Le film maudit de Nicolas Boukhrief

Avec Made in France, Nicolas Boukhrief traite d'un sujet... (La Presse, Édouard Plante-Fréchette)

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Avec Made in France, Nicolas Boukhrief traite d'un sujet brûlant d'actualité, soit le terrorisme en Occident.

La Presse, Édouard Plante-Fréchette

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(Québec) Il y a de ces films qui semblent entachés par une malédiction. Made in France en est un bon exemple.

Le long métrage de Nicolas Boukhrief est une plongée au coeur d'une cellule djihadiste. Largué par son producteur français après les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015, il réussit, grâce à un producteur anglais (!), à obtenir une sortie le 18 novembre - les attentats du 13 novembre au Bataclan et partout à Paris la reportent au 20 janvier. Finalement, le distributeur renonce. C'est donc au Québec qu'il sera enfin présenté au cinéma : «Je trouve ça émouvant.» Le réalisateur a accordé une entrevue au Soleil sur ce puissant suspense brûlant d'actualité.

Q L'idée d'un film sur un quatuor d'individus qui décident de semer la mort et la destruction à Paris est venue bien avant les attentats récents en Occident?

R Elle remonte aux attentats [à la gare] Saint-Michel, en 1995. Je m'étais demandé : comment un Français peut faire péter une bombe dans le métro? Ça m'avait beaucoup travaillé, mais j'étais plus jeune, je n'avais qu'un seul film, je trouvais que c'était un sujet trop difficile à aborder. J'ai continué à prendre des notes. Puis il y a eu l'affaire Merah [en 2012, sept morts, dont trois enfants]. J'étais tellement horrifié : ce tueur n'est pas complètement fou, il agit au nom d'une idéologie et il y en aura d'autres. Je me suis jeté dans l'écriture parce que je trouvais que c'était un sujet très important pour les années qui allaient venir. Malheureusement, je ne me trompais pas...

Q Votre film montre d'ailleurs, avec ces jeunes ordinaires de divers horizons, la banalité du mal.

R Effectivement. En France, ont dit que ce sont des gens super entraînés, des paramilitaires. Je ne crois pas. Pas besoin de l'être pour rentrer dans une salle de concert et tirer dans le dos des gens. J'ai utilisé des gens très variés parce que je ne voulais pas créer un amalgame entre immigration et djihadisme, ça aurait été très malsain. Des convertis, il y en a partout. [...] Je voulais absolument éviter que mon film soit raciste et parler d'idéologie plutôt que d'origine sociale très précise. 

Q Qu'est-ce que vous avez fait comme recherche?

R Quand j'écris des scénarios, je ne vais pas sur Internet. Mais pour celui-là, Internet était le grand terrain de jeu djihadiste, j'y ai passé des semaines. Après, je me suis rapproché des policiers. Puis de jeunes qui se radicalisaient, non pas pour devenir des terroristes, mais dans leur religion, pour essayer de comprendre. Mon imaginaire a fait le reste.

Q À cette étape de l'écriture, j'imagine que vous saviez déjà que vous alliez avoir des difficultés avec ce film?

R Complètement : c'est le contraire de ce que les producteurs français ont le goût de lire. Je savais que ce serait difficile, mais pas à ce point. J'ai eu beaucoup de mal à trouver de l'argent et des lieux de tournage. Le sujet faisait très peur. Et il y avait une part d'indifférence. On me disait : «C'est anecdotique, parano.» C'était très troublant. 

Q Malgré tout, vous êtes à l'aise avec le fait que votre film soit sorti directement en vidéo sur demande en France?

R Complètement. C'est vraiment un choix de notre part [après les attentats]. Ce n'est pas un cas de censure - la censure a été en amont, dans la façon du cinéma français de refuser de financer du cinéma politique. 

Q Vous considérez que c'est un film politique même s'il s'appuie beaucoup sur le cinéma de genre (polar et western)?

R Ma référence, c'est Samuel Fuller. Fuller a toujours fait des films de genre, mais qui s'appuient sur une faille de la société américaine. Cela dit, c'est tellement tendu sur ces sujets en France, que le film devient politique par le seul fait d'en parler. Ce n'est pas les événements qui ont eu lieu qui vont changer ça et changer la perception que c'est un film politique.

Q Quel effet ça vous fait de devoir parler de tout ça plutôt que du film comme tel?

R C'était inévitable : il y a eu une telle collision entre le réel et ce film que, du coup, ça se mélange. Parler de cette réalité, c'est aussi parler du film et pourquoi je l'ai fait. Je préférais ne parler que de cinéma, mais je comprends. Par contre, j'ai hâte d'en sortir. Ça fait quatre ans que je baigne là-dedans et c'est très morbide, très violent. Chaque fois que je dis «Charlie Hebdo», je vois des gens se faire tirer une balle dans la tête. Chaque fois que je dis «Merah», j'imagine la mort des enfants. C'est dur à porter.

Made in France prend l'affiche le 15 avril.

Se battre avec un stylo

Dimitri Stroroge dans Made in France. Le film... (Fournie par Axia Films) - image 3.0

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Dimitri Stroroge dans Made in France. Le film sera finalement présenté au cinéma au Québec; en France, il est sorti en vidéo sur demande. 

Fournie par Axia Films

Made in France raconte l'histoire de Sam, un journaliste qui infiltre des islamistes radicaux. Il se lie d'amitié avec quatre d'entre eux. Puis une succession d'événements rapides lui échappe, ce qui l'entraîne dans une spirale de violence et la préparation d'un attentat pour provoquer un bain de sang à Paris. Ce journaliste, ce n'est pas Nicolas Boukhrief ou son interprète Malik Zidi, mais pas loin.

Le réalisateur du Convoyeur (2003), né d'un père algérien et d'une mère française tout comme Zidi, a grandi dans le sud de la France, dans un milieu multiethnique. Et il a été critique de cinéma. Façonner le personnage de Sam a coulé de source. Même si, à l'origine, ce devait être un flic. Or, a-t-il appris, un policier français ne peut pratiquer les techniques d'infiltration à l'américaine. 

«Il perd son immunité. J'étais très embarrassé.» Un mal pour un bien : «Parce qu'un journaliste, c'est quelqu'un qui ne sait pas se battre. Il n'a que son stylo comme arme. Ça faisait un personnage plus fragile. Et après Charlie Hebdo, ça devenait encore plus symbolique.»

On peut comprendre que l'homme de 52 ans ait le goût de passer à autre chose. Il travaille actuellement au montage de son adaptation de Léon Morin, prêtre, d'après le roman de Béatrix Beck, Goncourt en 1952. Il a été attiré par l'aspect mélodramatique. «C'est très, très loin de celui de [Jean-Pierre] Melville», tourné en 1961 avec Jean-Paul Belmondo et Emmanuelle Riva.

Il adaptera ensuite un manga pour la chaîne de télé franco-allemande Arte. 

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