Pierre Flynn: prospecteur de chansons

«J'aimerais ça être comme certains, avoir des flashs... (La Presse, Robert Skinner)

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«J'aimerais ça être comme certains, avoir des flashs brillants et immédiatement avoir des chansons toutes faites, mais je suis comme un mineur (...), raconte Pierre Flynn. Il faut que je creuse et il faut que j'abatte pas mal de matériaux avant de trouver mon filon. (...) Ce n'est pas la méthode la plus efficace ni la plus rapide, mais c'est ma façon de faire les choses.»

La Presse, Robert Skinner

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(Montréal) Ce serait une magnifique journée de printemps s'il n'y avait pas ce vent froid : un soleil éblouissant darde la neige de ses rayons, sans parvenir à la faire fondre. La chaleur, on la trouve dans l'accueil d'un Pierre Flynn tout sourire, fier d'avoir enfin accouché de son quatrième album solo, Sur la terre.

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Pierre Flynn prend la parole lorsqu'il a quelque chose à dire. Et, surtout, lorsqu'il a trouvé la parfaite adéquation entre texte et musique.

La Presse, Robert Skinner

L'auteur-compositeur--interprète nous donne rendez-vous au sommet du mont Royal, dans la métropole. Pourquoi là? Parce que la montagne est un des lieux où il traque l'inspiration. Dans la blancheur de cette oasis de nature, Flynn détonne, tout en noir, de la tête aux pieds. À vrai dire, pas entièrement. Le temps s'est chargé de parsemer sa barbe et ses cheveux de gris et de blanc. Le temps, oui. Celui que le chanteur et claviériste dit ne pas voir passer. On peut le croire : 14 ans se sont écoulés depuis la sortie de son enregistrement précédent. Pour prouver qu'il ne s'est pas tourné les pouces, notre homme sort des dizaines de cahiers de notes de son sac à dos - des cahiers «Canada» -, gribouillés, raturés, écornés.

«Ça me prend beaucoup de matière avant de pouvoir distiller une chanson», explique Flynn, doucement, comme s'il craignait de briser le calme du grand chalet public, où l'on est installé.

«J'aimerais ça être comme certains, avoir des flashs brillants et immédiatement avoir des chansons toutes faites, mais je suis comme un mineur, il faut que j'aille dans la mine. Il faut que je creuse et il faut que j'abatte pas mal de matériaux avant de trouver mon filon. C'est une méthode qui demande un retour vers l'intérieur. Ce n'est pas la méthode la plus efficace ni la plus rapide, mais c'est ma façon de faire les choses.»

Juste adéquation

Pierre Flynn prend la parole lorsqu'il a quelque chose à dire. Et, surtout, lorsqu'il a trouvé la parfaite adéquation entre texte et musique. Ce peut être long. Du coup, ses parutions d'albums prennent l'allure d'événements. Mieux, elles sont loin de passer inaperçues : Le parfum du hasard (1987), Jardins de Babylone (1991) et Mirador (2001) lui ont tous valu un Félix. Son rythme de production à titre d'artiste solo fait toutefois contraste avec la période où il était à la barre du groupe Octobre, publiant un disque aux deux ans...

«Quand t'es jeune, t'as une espèce d'énergie, d'arrogance qui fait que tu ne tournes pas la langue sept fois avant d'écrire, relève-t-il. Et quand on est jeune, on a des vies généralement plus mouvementées - comme des peines d'amour à répétition - qui font qu'on a plein d'affaires à exprimer. Dans mon cas, j'ai une vie relativement stable, alors il faut que je creuse. Ça donne quelque chose de différent.»

Sur la terre est peut-être l'album le plus ouvertement personnel que Pierre Flynn ait signé, bien qu'il ne se complaît pas dans le «je». Il part de sa propre expérience pour s'ouvrir sur les autres, jouer les observateurs et soulever des questions, existentielles ou sociales. Il plonge dans les souvenirs de sa mère (Duparquet) pour dépeindre l'Abitibi des années 30, réfléchit sur le temps et l'amour aux côtés de sa compagne (24 secondes) et s'adresse à sa fille unique, Béatrice, tandis qu'elle franchit le cap des 20 ans (Si loin, si proche).

La guerre du quotidien

Par le passé, Pierre Flynn avait surnommé son enfant sa «petite guerrière», dans la chanson du même nom, et il s'interroge aujourd'hui, en citant Cohen, «Dans quelle galère on vous met/Chez les loups : Everybody knows!» Sa blonde, elle, est son «petit soldat» et Flynn se charge de «veiller» sur son sommeil. D'autre part, lorsqu'il regarde la faune des -laissés-pour-compte de sa ville, l'artiste ne peut s'empêcher de parler du «maquis» pour dépeindre le lieu où ils trouvent refuge. Tout un vocabulaire, donc, qui évoque la guerre. Aux yeux de Flynn, la vie est-elle un combat de tous les instants?

«C'est un peu la business de l'artiste d'avoir un côté veilleur, sentinelle, souligne-t-il. Ça dépend des artistes, chacun son chemin, mais si tu veux jeter un regard sur les choses qui ne soit pas nécessairement étroitement politique ou médical ou journalistique, on ne peut pas faire autrement que d'interroger notre propre humanité.»

Flynn attribue aussi le choix de ses mots à sa propre errance. Incapable d'écrire à la maison, il s'exile pour chasser l'inspiration. Quand ce n'est pas dans le chalet d'un membre de la famille ou à l'occasion d'un séjour à l'étranger, c'est dans les lieux publics qu'il se pose. Le mont Royal, l'île Sainte-Hélène et le parc Lahaie, non loin de chez lui, où il a croisé les «Cassandre qui parle seule» et «Liliane au lithium», font partie de ses pérégrinations.

«En étant un peu comme un itinérant, j'avais l'impression d'être dans un monde de refusés. Évidemment, je ne suis pas refusé, je suis chanceux, mais j'avais l'impression d'aller dans les craques du plancher, où il y a des gens qui vivent en marge. À force d'errer dans les parcs, on voit différents mouvements humains qui nous échappent autrement.»

La liberté d'abord

Par le passé, Flynn a pourchassé l'inspiration à Québec, sa ville natale, comme on peut l'entendre sur certaines pièces de Mirador. Enfant, il a poussé rue Calixa-Lavallée, essentiellement avec sa mère, son paternel ayant succombé à un accident de voiture alors qu'il n'avait que quelques mois. Quand celle-ci s'est remariée, cinq ans plus tard, la petite famille a mis le cap sur Montréal, où l'artiste réside toujours.

La musique est rapidement devenue une passion pour celui qui était, de prime abord, plutôt timide. Il joint son premier band à l'âge de 15 ans, Gladstone, en compagnie du bassiste Mario Légaré et de son cousin Jean Dorais à la guitare. À partir du moment où il met la machine d'Octobre en marche (voir page A4) avec ses deux comparses et le batteur Pierre Hébert, il entre dans l'univers du showbiz pour ne plus le quitter.

Modestement, il parle de chance lorsqu'on lui demande comment il a pu se permettre de si longs silences discographiques tout en mettant du beurre sur son pain. Or cette chance, peut-être a-t-il su la faire, puisqu'il a été impliqué dans de nombreux projets durant la dernière décennie. Parmi ceux-ci, soulignons la tournée de son one man show Vol solo, qui s'est étirée sur plusieurs années, la création de la comédie musicale Dracula, l'aventure des Hommes rapaillés ou encore le spectacle-hommage à Brel, un projet qui a duré deux ans et a donné lieu à un enregistrement.

«J'accepte au départ que l'insécurité fait partie de la vie. À moins d'avoir un très grand succès, tu vas avoir une vie insécure au plan matériel. Mais en échange, tu as une liberté : tu n'as pas de boss qui vient te souffler dans le cou. Par contre, ton combat, c'est de durer. [...] Je me considère privilégié d'être là. Et je ne tiens pas pour acquis que dans huit ou neuf ans, je n'aurai pas à lutter.»

Savoir durer

Pour ce qui est de s'inscrire dans le temps, force est de constater que Flynn se tire bien d'affaire pour un gars qui dose les apparitions. Quand Le parfum du hasard a paru, à la fin des années 80, une nouvelle génération l'a découvert et les rencontres avec son jeune public lui ont d'ailleurs inspiré la pièce À Sophie qui a 15 ans. Avec Mirador, il a réinventé sa façon d'écrire en composant davantage à la guitare et en en jouant sur scène - la six cordes n'a jamais été son instrument premier, si bien qu'il dit pouvoir y retrouver l'innocence du néophyte.

Aujourd'hui, avec Sur la terre, il continue d'aller de l'avant avec une proposition variée, quoique très cohérente. Il recherche une certaine simplicité dans son travail, mais ne peut s'empêcher de raffiner ses propositions, ici avec des cordes, là en sortant du cadre trop strict de la chanson pop, qu'il étire selon ses besoins ou qu'il pimente de narration.

Du reste, du haut de ses 60 ans, il continue de s'intéresser à la planète qui tourne, aux défis journaliers de ses habitants, à la direction qu'ils empruntent toute une vie durant pour aller on ne sait où, sans oublier de s'émerveiller devant les splendeurs de ce monde imparfait. Bref, Pierre Flynn est, plus que jamais, sur la terre.

«Le défi, ce n'est pas d'être à la mode, mais d'être de son temps, conclut-il. Si on veut durer dans ce métier-là, il faut se réinventer. Je ne sais pas si cet album-là a une pertinence dans l'univers musical, mais je n'ai pas l'impression d'être trop redondant.»

Sur la terre sera en magasin mardi. Un concert est prévu au Grand Théâtre le 21 octobre.

***

Un envol avec Louis-Jean Cormier

C'est avec la complicité de Louis-Jean Cormier comme réalisateur que Pierre Flynn a commencé l'enregistrement de Sur la terre. Fort occupé par sa carrière solo et son passage à l'émission télévisée La voix, Cormier a toutefois dû passer la main, bien que son travail à la guitare demeure sur la majorité des pièces et que ses idées, comme celle d'avoir remodelé la très belle Tout blanc, tout bleu en valse, soient demeurées. Éric Goulet et Philippe Brault sont venus épauler Flynn pour qu'il mène sa barque à bon port.

«Je voulais m'ouvrir plus que d'habitude aux idées d'autrui. J'aurais pu faire quelque chose en vase clos, mais je voulais me faire rentrer dedans, me faire faire des cadeaux. Ça renforce ton travail. Il faut que tu gardes les mains sur le volant, mais je dirais que c'est le projet où j'ai le plus ouvert.» 

«Sur la Terre» décodé

Chaque composition de Sur la terre abrite une petite histoire. Pierre Flynn lève le voile sur cinq d'entre elles.

Le dernier homme

«Il serait arrivé quelque chose/Bombe atomique, jugement dernier?/Vous seriez partis/Et le sort m'aurait épargné»

La pièce qui ouvre fort habilement l'album a été pondue alors que Pierre Flynn s'exilait au chalet de sa soeur, situé au mont Owl's Head, en Estrie. «C'était la saison morte, j'étais seul, il n'y avait plus personne aux alentours et c'est là que j'ai eu cette idée du dernier homme...»

Le parc Lahaie

«Comme les fantômes de mon quartier/Au parc Lahaie j'attends le soir/Avec ma gueule et mes papiers/Entre l'église et le boulevard»

Lorsqu'il lui était impossible de s'éclipser en campagne, Pierre Flynn squattait les lieux publics, en particulier le parc Lahaie, non loin de chez lui. Dans cette chanson, où il crée une atmosphère singulière, Flynn met en scène la faune environnante sur laquelle veille une église et ses commandements, dont un au milieu duquel réside le titre de l'album : «Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté».

L'accompli et l'inaccompli

«Dans cette ville qu'on appelait Mogador/Au milieu du port elles font de la voile/Ces jeunes filles qui rient sous les tchadors/Et chantent à tue-tête en tirant les étoiles»

Plusieurs chansons de Pierre Flynn sont une invitation au voyage. Il remet ça sur L'accompli et l'inaccompli, cette fois du côté du Maroc. Serait-il globe-trotter? «Pas du tout, mais ça ne m'en prend pas beaucoup pour être fasciné. Autant Berlin que Venise que le Maroc. Je ne peux pas dire que j'y ai passé beaucoup de temps, mais c'est une chanson éclairée sur ce contexte-là, sur le fait que je suis dans une position d'observation et de fascination que j'adore. Ce sont des espèces de chroniques, de minifilms et c'est souvent transcrit de mon journal.»

24 secondes

«Tu te souviens, la cavale, le printemps, la peau bleue?/Tu dormais sous la lune, je veillais sur nous deux/Chambre 33 je crois, ça fait combien de temps?/Où je pensais tout bas : "vivants, nous sommes vivants"»

Dans cette pièce, Flynn s'adresse à sa compagne avec un clin d'oeil évident à une autre de ses chansons, En cavale. «Quand je compose, c'est simple, je m'installe au piano ou à la guitare. Des fois, il n'y a rien qui se passe, des fois il y a quelque chose. [...] J'avais cette musique-là et tout de suite je me suis dit : "Ça, ça va être une chanson pour ma blonde." Je savais qu'il y avait une tendresse là-dedans.»

Sirènes

«L'araignée a tissé la toile/Où j'ai tous mes amis/Et tous on chante dans la chorale/Look at me! Look at me!»

Flynn est fasciné par le besoin d'être aimé des humains et le besoin d'approbation que la technologie est en train d'exacerber, notamment par le biais des réseaux sociaux. «En même temps, je me dis que moi aussi, j'ai ce côté-là : je fais un métier où on veut aller chercher un maximum d'amour, de ventes de disques, d'attention... Je n'essaie pas de montrer du doigt ou de moraliser, mais c'est malade! Les soldats qui se prennent en photo en Irak ou en Afghanistan, il y a quelque chose de profondément tordu là-dedans...» 

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