Tension sur la piste

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Le réalisateur Yan England et les comédiens de 1:54 Lou-Pascal Tremblay et Antoine Olivier Pilon

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Après une nomination aux Oscars en 2013 pour son court métrage Henry, le réalisateur Yan England propose son premier long métrage 1:54, une oeuvre coup-de-poing sur l'intimidation utilisant la course à pied comme toile de fond. Le Soleil en a discuté avec lui, ainsi qu'avec les deux acteurs principaux du film, Antoine Olivier Pilon et Lou-Pascal Tremblay.

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Antoine Olivier Pilon et Yan England pendant le tournage de 1:54

Fournie par Les Films Séville

Yan England: la course dans la peau

Yan England a longtemps rêvé à son premier long métrage. Et il s'est préparé en conséquence, consacrant de longues heures à son sujet et au repérage. Résultat : 1:54 va beaucoup faire parler. Pas tant pour l'intense compétition sportive qu'il met en scène que le drame sous-jacent en cause : celui de l'intimidation et de l'homosexualité refoulée. Même si le réalisateur s'en défend bien : «Mes personnages ne sont pas homophobes.»

L'acteur de 37 ans, qui joue beaucoup au petit écran (Trauma, Yamaska), a choisi un univers qu'il connaît bien. Lui-même un coureur de 800 mètres et entraîneur de natation, jusqu'à récemment, son film met en scène Tim (Antoine Olivier Pilon), garçon introverti qui a un talent naturel pour la course. Le 1:54, c'est le temps qu'il doit obtenir pour se qualifier aux Nationaux.

Victime d'intimidation depuis son arrivée au secondaire, il affrontera son tourmenteur sur la piste. Ce qui poussera ce dernier à être encore plus cruel. «Ce n'est pas un documentaire, mais un drame psychologique», précise Yan England. Mais il ajoute du même souffle que 1:54 dépeint «une réalité». Encore bien présente, si on se fie aux deux jeunes interprètes (voir autre texte). D'ailleurs, la ­bande-annonce a été vue près de 750 000 fois sur sa page Facebook.

«L'école secondaire est une société en soi. Ça a toujours été comme ça. Avec ses bons et ses mauvais côtés», souligne le réalisateur. Ici, un esprit de compétition qui devient malsain. Et un jeune qui ne sait pas à qui se confier, même quand son père, son entraîneur et son amie lui tendent des perches. «Les gars, souvent, ce n'est pas dans notre nature de s'exprimer.»

Pas Yan England. Véritable verbomoteur, il s'explique en long et en large. «On voit [1:54] par les yeux de Tim, dit-il. Ce n'est pas un film moralisateur. Je n'apporte pas de réponses. Je voulais qu'on rentre dans son univers.»

Celui d'un ado mal dans sa peau, qui vit une grande rivalité avec Jeff (Lou-Pascal Tremblay), un grand fendant qui ne manque pas d'assurance. Cette lutte, Yan England a voulu dépeindre «jusqu'où ça peut aller». Très loin.

Impossible de ne pas constater, en entrevue, qu'England ne veut pas qu'on retienne seulement son illustration percutante de l'intimidation dont est victime Tim. Impossible, toutefois, de passer à côté : toute la montée dramatique, très efficace, repose sur cette tension.

Croit-il que 1:54 puisse susciter un débat au Québec sur la question? Après tout, le premier ministre Philippe Couillard, son ministre de l'Éducation et plusieurs députés de toutes allégeances ont assisté à la première nord-américaine au Festival de cinéma de la Ville de Québec. «Tant mieux si c'est le cas. Mais ça, j'ai pas de contrôle là-dessus. Ce que je souhaite, ce que les gens vivent des émotions. Au cinéma, tu rentres dans les scènes. Est-ce que ça va susciter des discussions? Je crois que oui, surtout les parents avec les ados.»

À ce propos, il n'est pas peu fier du prix du jury étudiant remporté au Festival d'Angoulême, en août. Ça prouve, selon lui, que le sujet est universel.

Explosif, aussi. Est-ce la raison pour laquelle le financement a été difficile à trouver (il a disposé d'un maigre million de dollars)? «Bonne question. Mais à un moment donné, j'ai arrêté de me poser la question. Il aurait fallu plus d'argent, admet-il. On pouvait le faire maintenant ou attendre en espérant avoir du financement. Pour moi, c'était clair : on allait le faire maintenant et trouver des solutions.» Comme, notamment, monter une compétition de toutes pièces avec des gens du milieu de la course qu'il connaît bien.

Yan England savait où il s'en allait. Il avait déjà fait ses repérages pour tourner dans une vraie polyvalente, avec le bal des autobus jaunes du matin et le brouhaha de la cafétéria le midi. «Je voulais quelque chose d'authentique : il y a vraiment 1200 jeunes. Mes acteurs, et c'était un grand défi, je les parachutais au milieu de gens qui ne jouent pas. Il ne fallait pas qu'on sente qu'ils jouent. Il fallait qu'on sente la même authenticité. On a travaillé et répété dans l'école pour qu'ils s'en imprègnent, pour que ça devienne aussi leur école. Même chose pour la course. Je voulais que mes acteurs aient l'air totalement vrai quand ils courent.»

Intarissable, on sent que le réalisateur est totalement emballé par l'expérience. «C'est passionnant.» En bon joueur d'équipe, il refuse toutefois d'en obtenir tout le crédit. «Ce que je trouve beau, c'est que ça ne se fait pas tout seul. Ma grande fierté, c'est tous ces noms qu'on voit au générique.»

1:54 prend l'affiche le 13 octobre.

Antoine Olivier Pilon: de victime à bourreau

Antoine Olivier Pilon reconnaît que le tournage de 1:54 a été... (Photo fournie par Les films Séville) - image 3.0

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Antoine Olivier Pilon reconnaît que le tournage de 1:54 a été le plus éprouvant de sa jeune carrière, tant émotivement que physiquement.

Photo fournie par Les films Séville

Antoine Olivier Pilon l'avoue volontiers : le tournage de 1:54 a été le plus éprouvant de sa jeune carrière. Tant sur le plan émotif - «j'aurais pu être à sa place» - que physiquement : il devait se déplacer en fauteuil roulant entre les prises en raison de fractures de stress. Le jeu en valait la chandelle. Son intense performance lui a valu le prix du meilleur interprète au Festival d'Angoulême.

La récompense s'ajoute à celles obtenues pour Mommy, Les pee-wee 3D et Frisson des collines. Malgré tout, «la surprise a été totale. Je ne me savais même pas éligible», confie-t-il en entrevue. L'acteur de 19 ans joue le rôle d'un jeune coureur, victime d'intimidation à son école, qui a de la difficulté à accepter son homosexualité. «Il y avait certaines scènes avec lesquelles je n'étais pas à l'aise.»

Mais l'enjeu dramatique, et la part de responsabilité qui vient avec, l'ont emporté. Antoine Olivier Pilon était très conscient de ce que ça impliquait. Victime d'intimidation, tout comme sa soeur, il a ensuite changé de rôle. «Souvent, les gens ne se rendent pas compte du mal qu'ils font. Surtout parce que les victimes gardent ça pour eux», dit-il sans essayer de se justifier. «J'ai été des deux côtés de la médaille et j'ai réussi à mettre les deux ensemble, ce qui m'a permis de bien cerner l'enjeu.»

Avant même le tournage, le jeune homme était sensibilisé à la question : le tournage de College Boy avait préparé le terrain. Le vidéo d'Indochine, tourné par Xavier Dolan en 2013, a eu un énorme retentissement. «J'ai et on a reçu beaucoup de messages de gens qui nous remerciaient parce que ça leur a permis de mieux réagir quant à l'intimidation. C'est très motivant.»

N'empêche. Le tournage n'a pas été de tout repos. «C'était très difficile de rester dans sa peau. Ça m'a beaucoup habité. Ma mère et ma soeur étaient inquiètes. Je rentrais à la maison et je m'enfermais dans ma chambre. J'avais besoin de beaucoup de temps seul. Un an plus tard, elles vont être capables de comprendre pourquoi j'étais comme ça en voyant le film.»

La situation vécue dans 1:54 est «très réaliste». Et elle décrit aussi de façon très juste les dommages que peuvent causer les médias sociaux. Avant, «quand tu vivais de l'intimidation, tu retournais chez vous après l'école et tu étais tranquille. Maintenant, avec les multiples plateformes, tu te fais écoeurer dans ta chambre, dans le bus, en soupant avec tes parents... Ça te suit partout, partout. C'est ça qui peut être très dangereux et destructeur. C'est vraiment rough.» Il croit que le film peut faire oeuvre utile auprès des parents sur cette réalité du nouvel environnement numérique dans la vie de leurs enfants.

Antoine Olivier Pilon est bien placé pour comprendre. Son statut de personne publique et de modèle fait en sorte qu'il agit toujours avec la plus grande prudence. Il sait qu'il peut être filmé à tout moment et qu'un extrait, sorti de son contexte, peut être dévastateur. «Je suis tellement sur mes gardes.»

Avec 1:54, le beau gosse a aussi réalisé autre chose : qu'il devait mettre la pédale douce. Même si les portes peuvent s'ouvrir en France et qu'il travaille son accent pour pouvoir aussi jouer en anglais (il vient de tourner un court dans la langue de Brad Pitt, Jacob's Rat d'Alexandre Carrière). «Trop, c'est comme pas assez. Je fais ce travail parce que je l'aime, pas pour gagner ma vie. J'ai vécu un moment où je le voyais juste comme un travail et ça paraît devant la caméra quand t'as pas de plaisir. J'essaie de trouver un meilleur équilibre : tout excès est mauvais», rigole-t-il. 

Lou-Pascal Tremblay: salut, salaud!

Lou-Pascal Tremblay joue un rôle aux antipodes de sa personnalité... (Fournie par Les Films Séville) - image 5.0

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Lou-Pascal Tremblay joue un rôle aux antipodes de sa personnalité dans 1:54.

Fournie par Les Films Séville

Lou-Pascal Tremblay joue le rôle du salaud dans 1:54. Celui qui ne recule devant rien pour arriver à ses fins, y compris l'intimidation la plus extrême. Ce rôle aux antipodes de sa personnalité, il l'a tellement bien défendu qu'il a de la difficulté à le regarder. «C'est un film qui ne laisse pas indifférent.»

La chose était d'autant plus difficile qu'Antoine Olivier Pilon et lui sont amis dans la vie. Yan England leur a d'ailleurs demandé de s'éviter pendant la durée du tournage. Le réalisateur voulait que les jeunes acteurs restent dans leur personnage. «On s'appelait même par nos noms de personnages. On était dans une bulle.»

Jeff, «ce n'est pas moi du tout», précise Lou-Pascal Tremblay. Joueur de football, très impliqué à l'école, «j'étais du côté des cool, populaire. Mais j'étais turbulent en classe. Je m'en suis inspiré. Les jeunes ne sont pas conscients des répercussions sur leur cible.»

Un rôle de composition qu'il était bien heureux d'entreprendre parce qu'il «me sortait de mes souliers habituels. D'habitude, je fais des charmeurs ou des gentils garçons [comme Tommy dans Aurélie Laflamme]. De voir qu'il me faisait confiance pour porter cette pointure-là, j'étais emballé d'aller chercher ces émotions en dedans.»

Pour le faire, l'acteur de 21 ans n'a pas hésité à s'isoler dans une pièce entre les prises. «C'est là que j'allais puiser ce jus de méchanceté. À la fin de chaque journée, j'étais brûlé.»

Lou-Pascal Tremblay connaît pourtant le tabac. Il a commencé à huit ans et enchaîne les rôles au petit écran. Celui dans l'émission jeunesse Jérémie, diffusée à VRAK, lui a d'ailleurs permis de gagner un Gémeaux récemment. Il tourne aussi dans Mes petits malheurs, à Radio-Canada. «Ça va très bien. Je suis chanceux.»

Mais il n'a pas l'intention de s'asseoir sur ses lauriers. Il a démarré, il y a quatre ans, une boîte de production. Il y a peu, il a été approché par une boîte de réalisation en publicité. Ses envies sont du côté de la fiction - il a deux courts qui sont écrits -, mais il va chercher une précieuse expérience. «Je suis très à l'aise devant la caméra. Mais là, de porter un autre chapeau, j'ai l'impression de tout réapprendre.»

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