Mon ami le meurtrier

Ilan Ziv a réalisé le documentaire Oeil pour... (Archives La Presse)

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Ilan Ziv a réalisé le documentaire Oeil pour oeil sur le Texan Mark Stroman, exécuté en 2011 après avoir passé plusieurs années dans le couloir de la mort pour avoir attenté à la vie de trois Arabes, après le 11 septembre 2011.

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(Québec) Documentariste chevronné, Ilan Ziv s'est intéressé à un cas abject, celui de Mark Stroman. Après le 11-Septembre, le Texan a attenté à la vie de trois Arabes, ce qui l'a conduit dans le couloir de la mort. Le cinéaste juif a rencontré l'assassin raciste pour un film-choc qui a complètement bouleversé leurs vies. Le Soleil s'est entretenu avec l'homme de 65 ans pour comprendre comment il en est venu à appeler le loup solitaire d'Oeil pour oeil «son ami».

Q Quelles étaient vos intentions réelles lorsque vous avez commencé le tournage, en 2004?

R Ça a débuté de façon spontanée. Je m'intéressais aux crimes haineux. Mais je ne savais pas sous quel angle l'aborder. J'ai interviewé les victimes [et leurs proches], en particulier la veuve de Vasudev Patel, qui m'a déclaré ne pouvoir haïr Mark. J'étais intrigué, presque choqué. Si ça avait été moi, je n'aurais pas pu lui pardonner. [...] J'ai demandé une entrevue à Mark, pour avoir l'autre côté de la médaille. Ma perspective a commencé à changer. Sa complexité, dans une optique de compréhension de la haine, m'a intrigué. Il était plein de contradictions. Vous allez voir un monstre et vous vous retrouvez avec un être solitaire et vulnérable, qui cherche une forme de rédemption. J'ai suivi mon instinct. Le grand changement est intervenu quand il m'a demandé d'être témoin de son exécution. J'ai dit oui, sans savoir ce que ça impliquait. Quand j'ai perdu mon accréditation de journaliste, j'ai compris. Mais ça me donnait plus de temps pour aller le visiter sans ma caméra.

Q Vous avez quand même traversé une ligne rouge?

Oui. Mais que pouvez-vous répondre à un homme dans le couloir de la mort qui n'a pas de visiteur? Non? Je vais être trop occupé dans sept ans? Mais je n'avais pas réfléchi aux implications immédiates. Il était déjà trop tard.

Q Vous jugez la notion d'objectivité futile pour aborder un sujet aussi lourd de sens que la peine de mort?

Exactement. Surtout si, comme moi, vous faites face à une situation que vous jugez inacceptable. J'ai refusé de respecter les conventions et je me suis retrouvé impliqué sur le plan émotionnel. Je m'en réjouis. Il me semblait que c'était la chose juste à faire - le traiter comme un être humain.

Q Parlez-moi de l'évolution de vos sentiments au fil du temps.

Au début, il m'apparaissait totalement impossible que je l'appelle un ami. C'était un meurtrier. Je connaissais la souffrance qu'il avait causée. C'était inexcusable. Je ressentais un peu de compassion, que vous devez ressentir pour chaque être humain. Je ne crois pas qu'on doit traiter les gens comme des animaux. Nous commettons tous d'horribles fautes, causés par plusieurs facteurs. Je me devais de comprendre. Au début, c'était un peu abstrait. Ensuite, personne ne comprenait ma démarche, même ma femme. J'ai ressenti qu'il cherchait quelque chose, sans trop savoir quoi, une forme de rédemption personnelle, pas officielle. Il m'a dit être hanté par les meurtres. Je suis devenu quelqu'un qui l'accompagnait sur ce chemin. C'est devenu plus intéressant parce qu'il s'est mis à lire et à s'ouvrir sur le monde et son histoire. J'ai continué à l'alimenter et à le conseiller. C'est devenu plus personnel, j'étais une sorte de figure paternelle. Vers la fin, il a commencé à comprendre son racisme et le fait qu'il se servait du 11 Septembre comme d'une excuse. J'étais très grossier. Je lui ai dit qu'il était complètement taré et que son instrumentalisation des victimes en groupes était à la source de ses meurtres. [...] Il a réalisé que c'est toute sa vie, son éducation, qu'il devait rejeter. On ne fait pas ça normalement. Comment reconstruire son identité sur les ruines de l'ancienne? C'était incroyable à regarder, mais très pénible.

Q Cette conversion, est-ce que ça vous a traversé l'esprit que ça pouvait être un grand numéro d'acteur?

R Plusieurs fois, au début, mais pas ensuite. J'ai passé sept ans avec lui. Il y avait une trop grande accumulation de faits et d'expériences pour penser à ça. Et j'ai compris rapidement que Mark n'a jamais cru qu'il pouvait éviter l'exécution. Même à la toute fin. [...] De toute façon, il ne se voyait pas passer le reste de sa vie dans une cellule. J'ai tenté de le convaincre qu'il pouvait trouver un sens à celle-ci, même dans de telles conditions, etc. Il voulait trouver une paix intérieure. Il m'a dit : «Je veux quitter le monde avec une cicatrice, pas une blessure ouverte.» C'est comme dans Crime et châtiment [de Dostoïevski]. Au début, c'était : «Je l'ai fait pour la vengeance, j'ai fait ce que la majorité des Américains voulait faire.» Vous élaborez cette fantaisie. Mais quand elle commence à se dissoudre, il ne vous reste que l'horreur du crime que vous avez commis sans raison.

Q Mark est le point central, mais vous accordez aussi de l'importance aux démarches de Rais Bhuiyan, qui tente d'éviter l'exécution à celui qui lui a tiré dessus en plein visage. C'est donc aussi un film sur le pardon?

R Absolument. Ce film cherche à briser les stéréotypes de la culture d'un oeil pour un oeil. Et c'est l'essence du pardon. Les États-Unis ont adopté cette conduite pour combattre le terrorisme et ça nous a menés à un monde encore plus compliqué. Je ne suis pas un pacifiste naïf. Un oeil pour oeil est une notion primitive qui n'a jamais donné les résultats escomptés. Rais tentait de briser ce cercle vicieux.

Q Croyez-vous vraiment que votre documentaire peut faire changer des mentalités?

R Oui. Mais pas sur une base collective, plutôt individuelle. Si ça ne vous fait pas changer d'idée, ça va au moins vous forcer à y repenser. Pour moi, c'est déjà énorme. Et pas seulement sur la peine de mort. Le racisme et ce qu'il cause en ce moment, partout. C'est toute la pertinence de ce film.

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