La Grenouille... et Leboeuf

André Leboeuf, alias André Guitar, l'auteur du mégasuccès La... (Infographie Le Soleil)

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André Leboeuf, alias André Guitar, l'auteur du mégasuccès La Grenouille, et sa fille Diane qui l'a accompagné pendant plus de deux décennies.

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<p>Ian Bussières</p>

(Québec) «La p'tite grenouille dit au crapaud, donne-moi trente sous, t'auras d'la peau...» Ne mentez pas, vous connaissez la suite de cette phrase, et peut-être même le reste de la plus célèbre chanson paillarde du Québec. Il y a cependant fort à parier que vous ne connaissiez pas vraiment son auteur, compositeur et interprète.

La Grenouille, interprétée par le Portneuvois André Leboeuf, alias André Guitar, célèbre cette année les 40 ans de sa parution sur disque. 

Le Soleil s'est entretenu avec Diane Leboeuf, la fille d'André Leboeuf, pour discuter de ce mégasuccès qui fut à la fois une bénédiction et une malédiction pour son auteur, dont l'oeuvre est tombée dans l'oubli après qu'il se soit enlevé la vie en 1987.

«Ce qui me chagrine un peu, c'est que les gens connaissent La Grenouille, mais ne connaissent pas du tout mon père. Quand j'ai lu sur sa page Wikipédia qu'il était décrit comme un chanteur «porno country», ça m'a fait quelque chose, car il n'a pas fait que des chansons grivoises. C'est après le succès de La Grenouille qu'il a décidé d'en composer d'autres comme ça», raconte Diane, maintenant âgée dans la cinquantaine et qui a accompagné son père sur disque et en spectacle pendant plus de deux décennies.

De Portneuf à Montréal

Fils d'un éleveur de chiens, André Leboeuf a quitté Saint-Casimir de Portneuf à la fin de son adolescence pour devenir chauffeur de taxi à Montréal. «Mais il chantait déjà. Il avait acheté sa première guitare à 11 ans avec l'argent gagné en faisant de menus travaux. C'est comme ça qu'il a connu ma mère quand il s'est installé dans une maison de chambres. Il chantait, sa porte était ouverte, et elle l'a entendu», raconte sa fille.

Admirateur des grands du country québécois comme Willie Lamothe, Paul Brunelle, mais surtout Marcel Martel, c'est sur la banquette de son taxi qu'André Leboeuf a commencé à composer ses propres chansons. Il s'est ensuite mis à faire le tour des concours d'amateurs, qu'il gagnait à tout coup, jure sa fille, grâce à une arme secrète...

«À l'époque, si tu amenais un enfant avec toi dans un concours d'amateurs, tu étais encore plus populaire», explique celle qui a ainsi commencé à chanter et à gratter la guitare aux côtés du paternel à l'âge de 11 ans. «Toutes les «madames» pleuraient quand on chantait Maman, reviens sur la terre, une chanson triste au sujet d'un homme qui avait perdu sa femme, mère de ses enfants.»

À douze ans, Diane accompagnait déjà André sur son premier album André et Diane : Tel père, telle fille, puis dans une populaire tournée qui les a menés aux quatre coins du Québec. «Je me rappelle encore de l'enregistrement, au studio de Tony Roman à Montréal. Je m'obstinais avec mon père et les autres musiciens, car je trouvais que mon père faussait sur sa reprise de la pièce Adieu, Mauvaise Rêverie de Marcel Martel. Eux disaient que non, mais j'avais raison: j'étais la seule à ne pas être ivre lors de l'enregistrement!», se remémore Diane en riant.

Car André Leboeuf était un bon vivant, un farceur avec un sens de l'humour particulier qui trouvait toujours un moyen de faire rigoler tous ceux qui croisaient son chemin. C'est un peu comme ça qu'est née La Grenouille, au milieu des années '70, quelque part entre son deuxième et son troisième album.

De la scène au disque

C'est que la pièce très politiquement incorrecte ponctuée de sacres, de blasphèmes, de gros mots et de paroles ouvertement sexuelles et vulgaires a d'abord été interprétée en spectacle avant de faire le saut sur disque.

À chaque Noël, la famille chante le classique... (Le Soleil, Patrice Laroche) - image 2.0

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À chaque Noël, la famille chante le classique La Grenouille, racontent Natacha Leboeuf et sa mère Diane.

Le Soleil, Patrice Laroche

«Ça a été un succès instantané. Juste avec La Grenouille, on remplissait toutes les salles. Il y avait 400 personnes chaque soir et tout le monde la redemandait», raconte Diane en avouant que l'adolescente qu'elle était rougissait parfois dans les sections les plus grivoises. «Vous savez, j'avais les cheveux blonds alors le fameux passage où il est question des filles blondes...», laisse-t-elle échapper avec un sourire en coin.

André Leboeuf a réussi à convaincre son producteur d'inclure la pièce sur son troisième album, mais c'est vraiment quand il a décidé de payer de sa poche l'impression de 100 disques 45 tours pour le marché des juke-box que le succès est devenu exponentiel.

«Là, c'est parti et ça ne finissait plus! C'est monté vite, très vite, peut-être trop vite. Mon père était en demande pour des spectacles partout. Il a même été invité au Carnaval de Québec avec Chantal Pary et Martin Stevens», se souvient sa fille. 

«Au Carnaval, il était extrêmement nerveux, car il n'avait jamais donné de spectacle devant autant de monde. Tellement qu'il est monté sur scène après que la chanson ait été lancée... car c'était du lip-sync à l'époque. Il a fallu recommencer la pièce, mais  l'effet a ensuite été immédiat, tout le monde s'est mis à sauter sur place », poursuit-elle au sujet de ce moment phare de la carrière de son père.

***

Bénédiction ou malédiction?

La popularité de La Grenouille, la chanson qui fait rire tout le monde lors des soirées bien arrosées, a toutefois un revers plutôt triste: son succès imprévu et trop rapide a propulsé André Leboeuf dans la dépression.

«Lui, il pensait juste à chanter dans les bars et il se retrouvait soudainement en demande partout. Il a fait une grosse dépression après. Aussi, il a pris ça dur quand il marchait dans la rue et qu'il entendait des enfants de sept ou huit ans chanter La Grenouille, confie sa fille Diane en entrevue. 

C'est au début des années '80 que son père a commencé à avoir des problèmes psychologiques. Séparé de son épouse, il a rencontré une autre femme à qui il a décidé de faire prendre la place de sa fille dans ses spectacles, créant un léger froid dans la famille. Puis le frère cadet d'André, Philippe, a abouti derrière les barreaux après avoir commis un meurtre.

«Tout ça n'a fait que contribuer à la détérioration de sa santé psychologique déjà fragile. Sa «blonde» a fini par le quitter et il n'était plus capable de faire de la musique», poursuit Diane à propos des dernières années de son père.

«On savait qu'il n'allait pas bien. Quand on jasait avec lui, il avait parfois un discours bizarre, et ensuite il redevenait normal. On lui demandait pourquoi il était comme ça et il répondait qu'il ne savait pas. Je venais de passer la fin de semaine avec lui et je me préparais à acheter une maison pour qu'on habite ensemble, pour pouvoir être près de lui tout le temps», raconte sa fille.

Une fin tragique

Le destin et les idées noires d'André Leboeuf en auront cependant décidé autrement: le 7 mai 1987, Diane Leboeuf reçoit un appel de sa soeur. Leur père, qui avait 49 ans, venait de se donner la mort avec une arme à feu. Celui qui avait fait beaucoup de tapage avec sa chanson culte avait même utilisé un silencieux fabriqué maison avec un bouchon de liège, histoire de partir sans trop faire de bruit... 

«Pour nous, ça a été un choc terrible. Malgré sa dépression, personne ne s'attendait à ça, car mon père ne buvait pas, il ne fumait pas et il mangeait toujours santé. Vous savez, il y a 30 ans, on ne parlait pas de problèmes psychologiques comme l'agoraphobie ou la schizophrénie. Le médecin qui a pratiqué l'autopsie de mon père a estimé qu'il souffrait probablement de dépression schizoïde. Aujourd'hui, on ne le laisserait plus comme ça sans l'envoyer consulter.»

Finalement, Diane Leboeuf croit que le succès de La Grenouille aura aussi causé la perte de son père. «Il n'était pas prêt pour ça, il était dépassé par les événements et ne s'était jamais pris pour une vedette. Ce n'était pas dans son plan de carrière de devenir une star du country.»

***

Des grenailles pour un mégasuccès

Même s'il a vendu quelques centaines de milliers d'exemplaires du 45 tours La Grenouille (au moins 250 000 selon sa fille Diane et un prix qui lui a été remis, plus d'un demi-million selon d'autres sources), André Guitar était loin d'être un millionnaire lors de son décès tragique en 1987.

Après avoir lancé ses deux premiers albums sur étiquette Bonanza, le chanteur s'est associé à l'étiquette Ouesteurne pour son troisième opus, L'As du Western, et le simple La Grenouille. Le hic, c'est que la jeune étiquette venait d'être lancée par le chanteur country Gaétan Richard, devenu un producteur véreux qui allait être arrêté par la GRC une quinzaine d'années plus tard pour avoir vendu des cassettes et disques compacts contrefaits sans l'autorisation des artistes et sans leur verser un traître sou...

«On n'a jamais su le nombre exact de copies qui avaient été vendues. Le producteur ne nous le disait pas et ne nous donnait pas une «cenne». Il nous donnait parfois une boîte d'une cinquantaine de disques à vendre en spectacle et c'était tout... Quand mon père vivait de sa musique, c'était grâce à ses spectacles, pas aux ventes de disques», raconte Diane Leboeuf.

Droits d'auteur

Après sa mort, ses descendants n'ont rien touché non plus jusqu'à ce que Diane et sa soeur Monique décident d'entamer des démarches afin de faire reconnaître leurs droits d'auteurs sur l'oeuvre de leur père il y a quelques années.

«La Société du Droit de Reproduction des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs au Canada (SODRAC) et la Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN) nous ont donné un bon coup de main et, depuis, on reçoit régulièrement de l'argent pour les droits d'auteur. Ce n'est pas assez pour en vivre, mais c'est quand même intéressant», explique Diane Leboeuf.

La reprise de La Grenouille par le duo humoristique Crampe en Masse en 2000 et l'utilisation de la pièce originale dans le film À l'origine d'un cri de Robin Aubert en 2010 ont entre autres apporté un peu d'eau au moulin.

«La Grenouille a vraiment marqué l'imaginaire. Je crois que c'est de là que vient le nom de la chaîne de bars "La P'tite Grenouille" et aussi, il y en a plusieurs qui ont mis la chanson ou alors qui la reprennent sur YouTube. La dernière fois que j'ai regardé, les différentes versions de La Grenouille totalisaient plus de cinq millions de visionnements... mais il y en a juste un qui réussit à la chanter comme mon père!», lance Diane.

À chanter en famille...

La fille d'André Guitar qualifie la pièce «d'hymne national des Québécois dans le temps des Fêtes». Elle indique aussi que sa fille Natacha, son fils Rocky et son fils Jessy, le seul à être dans le monde du spectacle et qui a enregistré une version plus politique et moins vulgaire de la chanson culte, connaissent par coeur tous les (gros) mots du classique familial.

Les yeux brillants, Natacha acquiesce. Chaque Noël, ma mère sort la guitare que son père lui a donnée à 10 ans et on chante La Grenouille tous ensemble.» Diane Leboeuf sourit : «C'est vrai, et ils n'ont le droit de dire ces mots-là que quand ils chantent la chanson de leur grand-père!», conclut-elle avec un clin d'oeil.




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