Le beau mensonge de François Ozon

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«Le cinéma est en soi un mensonge, auquel le spectateur veut croire», estime François Ozon.

La Presse, Martin Chamberland

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(Québec) Le très beau Frantz arrive enfin sur nos écrans alors que le prolifique François Ozon termine le montage de sa prochaine oeuvre, L'amant double. Le Soleil a profité de son passage ici pour s'entretenir avec le stimulant réalisateur cinéphile de 49 ans sur l'à-propos de ce film sur la dissimulation, la nouvelle Romy Schneider et ses 11 nominations obtenues aux Césars.

Q Pourquoi faire un film sur le mensonge?

R Le cinéma est en soi un mensonge, auquel le spectateur veut croire. Je pense que nous avons besoin de mensonge, de fiction dans nos vies. Ce film parle de personnages qui mentent, mais ils le font pour essayer de survivre, de tourner la page et de reprendre goût à la vie. Il y a plusieurs genres de mensonges dans le film. [...] Je ne pensais pas que mon film deviendrait politique, il l'est devenu à mon insu.

Q C'est une pièce de Maurice Rostand qui avait déjà été adaptée par Ernst Lubitsch, le seul drame du maître de la comédie. Est-ce que ça vous a intimidé?

R J'ai d'abord découvert la pièce, dont j'ai aimé la prémisse : un soldat français qui va déposer des roses sur la tombe d'un soldat allemand. C'est un très beau début du film. J'ai commencé à travailler sur une adaptation et très vite j'apprends que Lubitsch l'a adapté. J'étais un peu déprimé. Et puis, j'ai vu le film et je me suis rendu compte qu'il était très fort dans son contexte, les années 30, et que ce n'était pas possible aujourd'hui de raconter l'histoire de la même manière. Le film, et la pièce, sont racontés du point de vue du soldat français. On sait dès le début quel est le secret du personnage. Moi, je trouvais plus intéressant de le faire du point de vue de ceux qui ont perdu la guerre, les Allemands, et que, du coup, le spectateur découvre le secret [plus tard].

Q Le film s'intitule Frantz, mais le personnage principal est Adrien, qui a un lien mystérieux avec le soldat décédé. Le concept du double est central, non? 

R Le film est construit en miroir : entre les deux pays, les deux jeunes hommes, entre les deux familles, les deux maisons...

Q Parlant des deux pays, qui ont une relation particulière, vous avez adapté Fassbinder au début de votre carrière (Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, 2000). Éprouvez-vous une fascination pour l'Allemagne?

R Oui. L'Allemagne est le premier pays que j'ai visité étant enfant. J'en ai gardé un souvenir très fort. C'est une langue que j'aime beaucoup, que je parle. J'avais vraiment envie de me confronter à la langue, à des acteurs allemands, à une équipe allemande et à l'histoire franco-allemande.

Q Ce qui nous amène à Paula Beer, une véritable révélation dans le rôle d'Anna, la fiancée éplorée de Frantz. Comment lui avez-vous confié le rôle?

R Je ne la connaissais pas. J'avais dit en riant à la directrice de casting allemande que je voulais la nouvelle Romy Schneider [1938-1982]. Paula est différente, mais elle a la même intensité et maturité. Cette douleur aussi. Elle est très jeune, 20 ans, et il fallait qu'elle porte le film sur ses épaules. C'est un peu un miracle de l'avoir trouvée pour ce rôle.

Q Pierre Niney, qui joue Adrien, a beaucoup d'expérience, mais il est jeune aussi...

R C'est un film sur des jeunes gens parce que cette guerre a détruit toute la jeunesse européenne. Il y a eu trois millions de morts en Allemagne, deux et demi en France. Qui a été le plus touché? Tous ces jeunes gens qui ont été envoyés au front sans même savoir pourquoi ils se battaient. C'est l'horreur et l'injustice des guerres. Pierre est le meilleur acteur de sa génération en France, un acteur qui a une vraie sensibilité et qui n'a pas peur de sa part féminine. Ça me prenait aussi un acteur qui aime travailler : il fallait parler allemand, jouer du violon, danser la valse... Il y avait plein de choses compliquées à faire pour ce film et Pierre, avec son arrière-plan de théâtre, était parfait pour ce rôle.

Paula Beer et Pierre Niney dans Frantz, que... (Fournie par Métropole Films) - image 2.0

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Paula Beer et Pierre Niney dans Frantz, que François Ozon a tourné en presque totalité en noir et blanc.

Fournie par Métropole Films

Q Vous avez choisi de tourner en noir et blanc. Pourquoi ce choix et cette décision audacieuse d'insérer quelques scènes en couleur?

R Le film devait se faire en couleur et 15 jours avant le début du tournage, j'ai décidé de passer en noir et blanc, ce qui a donné des sueurs froides à mon producteur. J'avais l'impression qu'il serait plus réaliste. Toute notre mémoire de cette époque [après la Première Guerre mondiale] est en noir et blanc. Je me suis dit que ça permettrait au spectateur de mieux rentrer dans l'histoire. Et aussi parce que le petit village allemand était parfait pour le film, mais en couleur, c'était un peu Walt Disney alors que j'avais envie de filmer une période de deuil. En même temps, comme mon goût naturel m'amène vers le Technicolor, j'avais du mal à renoncer à la couleur. Donc j'ai eu cette idée que lors des scènes d'émotions très fortes, la couleur revienne.

Q Il y a une chose qui me fascine, vous tournez beaucoup : 16 longs métrages en 18 ans! Comment faites-vous?

R Je ne sais pas (rires). J'aime travailler, j'aime faire des films, raconter des histoires. En même temps, ça me paraît logique : c'est mon métier. Je fais des films qui ne coûtent pas très cher, donc ça me permet d'être suffisamment confortable pour en faire un par année.

Q Vous avez l'art de sortir où on ne vous attend pas. Est-ce qu'il y a un genre que vous n'avez pas exploré qui vous tente?

R Je n'ai pas fait de science-fiction ou de western, on verra. Je suis un réalisateur cinéphile qui aime beaucoup de sortes de cinéma. Je n'ai pas d'étiquette et je n'ai pas envie d'être catalogué. J'aime bien expérimenter des choses différentes, raconter une histoire de manière différente. J'ai l'impression que ça cause des problèmes à la critique, qui a du mal à me classer. Ma volonté, c'est d'échapper aux étiquettes, de suivre mon goût du cinéma et de faire à chaque fois quelque chose de nouveau. Je ne suis pas très dans l'analyse de mon travail.

Frantz a obtenu 11 nominations aux Césars, dont votre quatrième comme meilleur réalisateur, un titre qui vous a toujours échappé (cette fois aux mains de Xavier Dolan). Comment vous sentez-vous par rapport à ça?

R C'est un jeu. Ce qui compte, c'est le nombre de nominations. En France, on vote plutôt contre que pour (rires). Je n'y accorde pas beaucoup d'importance. L'important, c'est la carrière des films, la rencontre avec le public, la reconnaissance de la critique... Peut-être que j'aurai un César d'honneur dans 40 ans (rires). Ou peut-être que je ne suis pas assez bon et qu'il faut continuer à faire des films. Je le prends comme un encouragement à continuer (rires).

Frantz prend l'affiche le 8 avril.

François Ozon en cinq films

  • Huit femmes (2001)
  • Swimming Pool (2003)
  • Potiche (2010)
  • Dans la maison (2012)
  • Jeune et jolie (2013)




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