Secrets de famille

Denise Filiatrault  dans C'est le coeur qui meurt... (Fournie par les Films Séville)

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Denise Filiatrault  dans C'est le coeur qui meurt en dernier. La comédienne n'avait pas joué un rôle principal au cinéma depuis 25 ans.

Fournie par les Films Séville

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(Québec) Denise Filiatrault et Sophie Lorain forment le duo mère-fille le plus célèbre au Québec. La première est un monstre sacré qui s'est illustré sur toutes nos scènes, tant comme interprète que comme metteure en scène. La deuxième est une vedette du petit écran - Fortier, ça vous dit quelque chose? - qui a ensuite fait sa marque comme réalisatrice. C'est le coeur qui meurt en dernier leur donne l'occasion d'être de nouveau réunies au cinéma...

En 1973, la mère et la fille avaient joué dans Il était une fois dans l'Est d'André Brassard. La première a dirigé la seconde dans L'odyssée d'Alice Tremblay et C't'à ton tour, Laura Cadieux. Mais cette fois, c'est différent : elles jouent la même femme, à 40 ans d'écart! Une Alzheimer qui veut renouer avec son fils, sans savoir qu'il a déballé tous leurs secrets de famille dans un livre.

En tournée de promotion à Québec, bien assises dans un hôtel luxueux du Vieux-Port, les deux femmes sont unies par une complicité flagrante. Mme Filiatrault, 85 ans, est en perpétuelle représentation de son personnage plus grand que nature. Mme Lorain, 59 ans, est plus réservée, mais la vivacité d'esprit et le sens de la réplique sont les mêmes.

Pour l'occasion, le tandem a bien voulu jouer le jeu d'une entrevue conjointe avec Le Soleil sur cette adaptation du roman de Robert Lalonde.

Sophie Lorrain, Alexis Durand-Brault, Denise Filiatrault et Gabriel... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 2.0

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Sophie Lorrain, Alexis Durand-Brault, Denise Filiatrault et Gabriel Sabourin

Le Soleil, Erick Labbé

Il aurait été naturel que vous interprétiez une mère et sa fille. Mais la même femme, c'est un peu particulier. Comment avez-vous réagi à la proposition du réalisateur Alexis Durand-Brault?

DF J'étais contente de jouer le personnage parce que je le trouvais très beau. J'étais contente que Sophie le joue plus jeune. On n'avait pas de scène ensemble - ça l'aurait peut-être plus gênée. Hein Sophie?

SL Non. J'ai beaucoup de pudeur par rapport à ça, mais pas quand je joue. [...] Ma mère est une très, très bonne comédienne, alors jouer avec elle, ce ne serait pas un problème, au contraire. Qu'on se retrouve à faire le même personnage, à des âges différents, c'est une chance que je l'ai eue. Ne serait-ce que pour son conseil de ne pas regarder son travail. J'arrivais la dernière semaine de tournage, consacrée à mon personnage : toutes ses scènes avaient été tournées. C'était un autre univers, dans les années 70. C'est comme si on avait fait un autre film et qu'il est venu s'intégrer après. Elle m'a dit : la femme que j'étais à 45 ans, ce n'est pas la femme que je suis aujourd'hui [dans le film]. Ne serait-ce que les épreuves de la vie, on se transforme, on évolue et on devient autre chose. Ça m'a donné toute la liberté nécessaire pour camper cette femme à cette époque-là. Je pense que ça servait le propos, plus que d'essayer de faire une imitation.

Comment la percevez-vous, cette Mme Lapierre?

DF Elle a été excessivement malheureuse toute sa vie et a beaucoup souffert. Égoïste aussi.

SL Oui, égoïste. Ce que j'ai trouvé fascinant, c'est qu'une femme aussi forte de caractère et qui rêve beaucoup prenne sans cesse des portes de sortie et se crée un monde de fantasmes, tout en étant emprisonnée dans son époque, sa maison, sa cuisine, ses robes... dans son malheur. C'est aussi une femme illettrée, donc tellement prise au dépourvu pour assurer son indépendance. Elle n'a pas les moyens intellectuels et monétaires. C'est énorme. Son désespoir devient de l'amertume.

Auriez-vous aimé jouer ensemble?

SL Moi, j'aurais pas eu de problème.

DF J'aurais aimé ça, mais ça dépend du projet. Je ne jouerais pas, par exemple, le rôle d'une mère dont la fille est mourante. C'est une pudeur... J'aimerais mieux le faire avec quelqu'un qui m'est étrangère.

La question est un incontournable, puisque vous partagez toutes deux quelque chose avec le réalisateur...

SL C'est un projet extrêmement incestueux (rires). Robert Lalonde joue mon père dans [la série télé] Au secours de Béatrice. Le réalisateur est mon conjoint. Gabriel Sabourin [le personnage principal] est mon ami et joue mon chum dans la série. Il est le fils d'un acteur [Marcel] et je suis la fille d'une actrice.

DF Et moi, j'ai fait jouer Gabriel sa première pièce de théâtre alors qu'il n'avait même pas fini l'école. Je suis un peu sa mère théâtrale.

SL C'est elle qui a monté la première pièce que Gabriel a écrite au Rideau vert. C'est une histoire de famille, peu importe l'angle.

Était-ce plus délicat d'avoir Alexis comme réalisateur?

DF Non, parce qu'il a beaucoup d'humour. Moi, des gens qui se prennent trop au sérieux, ça me tape. Il sait ce qu'il veut et ce qu'il fait. S'il n'avait pas connu son métier, j'aurais été plus mal à l'aise de lui dire... je ne l'aurais pas fait.

SL C'est toujours une question d'adaptation. Là, ce n'est pas Béatrice que je joue [aussi dirigée par son conjoint], c'est une autre femme et une autre forme de travail. J'ai aussi travaillé comme scripte éditrice à la scénarisation. Je voulais faire un personnage qui, sans tout dévoiler, puisse prendre sa place dans cette histoire et lui donner sa logique sans qu'on sache tout avant la fin du film. Alexis et moi on a dû beaucoup travailler au fur et à mesure des scènes pour s'ajuster. C'était délicat.

Mme Filiatrault, après 25 ans sans un rôle principal au cinéma, auriez-vous accepté de tourner avec un autre réalisateur?

DF J'aurais eu encore plus peur. J'ai toujours préféré être derrière la caméra que devant. [Un autre rôle], je serais encore craintive. Plus j'avance en âge, plus je deviens craintive. Mais j'en vois d'autres comme Béatrice Picard qui joue. Pourquoi n'en serais-je pas capable?

Mme Lorain, aimeriez-vous diriger votre mère pour une première fois?

SL Heille, ciboire, aimerais-tu ça que je te dirige? (rires)

DF Ben oui. Tu me connais tellement. Pas de trouble.

SL Je serais intimidée.

DF Mais ce que j'hais, ça finit pu [au cinéma]. Je suis trop vieille et fatiguée. Attends pis recommence. Who the fuck cares? Il y a des choses plus difficiles et plus graves dans la vie!

SL Oui, mais c'est ça la game...

Vous vous êtes observées longtemps comme professionnelles. L'une et l'autre, la plus grande qualité et le plus grand défaut?

DF Sophie, c'est une grosse travailleuse. Mais elle est insécure.

SL Travailleuse. Son plus grand défaut, c'est une insécure. T'as inventé le mot, câlique. (rires)

Il était une fois dans l'est... (Archives La Presse) - image 3.0

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Il était une fois dans l'est

Archives La Presse

Denise Filiatrault en cinq films

  • Il était une fois dans l'Est, André Brassard, 1973
  • Mado, Claude Sautet, 1976
  • Le soleil se lève en retard, André Brassard, 1977
  • Fantastica, Gilles Carle, 1979
  • Les Plouffe, Gilles Carle, 1980

Maman last call... (Photothèque Le Soleil) - image 4.0

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Maman last call

Photothèque Le Soleil

Sophie Lorain en cinq films

Maman last call, François Bouvier, 2005

Les amoureuses, Johanne Prégent, 1993

L'odyssée d'Alice Tremblay, Denise Filiatrault, 2002

Les invasions barbares, Denys Arcand, 2003

Avant que mon coeur bascule, Sébastien Rose, 2011

Alexis Durand-Brault: souvenirs d'enfance

Il y a trois ans, Alexis Durand-Brault venait à peine de compléter La petite reine, son drame biographique sur Geneviève Jeanson, qu'il travaillait déjà sur C'est le coeur qui meurt en dernier avec Gabriel Sabourin, à qui il a confié l'adaptation. Ensemble, ils ont puisé dans leurs souvenirs d'enfance pour transposer en images ce puissant drame familial qui évoque avec beaucoup de finesse et d'humanité le vieillissement de la population, la maladie et l'aide à mourir. Discussion croisée.

Le réalisateur Alexis Durand-Brault et le scénariste acteur... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 6.0

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Le réalisateur Alexis Durand-Brault et le scénariste acteur Gabriel Sabourin

Le Soleil, Erick Labbé

En ce mardi mouilleux, les deux complices sont détendus, bien calés dans les fauteuils d'un hôtel de Québec, livrant en tandem, sans effort manifeste, leurs impressions sur le film. Le scénariste-acteur et le réalisateur sont, de toute évidence, soulagés. Le premier parce qu'il avait la lourde tâche d'adapter le roman de Robert Lalonde, un livre sans véritable narrateur basé sur un univers «très sensoriel». «Il n'y a pas de structure autre que les souvenirs d'enfance.»

Le deuxième parce qu'il se sentait terriblement «responsable» de confier Mme Lapierre à Denise Filiatraut, qui n'avait pas joué un rôle principal devant la caméra depuis 25 ans (elle fait une apparition dans Laurence Anyways de Xavier Dolan, 2012). «C'est probablement son testament artistique. Tu ne veux pas qu'elle finisse sur une fausse note.»

La grande dame de la scène québécoise interprète une vieille femme atteinte d'Alzheimer qui veut se rapprocher de son fils avant de perdre la tête. Sans savoir que Julien (Gabriel Sabourin) a publié un livre qui relate la relation particulière qu'il a entretenue avec sa mère jeune (jouée par Sophie Lorain) et qui révèle de lourds secrets de famille.

Cet univers douloureux, Alexis Durand-Brault n'hésite pas à le lier à celui de Michel Tremblay, en particulier Les Belles-Soeurs (pièce dans laquelle Mme Filiatraut a joué à la création!), notamment parce que les personnages féminins sont «presque des archétypes». «C'est une source d'inspiration.» Tout comme la condition sociale de la femme dans les années 70, cantonnée dans son rôle de ménagère, souvent dépourvue de ressources financières et peu éduquée. «C'était trop dur, émotivement, affronter tout ça. C'était tellement humiliant.»

Résultat, «dans toutes les familles, il y a toujours des non-dits, surtout à cette époque-là. On cachait tout, c'est pour ça que les gens buvaient autant. Le secret te gruge par en dedans.»

Cet univers de femmes prisonnières de leur spleen, «c'est toute mon enfance». Ce qui explique des ajouts, parfois anecdotiques - Julien qui mange toujours des Mae West -, d'autres beaucoup plus conséquents.

Gabriel Sabourin a ainsi introduit la délicate et explosive question de l'aide à mourir, surtout dans le contexte de l'Alzheimer - Mme Lapierre demande à son fils de l'aider à «lever le flye». «Les conséquences de cette maladie sont spectaculaires. C'est une partie de l'âme qui disparaît. C'est un dilemme moral fort. On peut être pour ou contre, reste que c'est très humain», souligne le scénariste de Miraculum (Podz, 2014).

«Ce que j'aimais, ajoute le réalisateur, c'est que c'était vraiment la mère qui dit à son fils : "tu vas me tuer parce que je ne veux pas finir comme ma soeur [prostrée dans son lit], mais avant, je vais te cracher le morceau"» sur l'inavouable. Il y a aussi un sentiment de culpabilité qui est en jeu, dans cette démarche.

Mais, également, toute la question du poids de l'âge, tant sur l'individu que l'entourage. Gabriel Sabourin était fasciné par les peuples, comme les Inuit et les Japonais, où des aînés choisissent volontairement de partir, sur la banquise ou dans la forêt, et de s'infliger une mort lente. «Ça m'a toujours chamboulé. C'est un geste d'amour.» Pour l'évoquer, le duo montre Mme Lapierre qui visionne La ballade de Narayama (le chef-d'oeuvre de Shohei Imamura, Palme d'or en 1983).

Alexis Durand-Brault dirigeant Denise Filiatrault sur le plateau... (Fournie par Les Films Séville) - image 7.0

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Alexis Durand-Brault dirigeant Denise Filiatrault sur le plateau de C'est le coeur qui meurt en dernier. «C'est probablement son testament artistique, dit-il. Tu ne veux pas qu'elle finisse sur une fausse note.»

Fournie par Les Films Séville

Ces changements n'ont pas heurté le principal intéressé - il leur avait donné carte blanche. Robert Lalonde joue d'ailleurs un petit rôle pivot dans le film, celui d'un barman qui pose une question cruciale à Julien, son alter ego. C'était une façon de lui rendre hommage, tout comme cette narration en voix hors champ au début du long métrage, qui permet au spectateur d'entendre la musicalité des mots de l'auteur de C'est le coeur qui meurt en dernier.

La force du récit, «c'est qu'il y a certaines émotions universelles. Ça devient une oeuvre importante pour les gens. Ils sont touchés par cette émotion subtile de ce que sont les relations entre une mère et son fils», avance Gabriel. «Entre le secret et le mensonge, entre non-dit et le dit», complète Alexis.

Avec un film sur les liens filiaux, on ne s'étonne guère qu'Alexis Durand-Brault ait tout de suite pensé à sa belle-mère pour interpréter Mme Lapierre à 82 ans. Puis sa conjointe pour le même rôle à 45 ans. Pour se tourner ensuite vers son scénariste pour le rôle principal - dont le frère Jérôme est à la direction photo. Geneviève Rioux, la conjointe de Gabriel, qu'on ne voit malheureusement plus au cinéma, a aussi un rôle.

«Ça s'est fait naturellement», lancent les deux hommes presque simultanément. L'avantage de cette proximité, c'est que les principaux intéressés n'hésitent pas à remettre en question le travail des créateurs au besoin. Le désavantage? «C'est du monde confrontant», rigole Alexis. Mais «si tu y vas avec ton coeur, ils vont toujours te respecter.»

Le réalisateur de 44 ans n'a d'ailleurs eu aucune difficulté à convaincre son entourage à s'investir dans ce long métrage. Dès qu'il a lu C'est le coeur..., il a su qu'il en ferait un film. «Je trouvais qu'avec ce roman, Robert Lalonde a décidé d'accepter sa mère telle qu'elle est, avec ses qualités et ses défauts. Le moment où tu acceptes ce qu'ils ont été et ce qu'ils sont. Ça me parlait : j'y ai vu ma famille.»

C'est le coeur qui meurt en dernier prend l'affiche le 15 avril.




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