émotionnel du protagoniste-narrateur, mais aussi par l'extrémisation de la tension provoquée par l'interminable attente de l'acteur du Théâtre National pour le dîner.

Q Vous avez adapté pour la scène plusieurs textes de Thomas Bernhard. Comment l'avez-vous découvert? Qu'est-ce qui vous touche dans son écriture?

R À la fin des années 80, alors qu'il était encore vivant, j'ai lu La plâtrière (Das Kalkwerk). Ce fut pour moi une découverte extraordinaire que celle de ce texte, de cette histoire d'un rêveur, d'un fou comme je pouvais l'être moi-même... Quelle audace folle dans la mise à nu de ses quêtes, de ses réflexions, de ses pensées les plus intérieures, dans la mise à nu d'une intimité que l'on cache devant les autres et que l'on cache aussi dans le travail artistique! C'était pour moi une incroyable initiation littéraire. J'ai écrit une lettre à Thomas Bernhard, la lettre d'un fou comme l'est le personnage principal dans La plâtrière, dans laquelle je lui demandais son accord pour adapter son texte à la scène. Jusqu'alors, personne n'avait reçu cette autorisation. La lettre a ému Thomas Bernhard, il a été charmant dans sa réponse, mais n'a pas donné son accord et m'a informé qu'il souhaitait faire lui-même l'adaptation théâtrale de La plâtrière. Il est mort un an plus tard, et moi, j'ai renouvelé ma demande, cette fois-ci auprès de son demi-frère Peter Fabian, qui a succombé à «la lettre d'un fou» et m'a autorisé à faire l'adaptation... Depuis, nous sommes amis...

Krystian Lupa... (Natalia Kabanow) - image 2.0

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Krystian Lupa

Natalia Kabanow

Un spectacle dans la tourmente

Les derniers mois n'ont pas été de tout repos au Teatr Polski de Wroclaw, qui produit Des arbres à abattre. La nomination du directeur Cezary Morawski, un acteur de comédie télévisée considéré comme peu porté sur des propositions artistiques plus audacieuses, a plongé l'institution polonaise dans la tourmente et suscité une vague de protestation chez les artistes qui y oeuvrent. On a même cru pendant un moment que la tournée qui amène le spectacle au Québec ce printemps serait annulée lorsque trois acteurs dissidents ont été congédiés par M. Morawski, qui a, à son tour, été licencié depuis.

«Un nouveau directeur, qui promet de restituer au Teatr Polski son statut d'avant et de lui rendre son identité artistique, a déjà été nommé», précise Krystian Lupa. Une décision toujours bloquée par des «batailles politiques», déplore toutefois le metteur en scène. «Et la dévastation du Teatr Polski continue... Nous attendons le jugement du tribunal», ajoute-t-il.

C'est néanmoins la distribution originale du spectacle de Krystian Lupa qui viendra à la rencontre du public du Grand Théâtre. «Je me suis très fermement opposé à la destruction de l'équipe de Des arbres à abattre, une destruction, qui plus est, menée dans la plus grande mauvaise foi», avance M. Lupa.


Vous voulez y aller?

  • Quoi: Wycinka Holzfällen - Des arbres à abattre (spectacle présenté en polonais avec surtitres français)
  • Quand: 28 mai à 15h
  • Où: Grand Théâtre (Louis-Fréchette)
  • Billets: 49,50 $
  • Info.: www.carrefourtheatre.qc.ca




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