Xavier Dolan et la rançon de la gloire

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Nathalie Baye et Xavier Dolan à la première du film, à Montréal

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(Québec) Tout semble sourire à Xavier Dolan, et pourtant... Dans un entretien au Soleil, le réalisateur revient sur le tumulte des derniers mois depuis la première mondiale de Juste la fin du monde à Cannes et les difficultés qu'il a rencontrées sur le tournage de son nouveau film...

On ne devient pas un des réalisateurs les plus acclamés de la planète sans en payer le prix. Lorsqu'on demande à Xavier Dolan comment va la vie, la réponse tombe dru, sans faux-fuyant : «J'ai pas de vie.» Que le réalisateur québécois ait le moral dans les talons peut se comprendre : le choc de certaines critiques assassines - et personnelles - au Festival de Cannes, où il a pourtant gagné le Grand Prix, l'a sonné. Et le tournage de son film américain est loin de s'être déroulé comme prévu...

Ceci explique peut-être cela : depuis cinq mois, Xavier Dolan brûle la chandelle par les deux bouts - le temps lui file entre les doigts. Réaliser cet entretien pour la sortie de Juste la fin du monde a été un cauchemar logistique. Reporté nombre de fois, Le Soleil a enfin pu s'entretenir avec le brillant réalisateur alors qu'il se déplaçait en auto entre deux plateaux de télévision, à Paris.

La lassitude qu'il éprouve n'a rien d'un caprice ni d'une crise de vedette. Malgré la fatigue, il a bien voulu répondre à nos questions, à l'exception de celle concernant ses sentiments sur les critiques négatives à Cannes. «C'était tellement personnel et cruel que je suis revenu au Québec dans un état de choc. Il y a quelque chose qui s'est brisé, et je ne pense pas que cela pourra se réparer un jour», a-t-il déclaré mardi en conférence de presse, à Montréal.

Il confie s'être senti «piégé» par les demandes sur ce sujet. «Je n'ai rien à ajouter. Et je n'ai pas envie de revenir sur quelque chose qui est un souvenir négatif. J'aimerais ça qu'on parle d'autres choses.» Soit.

Q Il est quand même ironique que Juste la fin du monde, un film sur l'incommunicabilité, soit au centre d'un malentendu culturel et n'arrive pas à trouver un distributeur américain?

R Effectivement. Mais faut pas oublier que la première fois que j'ai lu la pièce [de Jean-Luc Lagarce], j'ai haï ça. 

Q Retrouver les acteurs du film pour en faire la promotion doit remettre les choses en perspective?

R Surtout après l'été extrêmement intense que j'ai eu avec [mon nouveau film], je suis vraiment ravi de les retrouver et me replonger dans Juste la fin du monde, dans ce qu'on a vécu, qui a été un laboratoire, une expérience brève, mais tellement marquante. 

Q Puisque tu parles du tournage de The Death and Life of John F. Donovan, ta première expérience américaine, comment ça se passe?

R Ça a été une expérience très inégale. D'un côté, agréable avec les acteurs [Kit Harrington, Jessica Chastain, Susan Sarandon, Natalie Portman], satisfaisante aussi de par les choses qu'on tournait. Le résultat sera là, même s'il est tôt, le film est en montage. L'expérience en soi, le tournage, la préparation, etc., a été assez pénible.

Q Pourquoi?

R Parce qu'on manquait de préparation. C'est la seule et unique raison. Je ne peux pas en inventer de la préparation. Soit on me la donne, soit on ne me la donne pas.

Q Qu'est-ce qui a accroché?

R Les repérages, les rencontres de production, les répétitions, mais surtout la préparation technique du tournage. Pour un film de cette envergure [38 millions $US], les choix qu'on a faits financièrement étaient assez traditionalistes. Il aurait fallu avoir davantage de confort pour éviter de s'embourber collectivement : le moral des troupes était miné.

Q Après le premier film américain de Denis Villeneuve (Prisonniers, 2013), on lui avait demandé s'il avait conservé sa signature. Qu'en est-il pour toi?

R C'est différent : je suis un des producteurs, je l'ai coécrit avec Jacob Tierney... J'ai fait aucun compromis, aucun sacrifice. C'est ça qui a été aussi difficile. Malgré le manque de temps, le contexte du tournage, je n'ai pas voulu céder pour ne pas heurter le film. Denis devait répondre à des gens du [studio] Warner, ce qui n'est pas mon cas.

Q Dans cette optique, comment vois-tu ton avenir comme réalisateur?

R Pour moi, l'avenir n'est pas américain ou français. L'avenir est là où une histoire m'interpelle et, surtout, des acteurs que je respecte avec qui j'ai le goût de travailler. Je ne vais pas vers une destination. Je vais vers des gens, vers une histoire.

Q Justement, Gaspard Ulliel et Nathalie Baye nous disaient (lire l'autre texte) qu'il était évident pendant le tournage de Juste la fin du monde que le jeu te manquait. As-tu des propositions d'acteur?

R Oui. J'en ai. Au moment où on se parle, si j'avais juste une seconde pour lire un scénario et me joindre à une aventure... Mais j'ai tellement pas de temps que je passe littéralement à côté et je manque ma chance. C'est ça présentement, ma vie.

Q Ressens-tu de l'amertume?

R Je suis tanné de vivre comme ça. J'ai besoin d'un break. J'ai 27 ans, mais dans les huit dernières années de ma vie, c'est comme si j'avais vécu trois années à la fois. J'ai le goût de voyager, me reposer, écrire. Mais je sais déjà que ça ne sera pas avant un long moment puisqu'on est seulement à la moitié de Donovan. [...] Ce qui est le plus frustrant, c'est l'absence de sommeil, le manque de repos, de savoir qu'éventuellement on fait mal les choses parce qu'on n'est pas assez frais et dispos même si on est disposé à bien les faire.

Q T'avais aussi des projets télé. Qu'est-ce qui arrive avec ça?

R C'est un peu abstrait... Je ne sais pas quoi te dire. Y a rien de confirmé.

Q Tu t'en vas rencontrer les gens dans des projections publiques en France. Ça doit être une source de motivation?

R Il y a beaucoup de déplacements, de boulot... Mais c'est vrai que sentir le pouls du public, leur appréciation ou, peut-être, l'inverse, je ne sais pas, c'est quelque chose de plus concret que les questions, les entrevues. C'est quelque chose de plus humain.

Juste la fin du monde prend l'affiche mercredi.

Un lourd silence

La prémisse de Juste la fin du monde se résume assez simplement. Après 12 ans d'absence, un écrivain (Gaspard Ulliel) retourne dans son village natal pour annoncer à ses proches sa mort prochaine. Le condamné de 34 ans est tétanisé par ce retour sur ses pas et ce qu'il a à annoncer. Son frère Antoine (Vincent Cassel) et sa soeur Suzanne (Léa Sédoux) ont, eux, peur d'exprimer leurs vraies émotions. Les échanges sont souvent chargés de tension, et les silences sont à couper au couteau. Natalie Baye (la mère) et Marion Cotillard (la belle-soeur) complètent la distribution.

Dolan vu par ses acteurs

Quelques heures avant que Xavier Dolan obtienne son Grand Prix au Festival de Cannes, Le Soleil a eu la chance de s'asseoir avec la grande Nathalie Baye et Gaspard Ulliel, rôle principal de Juste la fin du monde. Les deux acteurs français ont pu nous décrire de l'intérieur le travail de mise en scène de Dolan, qu'ils ont encensé avec une admiration franche et dénuée de toutes flatteries. 

«Xavier est un réalisateur tout à fait éblouissant. Je le dis d'autant plus facilement que j'ai eu la chance de travailler avec de grands réalisateurs. Il fait partie des trois, quatre très grands avec qui j'ai eu la chance de travailler», lance Nathalie Baye. 

En effet. Détentrice de quatre Césars de la meilleure actrice, la grande dame du cinéma français a tourné depuis 40 ans avec Chabrol, Truffaut, Godard, Tavernier, Garcia, Blier, Pialat, Beauvois... et Dolan, dans Laurence Anyways (2012). Il n'est pas qu'un réalisateur hors du commun. Il s'avère aussi «un personnage inouï, un sacré ouistiti», s'exclame-t-elle.

L'un ne va pas sans l'autre, estime Gaspard Ulliel. «Il y a quelque chose de totalement entier dans son cinéma et c'est ce qu'on retrouve chez lui, ce qui rend son cinéma si touchant et puissant : il n'y a pas de compromis. Il ne recule devant rien.» L'acteur de 31 ans en a vu d'autres. César du meilleur espoir pour Un long dimanche de fiançailles de Jeunet (2004), il a depuis une bonne feuille de route qui comprend aussi une performance acclamée dans le rôle-titre de Saint Laurent de Bonello (2014).

Gaspard Ulliel à la première du film, à Montréal... (Photothèque Le Soleil) - image 5.0

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Gaspard Ulliel à la première du film, à Montréal

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Approche atypique

Les deux s'entendent pour dire que Dolan a une approche atypique de la mise en scène, notamment en parlant à ses acteurs pendant le tournage d'un plan. «Je n'avais jamais vu un réalisateur aussi interventionniste, explique Ulliel. Parfois, il se promène avec un iPod et une enceinte et diffuse de la musique en plein milieu d'une scène pour essayer de créer une atmosphère, une émotion. Au début, c'était un peu déroutant, mais on s'y fait très vite. J'ai trouvé ça génial.»

Mais il y a surtout son amour des acteurs, plus rare qu'on pense. «D'abord, il y a des réalisateurs qui n'aiment pas les acteurs. Puis il y en a d'autres qui ont peur des acteurs et qui ne savent pas leur parler, témoigne Nathalie Baye. [Avec Xavier], il n'y a jamais d'explications psychologiques en profondeur, c'est très concret et simple.»

Il y a plus. Xavier Dolan, «c'est aussi un acteur qui aimerait jouer plus souvent. Il a une petite frustration de ce côté. Quand il nous dirige, c'est une façon de jouer avec nous», croit-elle. Sur le plateau, il est tour à tour chacun des personnages. «Il doit jouer les scènes quand il écrit : il arrive avec une musique en tête, explique Ulliel. Après, il n'est pas figé dans sa façon de travailler avec les comédiens, même si c'est quelqu'un qui sait ce qu'il veut. Il y a beaucoup de metteurs en scène qui savent ce qu'ils n'aiment pas, mais pas ce qu'ils veulent. Lui, il sait ce dont il a envie. Après, il est prêt à faire des concessions. Le déterminant de sa mise en scène, c'est le jeu de l'acteur.»

Cet amour des comédiens ne l'empêche pas de les bousculer. Ainsi, il a grimé Nathalie Baye en une mère presque ­almodovarienne. La première fois que la femme de 68 ans a vu son apparence très colorée, elle a apprécié «moyen», dit-elle avec une moue. 

«Je ne peux pas dire que j'étais folle de joie. J'ai une confiance absolue en Xavier [alors] j'ai rien dit. Franchement, quand j'ai vu le film pour la première fois, à la fin, il m'a fallu un moment pour m'accepter.» Elle a fait contre mauvaise fortune bon coeur. «Ce maquillage outrancier et ce costume un peu clownesque et ces cheveux, tout ça, ça m'a aidée à jouer cette mère haute en couleur», reconnaît-elle.

Xavier Dolan était, par contre, inquiet de la réaction de Gaspard Ulliel, en raison de la nature peu loquace de Louis. «Je me rappelle qu'avec le scénario qu'il m'a envoyé, il y avait une petite note qui disait : "J'espère que tu ne seras pas trop déçu et décontenancé par le peu de dialogues te concernant." Tout en me faisant l'éloge de ce genre de rôle, en soulignant que quantité de choses peuvent être dites à travers les silences, ce qui est vrai. Et qu'il se réjouissait déjà d'explorer cette voie avec moi. Ça m'a plu.»

On comprend aisément que c'est toute l'expérience du tournage avec le réalisateur québécois qui les a charmés. Et qu'ils tirent une grande fierté. D'ailleurs, que Juste la fin du monde n'ait pas fait l'unanimité à Cannes les a laissés complètement indifférents. Il y avait «tellement d'attentes que ça ne pouvait que diviser», lance Gaspard Ulliel en haussant les épaules.

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