Un film pour éveiller les consciences

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Dorian LeClech, Batyste Fleurial et Patrick Bruel dans Un sac de billes, tiré du livre autobiographique de Joseph Joffo, rescapé de l'Holocauste

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(Québec) Christian Duguay est sur une très bonne lancée cinématographique. Ses récents succès, qui lui ont apporté une notoriété longtemps espérée et une indépendance conséquente, ne sont certainement pas étrangers au fait qu'à 61 ans, le cinéaste québécois en paraît facilement 10 de moins. Raconter des histoires demeure le moteur de sa création, mais il veut aussi «éveiller les consciences» comme avec Un sac de billes, m'explique-t-il lors de son passage dans la capitale, mercredi.

«Les gens commencent à oublier [la Shoah], note... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 1.0

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«Les gens commencent à oublier [la Shoah], note Christian Duguay. Nous sommes allés dans des écoles. C'est important de montrer ça aux générations qui viennent pour qu'elles comprennent ce dont l'être humain est capable.»

Le Soleil, Erick Labbé

Duguay était heureux de revenir au Québec, lui qui passe son temps entre l'Europe et ici. Il avait toutes les raisons de l'être. Lorsque ses producteurs lui ont proposé une nouvelle adaptation du célèbre roman autobiographique de Joseph Joffo (vendu à 20 millions d'exemplaires), ils lui ont aussi lancé un défi «casse-gueule» : commencer le tournage trois mois plus tard. Qu'il a relevé avec brio, obtenant même au très bon succès au box-office français.

Ce qui n'était pas évident. Un drame sur la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale, qui revisite le passé collaborateur d'une partie de la France et qui a déjà fait les frais d'une adaptation pas très réussie de Jacques Doillon (en 1975)...

Rapidement, le cinéaste dégage deux axes. Il va d'abord privilégier le point de vue des deux enfants juifs qui fuient les persécutions nazies, de Paris à la côte d'Azur, portés par l'amour familial, en particulier celui «de leur père solaire» aimant, une figure récurrente dans son oeuvre récente. «Je voulais un film lumineux, dans lequel il y a aussi un message d'amour et d'espoir.»

Ensuite, sans perdre de vue qu'avec le propos vient un «devoir de mémoire». «Ce déracinement, cette persécution, c'est déstabilisant pour ceux qui le subissent. [...] Les gens commencent à oublier [la Shoah]. Nous sommes allés dans des écoles. C'est important de montrer ça aux générations qui viennent pour qu'elles comprennent ce dont l'être humain est capable.

«Tout ça est sous-jacent. Tu sens toujours cette xénophobie où des gens sont mis de côté, jugés, stigmatisés... On a le devoir d'informer. Du point de vue d'un enfant innocent [dans le film], il y a ce message qui passe directement parce que tu les vois au centre de cette persécution.»

Pas besoin de porter son regard très loin pour voir les parallèles avec ce qui se passe dans le monde actuel, notamment les immigrants. «C'est quand même effarant pour eux qu'en raison des attentats terroristes, ils soient tous rangés dans le même panier. Ce regard que les gens portent sur eux et qui les catégorise comme des tueurs [potentiels]! On n'est pas là pour faire un film qui dénonce ça, mais qui sensibilise les spectateurs.»

Tout au long du tournage, Duguay a donc préconisé une recherche d'authenticité. Pas toujours évidente à obtenir auprès de garçons de 10 et 12 ans, surtout sur le plan des émotions, sans que ce soit plaqué. «Il fallait qu'on ne se lasse pas de les regarder.» Le cinéaste va beaucoup s'inspirer de Louis Malle et son bouleversant Au revoir les enfants (Lion d'or à Venise en 1987), sur le même sujet. Lui qui adore les petits parvient à obtenir une spontanéité dans le jeu, dès les essais, qui ont convaincu Patrick Bruel (voir autre texte), à qui il songeait pendant l'écriture du scénario pour le rôle du père.

Une collaboration déterminante pour les deux hommes. «J'ai eu l'impression de rencontrer mon alter ego. Sur le plateau, il cherchait le bon ton, en faisant appel à ma direction», souligne Christian Duguay. L'acteur aussi a vraiment apprécié la rencontre. «Nous avons un lien extrêmement fort [depuis]. Ce qu'il fait avec sa caméra et ce qu'il m'a permis de faire, l'espace de liberté qu'il m'a accordé et la confiance qu'il m'a témoignée, exceptionnelle, le résultat est à la hauteur de ça», a confié Bruel au Soleil.

Prendre des libertés

Adapter un tel récit ne se fait pas sans heurts. Le principal intéressé, Joseph Joffo, était «très nerveux», d'autant qu'il «n'avait pas aimé le Doillon» (Duguay non plus). À 86 ans, Joseph Joffo réalisait bien que c'était la «dernière chance que ce soit porté à l'écran de son vivant» et que le film soit représentatif de ce qu'il a vécu. L'auteur était parfois présent sur le plateau, mais le réalisateur lui a fait comprendre qu'il n'y avait qu'un seul capitaine à bord.

La famille le savait néanmoins sensible au sujet, lui qui avait réalisé la minisérie Hitler : la naissance du mal (2003). N'empêche, le test ultime a été projection. «Il s'est levé, m'a cherché du regard, a commencé à parler et s'est effondré en larmes. Il m'a dit : "j'ai retrouvé le petit garçon de l'époque. C'est extraordinaire".»

Il semble bien qu'il n'ait pas été le seul : Un sac de billes a réalisé 1,3 million d'entrées en France, après un lent départ. Le bouche-à-oreille a fait son oeuvre de façon remarquable. «On a rarement vu une remontée aussi fulgurante. C'est pour ça que je veux qu'il soit vu. Les gens en sortent en ayant vécu une expérience qu'ils ont le goût de communiquer. Il a des vertus didactiques, mais pas plates. Tu vas chercher les gens dans l'émotion et le message sociopolitique passe tout seul.»

Le Québec, la France, le Canada...

Après les succès de Jappeloup (2013), Belle et Sébastien, l'aventure continue (2015) et Un sac de billes (en France), Christian Duguay s'est accordé le luxe de compléter trois scénarios. Une adaptation de la populaire BD Magasin général, récit d'un Français qui débarque dans un village reculé du Québec dans les années 20, qu'il compte tourner ici avec une pléiade d'acteurs québécois et, aimerait-il, Pierre Niney. Une autre adaptation de L'appel de la forêt de Jack London, qu'il espère tourner au Canada anglais et qui serait pour le chien «l'équivalent de  L'ours (1988) de Jean-Jacques Annaud». Il a aussi un projet français, soit l'adaptation de Lutetia de Pierre Assouline, qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa notoriété lui permet d'obtenir des oreilles attentives auprès des studios et de se consacrer aux projets qui lui sont chers. «Je ne fais plus de films de commande. Je me sens à l'aise pour défendre mes films.» Et, jure-t-il, son projet sur Jacques et Gilles Villeneuve est toujours vivant.

Patrick Bruel: un coup d'accélérateur dans l'oubli

«Au-delà du divertissement, il y a un message,... (Fournie par les Films Séville) - image 4.0

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«Au-delà du divertissement, il y a un message, un devoir de mémoire qui est accompli» avec Un sac de billes, estime Patrick Bruel.

Fournie par les Films Séville

Patrick Bruel a d'abord mené sa carrière de comédien en dilettante, consacrant ses efforts à son immense succès comme chanteur. On le prend plus ou moins au sérieux, mais depuis une dizaine d'années, sa filmographie commence à prendre du coffre - il aimerait d'ailleurs tourner plus. Surtout dans des films comme Un sac de billes. Le Soleil a profité de son passage au Québec, en avril, pour discuter de la pertinence de ce drame historique dans un contexte de montée des discours de repli identitaire et de totalitarisme.

Q Vous avez lu le roman biographique de Joseph Joffo, vu l'adaptation de Jacques Doillon (1975) à 13 ans. Qu'est-ce qui vous a convaincu de la pertinence d'une reprise en 2017?

R Au départ, je ne savais pas si c'était pertinent. J'ai rencontré Christian Duguay, j'ai été très séduit par son enthousiasme et son implication. Il m'a convaincu en me montrant les essais des enfants. À travers le prisme des enfants, il n'y a pas eu beaucoup [d'oeuvres sur l'Holocauste]. 

Q Vrai qu'il n'y a pas beaucoup d'oeuvres à hauteur d'enfant sur le sujet. C'est donc devenu votre motivation principale?

R C'est très important. Aujour­d'hui, on arrive à un stade où on a commencé la période de l'oubli. Avant, la mémoire se perpétuait, mais, là, il y a un coup d'accélérateur dans l'oubli, qui est quand même inquiétant. On ne peut pas faire l'économie d'un film qui peut éventuellement alerter de jeunes générations. Au-delà du divertissement, il y a un message, un devoir de mémoire qui est accompli.

Q La question semble évidente, mais j'aimerais savoir à quel point c'était significatif pour vous, ce film?

R (Long silence) C'était significatif à titre de citoyen qui regarde cet épisode de l'histoire et qui ne veut pas le voir se reproduire et qui tente d'expliquer ses fondements. On ne peut pas comprendre sans comprendre la crise [économique] de 1929. Tout comme on ne comprend pas ce qui est en train de se passer sans expliquer la crise de 2008. Il y a là des parallèles inquiétants. 

Aujourd'hui, le repli sur soi, les totalitarismes, les montées d'extrême droite dans toute l'Europe, voire dans le monde, sont issus de cette crise. On est dans les mêmes continuités. L'histoire peut recommencer. 

Quand on voit ces populations qui doivent fuir des pays où on veut les massacrer et qui tentent d'aller là où elles peuvent, et qu'on voit l'attitude de pays par rapport à leur refus d'accueil, c'est lamentable. C'est un problème global. 

À travers ce film, nous avons pu voir s'exprimer des enfants dans des écoles sur la différence, le racisme, l'exclusion... Il y a une petite fille, noire, qui a fondu en larmes en disant : «J'espère que ce film montrera aux gens à quel point c'est difficile d'être exclue en raison de sa couleur, de sa religion ou de son apparence.» Forcément, ça me touche.

Q Parlez-moi de votre rencontre avec Joseph Joffo, un des deux jeunes garçons juifs qui, à l'époque, a échappé aux rafles nazies. 

R Il est venu dès le premier jour sur le plateau. Je voyais souvent dans ses yeux à quel point il était fier que ce soit moi qui incarne son père. Il était fier du père que je dessinais. Mais moi, je n'avais à coeur que de dessiner le père dont il avait envie. Je ne savais pas qui était vraiment Roman Joffo. 

Ses enfants ont certainement idéalisé cet homme pour en faire un père aussi parfait, mais c'est pas grave si c'était l'image qu'il avait envie de voir. À la fin du film, quand la lumière s'allume et que Joseph Joffo s'est tourné vers moi, en larmes, en me disant que j'ai été plus loin qu'un acteur peut le faire, que j'ai été son père, ça a été un des moments les plus émouvants de mon parcours.

**

Un sac de billes prend l'affiche le 16 juin.




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