Stéphane Brizé: la fin des illusions

Dès la première lecture d'Une vie de Maupassant,... (La Presse, Martin Chamberland)

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Dès la première lecture d'Une vie de Maupassant, à 27 ans, le réalisateur Stéphane Brizé a été frappé d'un sentiment de fraternité avec le personnage de Jeanne. «C'est étrange. Pourquoi se sent-on si proche de quelqu'un pourtant si éloigné? Sais pas. Chaque année, je relisais ce livre et, c'est fou, ça me faisait toujours le même effet.»

La Presse, Martin Chamberland

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(Québec) Stéphane Brizé mène depuis une vingtaine d'années une carrière remarquable. Cinéaste de l'épure et sensible, il est attentif au moindre frémissement des sentiments et ses films d'auteur parlent avec beaucoup d'à propos du temps présent.

Après La loi du marché, qui a valu à Vincent Lindon un prix à Cannes, il propose Une vie, une adaptation d'époque du premier roman de Maupassant! Ce long métrage, meilleur film français de 2016 (prix Louis-Delluc), en dit pourtant beaucoup sur nos désillusions actuelles, explique l'homme de 50 ans au cours d'un généreux et captivant entretien téléphonique.

Q Pourquoi adapter Maupassant en 2017?

R Dès la première lecture, à 27 ans, un sentiment de fraternité avec ce personnage féminin, au XIXe siècle, dans sa campagne normande. C'est étrange. Pourquoi se sent-on si proche de quelqu'un pourtant si éloigné? Sais pas. Chaque année, je relisais ce livre et, c'est fou, ça me faisait toujours le même effet. Longtemps après, j'ai réalisé que j'avais une expérience en commun avec Jeanne : faire les premiers pas dans la vie d'adulte avec une très haute idée de l'homme et comprendre qu'il va falloir faire des arrangements pour ne pas subir la brutalité de l'être humain. Jeanne n'est pas capable de faire ça. Son regard reste posé à un endroit sublime mais, en même temps, c'est l'endroit de la tragédie. Ça, c'est le premier lien que j'ai avec elle. Pourquoi le faire maintenant? Il y a eu l'intuition qu'il fallait me confronter à quelques expériences de cinéma avant. Il y a cette chose très étonnante en lien avec mon film précédent, La loi du marché : ce sont des films habités par la fin des illusions. Ce sont des personnages habités par ça et moi, c'est quelque chose que je ressens très douloureusement, très tragiquement et, en même temps, de façon très intéressée. Ce n'est pas volontaire, c'est quelque chose que je ressens avec une grande mélancolie.

Q La nature joue un rôle prépondérant dans votre film. Maupassant a toujours été associé au naturalisme. En quoi ça correspond à votre cinéma sur le plan esthétique?

R Ça peut paraître très étonnant, mais quand je filmais cette nature, j'avais l'impression d'être à un endroit très intime et très juste. Cette nature est envisagée comme la représentation de Jeanne. C'est une ligne d'écriture pour traduire un espace du psychologique sans l'expliquer, en le faisant ressentir. Il y a quelque chose de l'impressionnisme.

Q Parlant de Jeanne, vous avez une sensibilité marquée pour les personnages féminins dans vos films. Comment expliquez-vous cet attrait?

R J'ai toujours envisagé la féminité comme une victoire. Si l'homme accédait à un espace plus féminin, ce serait une grande victoire et le monde irait vachement mieux. J'ai le sentiment que même quand je mets en scène des personnages masculins, ils sont habités par un espace du féminin.

Q Par contre, Jeanne est victime des deux hommes de sa vie, son mari et son fils...

R Oui, mais Jeanne n'a pas les armes pour lutter. Elle refuse de voir le réel tel qu'il est. Mais je refuse de la voir comme une totale victime. Elle a foi en quelque chose. Elle croit dans le vrai et le beau. Il y a quelque chose en elle qui refuse d'abdiquer. 

Q Même si l'action se déroule au XIXe et qu'il y a un aspect contemplatif dans la réalisation, le récit est très dynamique. Jusqu'à quel point vous êtes-vous appuyé sur l'ellipse comme moteur narratif?

R C'est quelque chose qui s'est construit au fur et à mesure. Dès le tournage, le film semblait me souffler à l'oreille : «Pour accéder à ce que tu veux, il va falloir pousser des portes que tu n'as jamais poussées. [...]» C'est un récit sur le temps qui passe. La grande découverte de cette aventure est que pour raconter le temps et accéder à la même émotion que le livre, je devais convoquer l'ellipse, qui est le non-temps. Je peux faire passer quelques minutes ou 30 ans. Et c'est ce que je fais. En accolant deux époques, deux visages de Jeanne, le temps qui passe devient une expérience physique. On passe d'une Jeanne légère à une Jeanne douloureuse. C'est la preuve que l'adaptation est une vraie appropriation. J'aurais pu faire un film de 10 heures, qui aurait été chronologique comme chez Maupassant. Moi, j'avais deux heures. Il ne s'agissait pas de le raconter en résumé, mais autrement.

Judith Chemla dans Une vie... (Fournie par MK2-Mile End) - image 2.0

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Judith Chemla dans Une vie

Fournie par MK2-Mile End

Judith Chemla joue Jeanne à 20 ans et à 50 ans, sans maquillage excessif. Comment avez-vous réussi ce tour de force?

R Je me suis dit : «Dans quel bordel je me suis embarqué, ça ne va pas fonctionner» (rires). On a fait des essais de vieillissement avant le tournage. Très sincèrement, s'ils n'étaient pas concluants, j'arrêtais. Et j'assiste à quelque chose auquel je n'avais jamais assisté : la métamorphose organique d'un acteur. Judith, qui a une trentaine d'années, faisait un voyage dans le temps pendant le maquillage. J'ai vu que c'était possible. [...] Il y a quasiment le métabolisme qui change.

Le film repose sur les épaules de Jeanne et, par le fait même, sur celles de son interprète, en nomination aux Césars, d'ailleurs. Comment avez-vous choisi Judith Chemla (L'homme qu'on aimait tropCe sentiment de l'été)?

R Il y a une proximité d'âme. Sauf que Judith a plus d'outils de défense que Jeanne. J'ai fait un casting. J'ai demandé aux actrices d'apprendre par coeur une des trois poésies qu'on entend dans le film. Ce texte traduisait la confiance de Jeanne au monde et dans la vie. Je voulais entendre celle qui allait me les rendre avec le plus de vérité, de réel. Judith a dit ça sans ornement. C'était inouï. 

Une vie prend l'affiche le 24 février.




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