Anne Émond: à la recherche de l'auteure perdue

Même après des années de recherche sur Nelly... (La Presse, Olivier Pontbriand)

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Même après des années de recherche sur Nelly Arcan, la réalisatrice Anne Émond n'a pas l'impression de mieux la connaître. «Le mystère demeure entier.»

La Presse, Olivier Pontbriand

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(Québec) Femme paradoxale et auteure douée, escorte et amoureuse déçue, intelligente et provocatrice, Nelly Arcan n'a cessé de se dédoubler pour masquer Isabelle Fortier, qui s'est tristement donné la mort le 24 septembre 2009, à 36 ans. Anne Émond (Les êtres chers) a voulu faire revivre cette femme aux personnalités multiples en s'inspirant librement de sa vie et de son oeuvre dans un film simplement intitulé Nelly. Discussion sur son très attendu long métrage.

Q Tu as d'abord écrit un drame biographique classique avant de changer d'idée. Pourquoi?

R Je pense que j'avais besoin de passer par là. S'attaquer à un film sur Nelly Arcan, qui est très connue ici et qui est morte récemment, c'était très casse-gueule. Je n'ai pas voulu me faciliter la vie. J'ai commencé par une recherche très documentaire: j'ai tout relu l'oeuvre, j'ai rencontré plein de gens et essayé de m'imbiber d'elle. Après un an d'écriture, quand je me suis relue, c'était très factuel, mais assez ennuyant (rires). Au-delà de ça, le scénario ne lui rendait pas justice. Sa vie et son oeuvre ont été assez chaotiques et excentriques. Je ne vois pas pourquoi je serais allée faire un film hyper conventionnel. Et, surtout, au fil de mes rencontres, je n'arrivais pas à recoller les pièces du casse-tête. C'était comme s'il y avait autant de Nelly que je rencontrais de gens. J'ai aussi élargi le propos et cherché des références un peu partout (Marylin Monroe, Virginia Wolfe, Amy Winehouse, Dalida), toutes des femmes artistes de grand talent, mais en même temps très autodestructrices et qui se sont brûlées. 

Q Cette conception d'une femme complexe et paradoxale a donc imposé une structure éclatée, qui joue sur ses multiples personnalités, mais aussi sur les notions de réalité et de fiction?

R Oui. Ce film-là est un chaos. Il y a une partie factuelle, qui vient de ma recherche sur le terrain, mais aussi de ce qu'elle a écrit dans ses romans. Qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux? Elle seule le savait. Et, parfois, je pense qu'elle ne le savait plus elle-même tellement ça s'est confondu. [...] Je pense qu'elle s'est perdue dans toutes ses identités.

Q Tu as décidé de te concentrer sur la personne et en délaissant le côté cliquant, qu'elle entretenait d'ailleurs. Du coup, tu fais reposer Nelly sur les épaules de Mylène Mackay (voir texte suivant). C'était risqué, non?

R [...] J'avais envie de faire un film qui décolle un peu. Si on a le goût de la voir en entrevue, on peut sur Internet. Je voulais qu'on parle de son oeuvre et de ses thèmes. Mylène a endossé ce personnage-là à fond. Il s'est passé quelque chose de magique sur le plateau, ça n'a jamais été aussi facile de travailler avec un acteur. C'était comme si on était en osmose tellement elle était habitée. Même les scènes plus désagréables, elle les a rendues plus faciles.

Q Justement, est-ce que ces scènes explicites, parfois très dures, mais jamais racoleuses, te préoccupaient?

R Oui. Dès le début, je me suis questionnée. Nelly Arcan était sulfureuse. Le film aurait pu ne pas l'être du tout et prendre le parti de ne pas être explicite. Il aurait aussi pu être beaucoup plus trash. Mais ne rien montrer aurait été mentir. Et dans son oeuvre, et dans sa vie, il y a eu des moments trash et elle a écrit énormément là-dessus. Je pense que le film reste assez sobre. Nuit #1, mon premier film, allait beaucoup plus loin. Personne ne m'a censurée. Il y a eu une sorte de pudeur qui m'a empêché d'y aller, entre autres parce que je ne voulais pas qu'on parle juste de ça. Je suis allée à la distance qui me paraissait bonne. Du sexe, c'est dur à tourner. De la violence, c'est dur à tourner. Du sexe violent, c'était très inquiétant. Mais Mylène est tellement courageuse et talentueuse que ça n'a pas été pénible.

Q Nelly Arcan était sulfureuse, mais elle aussi en constante représentation et narcissique. Est-ce la raison pour laquelle tu la filmes souvent en réflexion dans un miroir?

R C'est sûr que c'est récurrent dans son oeuvre. Elle était obsédée par son image, sa peur de vieillir. Il y a beaucoup de ses mots qui en parlent. Se jouer elle-même, ça l'a tuée un peu. 

Q Parlant de citations, comment as-tu choisi celles qui sont intégrées dans la trame de Nelly?

R C'est un travail assez minutieux. J'ai souligné les phrases qui parlaient le plus et je me suis fait des dossiers Word: citations sur la mort, le désir, le sexe... Je travaillais à partir de ces banques. Des fois, je réécrivais un peu pour ajuster au propos.

Q Nelly Arcan est fascinante, mais de là à se plonger aussi profondément dans son oeuvre... Est-ce qu'il a une part de masochisme de ta part?

R (Rires) Très bonne question. Ça a effectivement été éprouvant. Et j'en sors un peu meurtrie. Je ne prends pas les choses à la légère et je suis angoissée... C'est sûr que l'écriture a été difficile, mais une fois l'équipe en place, j'ai pu partager la folie et la noirceur du personnage. Je ne la portais pas toute seule sur mes épaules.

Q Après tout ce travail, que te reste-t-il de Nelly Arcan?

R C'est ambigu. Comme elle l'était. Même après toutes ces années de recherche, je n'ai pas l'impression de mieux la connaître. Le mystère, au contraire, demeure entier. Et, c'est étrange, mais je me suis attachée à elle, même si je ne l'ai pas connue. J'aurais aimé la connaître de son vivant, au moins une fois pour lui dire à quel point elle était bonne, qu'elle était belle et la serrer dans mes bras.

Mylène Mackay avait la lourde tâche d'incarner une... (La Presse, Olivier Pontbriand) - image 2.0

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Mylène Mackay avait la lourde tâche d'incarner une femme dont la part d'ombre et les pulsions de mort sont de notoriété publique, mais l'actrice ne s'est pas sentie «habitée» par cette noirceur qui aurait pu en déstabiliser plus d'une.

La Presse, Olivier Pontbriand

Mylène Mackay: les multiples visages de Nelly

Mylène Mackay sait qu'un rôle comme celui de Nelly Arcan passe rarement plus d'une fois dans une carrière. L'actrice de 29 ans incarne les multiples visages de l'auteure avec une troublante sensualité, une présence forte, mais aussi un détachement déconcertant. Le scénario «avait l'ampleur d'une tragédie grecque. C'est comme ça que je l'ai abordé».

La jeune femme a dû batailler ferme pour incarner Nelly Arcan. Anne Émond a vu une quarantaine d'actrices. La réalisatrice ne cherchait pas «une ressemblance, mais une présence». D'autant qu'elle voulait une seule actrice pour incarner les quatre facettes qui composent autant de personnalités de la complexe et paradoxale Nelly (l'escorte, l'auteure, la vamp, l'amoureuse). 

En audition, Mylène Mackay (Endorphine, Embrasse-moi comme tu m'aimes) a dû jouer une scène où Nelly tente de séduire son psy avec un récit osé et une autre scène d'escorte. «Ça demandait un certain investissement», dit-elle pudiquement en entrevue. Sa proposition a plu, mais il manquait le «cynisme» de l'auteure.

Défi et «cadeau»

La belle aux yeux verts a travaillé fort avec la réputée metteure en scène Alice Ronfard pour y arriver. Ce personnage démultiplié, qui apparaît et disparaît dans le désordre au fil du récit, s'est avéré autant un défi qu'un «cadeau» par l'actrice. Mais son investissement a payé. Au tournage, chaque facette s'est inscrite dans «mon corps et dans ma voix». «Je suis arrivée prête, mais Anne a pris le relais.»

La proposition du film, «ça laissait beaucoup de liberté pour une interprète et ça enlève la pression d'être elle et de lui ressembler. J'avais l'impression de participer à une oeuvre, celle d'Anne Émond à partir de l'oeuvre de Nelly Arcan, et moi, j'y mettais mon grain de sel. C'est comme si on était trois créatrices qui se rencontrent et qui partagent quelque chose ensemble.»

N'empêche. L'actrice avait la lourde tâche d'incarner une femme dont la part d'ombre et les pulsions de mort sont de notoriété publique. Mylène Mackay ne s'est pas sentie «habitée» par cette noirceur qui aurait pu en déstabiliser plus d'une. «Le mal de vivre et être dans une autodestruction aussi grande, ce n'est pas quelque chose que j'ai. Ça aurait pu être dangereux de ne pas en sortir», reconnaît-elle. Mais «je me suis vraiment protégée», avec le soutien d'Anne Émond.

Même chose pour les scènes osées de Nelly avec ses clients qui demandaient «beaucoup de générosité et d'investissement». «J'étais prête, mais quand certaines scènes [m'effrayaient], je me raccrochais en me disant que certaines femmes vivaient ça au même moment.» À «aucun moment, je ne me suis dit: "C'est trop." Notre métier, c'est quand même de faire semblant.» 

Mylène Mackay a pu choisir ses partenaires, «souvent aussi gênés sinon plus que moi. Il y a un respect qui s'installe.» Elle a aussi pu bénéficier d'un plateau fermé avec très peu de gens et «une réalisatrice et une femme à la caméra [Josée Deshaies]. J'ai été chanceuse.»

Rôle d'une rare complexité

À bien des égards. Son premier grand rôle au cinéma est d'une complexité rare et étoffée. Nelly permet à Mylène Mackay de démontrer l'étendue de sa palette de jeu (dont une virtuosité certaine à la danse), mais aussi d'explorer les thèmes de prédilections de l'auteure, son rapport trouble au corps, à la célébrité et les insécurités qui en découlaient.

«Ça fait partie de moi comme artiste, un rôle très marquant dans ma vie, autant que sa réflexion dans ma vie de femme. J'ai une connexion encore plus forte, de l'admiration et de la compassion. [...] En voulant la comprendre totalement, je l'ai accueillie complètement aussi dans tout ce qu'elle était. Autant elle était tellement fragile, elle m'a donné de la force comme femme.»

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